Archive pour le Tag 'violence'

Le dîner / Herman Koch

:5:

« Je n’avais pas envie d’aller dîner au restaurant. Je n’en ai jamais envie. Un rendez-vous dans un proche avenir est la porte de l’enfer, la soirée est l’enfer même. » (p. 14)

:resu:

Paul Lohman, le narrateur, s’apprête dès le commencement de ce livre à se rendre avec sa femme Claire dans un restaurant huppé où son frère, Serge Lohman – homme politique important, candidat au poste de Premier Ministre -, a tenu à réserver une table où lui et sa femme, Babette, les rejoindront.

Avant même d’avoir rejoint le lieu de rendez-vous, on sent déjà chez Paul une nervosité particulière. Il semble ne se réjouir ni de voir son frère envers qui il nourrit un ressentiment manifeste, ni de devoir mettre les pieds dans ce restaurant ultra-chic qui empeste le bourgeoisisme et l’obséquiosité.

Paul raconte les faits vraisemblablement badins qui ont lieu et développe les pensées qui l’envahissent au cours de cette soirée. Mais à mesure que passe le temps, la tension monte : tôt ou tard, il faudra bien que les deux couples abordent le sujet fatidique qui les a réunis…

Ce sujet concerne les enfants respectifs de Claire et Paul, et de Babette et Serge. Âgés d’une quinzaine d’années, Michel et Rick ont en effet commis ensemble un acte de violence gratuite qui a été largement relayé dans les médias audiovisuels sans pour autant que les adolescents aient été identifiés. La question à l’ordre du jour, si difficile à aborder pour les parents, est de savoir quelle décision prendre en conséquence pour les enfants, pour la famille, ou pour eux en tant qu’individus…

Le dîner brosse le portrait d’une famille atypique dont les valeurs, les conceptions et la logique ne sont pas celles auxquelles le lecteur pourrait s’attendre…

:avis:

Les critiques dithyrambiques qui ont fleuri aux quatre coins de la blogosphère au sujet du Dîner m’ont convaincue de m’y plonger à mon tour.

Herman Koch y propose une construction originale qui suit les étapes d’un dîner au restaurant, depuis l’apéro jusqu’au pourboire1. A chaque étape, le lecteur en découvre un peu plus sur cette famille singulièrement agitée.

Le roman commence de façon plutôt cocasse quand Paul dénonce avec justesse et férocité les mœurs chichiteuses du restaurant où il se trouve…

« Dans ces restaurants prétendument haut de gamme, on perd totalement le fil de la conversation à force d’être confronté à ces innombrables interruptions comme les explications bien trop détaillées sur le moindre pignon de pin dans son assiette, le débouchage interminables des bouteilles de vin et le remplissage opportun ou non de nos verres sans que personne n’ait rien demandé. »

Mais au fil des chapitres, la tension monte subrepticement, pour des raisons qui portent de moins en moins à rire…

« - Qui a commencé à prendre un ton arrogant ? a dit Babette. Hein? Qui a commencé? » Sa voix était montée d’un cran. J’ai regardé autour de moi ; aux tables les plus proches, des têtes s’étaient déjà tournées dans notre direction. C’était bien entendu très intéressant, une femme qui haussait la voix à la table à la table de notre futur Premier ministre. » (p. 252-253)

… jusqu’à susciter l’inquiétude et, à sa suite, des sentiments plus désagréables encore. Certaines lectrices ont éprouvé un trouble proche de l’écœurement en parcourant les dernières pages de ce livre. Quant à moi, après avoir dépassé le stade de l’inquiétude, j’ai basculé dans les méandres d’une incompréhension grandissante…

Le dîner délivre des valeurs tellement éloignées des miennes que j’ai fini par en perdre mon latin. J’ai eu l’impression de progresser dans une intrigue qui, au lieu de se clarifier, s’obscurcissait de plus de plus. J’ai cru vivre ces phases de repos où vous vous trouvez entre le sommeil et l’éveil, et où vous commencez à prendre vaguement conscience de l’incohérence du rêve que vous êtes en train de faire : frustrant !

Le but d’Herman Koch est sans aucun doute de renverser les perceptions du lecteur et de susciter chez lui un questionnement multiple : jusqu’où irions-nous pour nos enfants? Pour notre famille? Pour nous-mêmes? Pour préserver l’illusion du bonheur ou de la stabilité?
L’auteur réussit selon moi son défi : son livre, personnel et déconcertant, pousse immanquablement à la réflexion.

Cependant, plusieurs choses m’ont empêchée d’apprécier ce roman tout à fait :

- le fait qu’il me largue : je ne supporte pas les zones d’ombre. En dépit des explications que j’ai mendiées et obtenues2, je reste dans le brouillard quant aux intentions de certains protagonistes…

- les flashbacks du narrateur où il détourne notre attention du dîner pour ne cesser de dire qu’il n’identifiera pas certains lieux, certaines maladies, etc. Non seulement ces silences n’ont fait qu’accentuer mes interrogations et ma confusion, mais ils m’ont également confrontée à un rythme de narration saccadé, interrompu intempestivement.

En somme, Le dîner m’a fait – continue de me faire – réfléchir. Il ne m’a en aucun cas laissée indifférente. Malheureusement, l’état de perplexité et d’énervement auquel il m’a conduite faute d’explicitations ne m’a pas permis de l’apprécier à sa juste valeur…

:SC: :BB:

  1. Le roman, comme son nom l’indique, focalise, toute son attention sur le déroulement du dîner, à l’exception de quelques flashbacks. []
  2. Merci Julie’tte, Cynthia, Manu ! ;) []

Tout est dans la tête / Alastair Campbell

:5:

« Qui donc les psychiatres allaient-ils voir quand ils sentaient leur cervelle flancher ? » (p. 211)

:resu:

Ce roman se décline sur quatre jours. Le vendredi, Martin Sturrock, psychiatre, reçoit ses patients. Ainsi, on découvre l’histoire de David Temple, dépressif de haut niveau ; d’Emily Parks qui ne supporte plus ni son image ni ses conditions de vie depuis qu’elle a été brûlée au quatrième ou cinquième degré ; d’Arta Mehmeti, une réfugiée qui s’est fait violer chez elle tandis que sa petite fille était retenue dans la pièce d’à côté, et qui ne connaît depuis lors que des nuits sans repos ; de Matthew Noble, taxé de dépendant sexuel par sa femme Celia après qu’elle ait découvert ses humeurs volages ; de Hafsatu Sesay, une prostituée mal dans sa peau, et de Ralph Hall, ministre de la santé souffrant d’un alcoolisme enclin à ravager les fondations de son existence…

Ce vendredi – amorcé dès le matin par l’annonce du décès de sa tante Jessica dont il doit rédiger à contrecœur l’éloge funèbre – se détériore d’heure en heure pour Martin Sturrock. Voyant repartir ses patients tantôt fâchés, tantôt impassibles, le docteur, impuissant, sent progressivement son énergie le déserter… Tel le cordonnier mal chaussé, ce psychiatre ne mène pas une vie de famille tranquille et sans heurts. Aussi, les personnes de son entourage sont loin de se douter que la solitude le dévore et qu’il devient, comme une partie de sa clientèle, peu à peu la proie d’une grave dépression…

« Tous ces gens, c’était comme une famille pour lui, sa famille, il en avait la charge, et il n’y en avait aucun qu’il ait bien servi. » (p. 318)

:avis:

Les critiques très optimistes d’Anne et Manu au sujet de ce livre m’ont donné très envie de le découvrir… Toutefois, mon enthousiasme est loin d’avoir rencontré le leur.

Amatrice de romans où la psychologie des personnages est finement étudiée, j’imaginais trouver ici matière à passer un agréable moment. Or, je ne suis pas parvenue à éprouver d’attachement à l’égard des protagonistes, sans doute en raison de leur nombre, de la furtivité des chapitres où il est permis au lecteur de faire leur connaissance, et de leur absence de lien1 les uns avec les autres.

Étonnamment, celui pour qui j’ai peut-être éprouvé le moins d’empathie fut le psychiatre, dont le mental m’agaçait déjà dès les premières pages.
Après avoir vécu un quotidien aux côtés d’une personne souffrant de dépression, je n’étais peut-être tout simplement pas disposée à revivre ça. Peut-être aurais-je voulu que l’auteur me conduise de façon irréaliste à éprouver une compassion naturelle à l’égard de son personnage principal. Et pourtant, je crois que ce qui m’a vraiment posé problème, c’est qu’il ne creuse pas assez loin : bien qu’Alastair Campbell ait manifestement lui-même souffert de cette maladie, il m’a semblé qu’il prenait des raccourcis regrettables en préférant se répéter plutôt que d’épaissir l’enfer de la dépression ponctuellement.

En dépit de certains passages perspicaces et plaisamment formulés, Tout est dans la tête est un roman dont j’attendais davantage de profondeur ou d’intimisme, ce qu’à regret je n’ai pas le sentiment d’avoir trouvé.

« Il y a des moments, dans notre vie, où nous avons l’impression de compter plus que les autres. [...] Mais à n’importe quel moment de notre vie, si je mourais, si vous mouriez, le monde continuerait sans vous. Il n’y a aucune place sur terre qui ne pourrait pas être occupée par d’autres demain. » (p. 310)

Offrant une fin ô combien prévisible et un style impropre à me charmer, ce livre que j’ai mis, faute de satisfaction, près de quinze jours à terminer m’a, vous l’aurez compris, assez peu convaincue…

« Mais lorsque, la veille, il avait senti Celia s’approcher tout doucement de lui, qu’il avait senti sa cuisse contre la sienne et ses bras autour de ses épaules, il aurait été mesquin de montrer autre chose que de la surprise et du plaisir. Elle l’avait fait rouler sur le dos, position dans laquelle il était resté puisque, là encore, elle prenait visiblement plaisir à être aux commandes. C’était peut-être la surprise et le plaisir de savoir que son mariage reprenait une sorte de service normal qui l’avait conduit à jouir beaucoup trop tôt. » (p. 154)

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Psy (4/4).

:SC: :BB:

  1. Si ce n’est Sturrock. []

Les oreilles de Buster / Maria Ernestam

:8:

« [...] mon cheminement vers le but ultime, tuer pour ne pas être tuée. » (p. 111)

:resu:

Eva mène une vie ordonnée mais sans éclat. Elle partage un quotidien serein avec Sven, son compagnon, cultive passionnément ses rosiers, s’inquiète pour sa fille Suzanne qui est en instance de divorce, et veille régulièrement sur Irène, une vieille dame ingrate et colérique…

A l’occasion de ses cinquante-six ans, Eva reçoit de sa petite-fille un carnet de poésie. Si ce cadeau semble insolite aux adultes, il s’impose pourtant à Eva comme une évidence. Elle se met effectivement à en noircir les pages chaque nuit pour mieux se délester d’une charge émotionnelle qu’elle traîne depuis de trop nombreuses années…

Les premières lignes qu’elle inscrit dans son carnet divulguent sans préalable son pesant secret…

« J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution. » (p. 11)

… Reste à savoir pourquoi ce matricide a eu lieu. Dans ce roman qui se présente sous la forme d’un journal intime, Eva se révèle doucement, déversant progressivement son passé, son présent, ses émois, ses souffrances…

A mesure que les souvenirs refont surface, la narratrice dévoile peu à peu l’enfer de sa relation avec une mère égoïste, superficielle, jalouse, instable, capricieuse et incommensurablement cruelle envers les siens. Elle relate aussi de quelle manière elle a forgé sa carapace pour mieux se préserver d’elle.

« [...] mais au lieu d’être extravertie, j’étais grave et silencieuse – un trait de caractère indéfendable, car les enfants de ma mère auraient dû être colorés, gais et vifs comme un sac Kelly, pour constituer un accessoire digne d’elle. » (p. 30)

:avis:

J’ai pris connaissance de l’existence de ce roman grâce à Lily. Le contenu des Oreilles de Buster et ses apparentes qualités se sont aussitôt révélés si alléchants que j’ai eu envie de me le procurer sur-le-champ.

Il m’a fallu très peu de temps pour rentrer dans ce livre et pourtant, j’ai craint de le mésestimer dès que le portrait de la mère d’Eva a été amorcé : son machiavélisme me paraissait caricatural et improbable. Toutefois, Miss Alfie m’a conseillé de me laisser porter, et elle ne pouvait pas me donner de plus judicieux conseil. Dès lors que je suis parvenue à admettre l’inclination romanesque de ce récit1, j’ai enfin pu lâcher prise et m’imprégner des confidences d’Eva sans leur opposer de résistance.

La narratrice m’a fascinée par sa complexité psychologique, son ambivalence. Comme les roses, elle renferme une beauté sauvage et piquante pour tout qui s’approche d’un peu trop près… Forte et fragile à la fois, elle dégage quelque chose de brut (voire de « pur », en dépit de son immoralité) et de touchant. Eva prend vie entre les lignes au point qu’on en oublie qu’elle n’est que le fruit de l’imagination d’un auteur…

« Quel est le goût de l’effroi ? L’odeur de la peur ? La sensation d’une chute sans fin ? Qu’advient-il des larmes qui ne quittent pas le corps ? Nappent-elles de givre ses parois internes, de manière à ce que les organes gèlent et finissent par s’arrêter, sombrant lentement dans l’ultime repos ? Où finissent les mots qui traversent l’esprit sans être prononcés ? Existe-t-il un dépôt où s’entassent les souhaits inexprimés ? Peut-on respirer une fois de trop ? » (p. 321)

Ce roman retrace la progression d’un printemps intérieur. L’écriture provoque en effet pour Eva l’éveil d’une sensibilité paralysée depuis l’adolescence. Fluide et poétique, sa plume donne vie à une atmosphère subjuguante et fleurie même dans les moments les plus dérangeants.

Tout est savoureux, dans ce roman. L’écriture est pleine de finesse ; la construction, originale ; le suspense, impeccablement maîtrisé ; les personnages sont attachants… On y trouve de justes réflexions sur la violence psychologique, la construction de soi, la maternité et la relation parents-enfants, ainsi qu’une vision du monde déroutante, une nostalgie qui tend à faire jaillir les larmes, des injustices et une tension qui rendent fou, un fatalisme rude mais émouvant… Je pourrais vanter ses mérites sur des pages et des pages si les mots ne me manquaient pas, comme à chaque fois que j’ai un coup de cœur.

« Il vaut mieux couler certaines vérités avec un poids considérable ficelé aux pieds, pour que leurs tristes dépouilles ne refassent jamais surface. » (p. 398) »

J’ai dévoré ce livre avec avidité, et je pense qu’il me poursuivra longtemps… Remarquable, je vous conseille de le découvrir de toute urgence !

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Petit bac 2012, catégorie « partie du corps » (6/10).

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  1. Terre à terre, il m’arrive d’éprouver de grandes difficultés pour faire abstraction des éléments invraisemblables ou douteux. Dans ce genre de cas, il est très fréquent que le roman fasse chez moi l’objet d’une dépréciation fulgurante. []