Archive pour le Tag 'vieillesse'

Des phrases courtes, ma chérie / Pierrette Fleutiaux

:6:

:resu:

Pierrette Fleutiaux1 expose sa relation avec sa mère devenue vieille, et les sentiments que font naître les derniers moments partagés (ceux qui font suite à son arrivée en maison de retraite). Plus largement, elle exprime son ressenti face au « déclin » (sic) de sa mère et à l’approche de son décès.

Devant les activités ordinaires – pour ne pas dire banales2 – qu’ensemble, mère et fille accomplissent,  la « narratrice » tangue sentimentalement, manifestant tantôt de l’impatience et de l’irritation, tantôt une admiration inouïe pour cette dame qui, paradoxalement à son affaiblissement, garde en elle un charme, une force, une vie insoupçonnés3.
:avis:

Ce livre est puissamment intime, c’est la raison pour laquelle j’éprouve de grandes difficultés à formuler une critique. J’aurais eu envie de prendre ce que l’auteure avait à donner sans le moindre jugement. Hélas, je ne peux me soumettre à un exercice aussi difficile que… la neutralité. Parce que je suis ainsi faite – j’entends dotée d’une fichue subjectivité -, je ne peux dès lors qu’exprimer ce que ce livre a éveillé en moi avec le plus de tact et de respect possible4.

Pierrette Fleutiaux exprime dans ce livre un étrange cocktail de sentiments, chargé en contradictions et ambivalences. Sa mère vieillie lui inspire en effet un mélange d’attirance et de répulsion. Cette impression m’a semblé infiniment réaliste, dénuée de toute hypocrisie.

L’écriture de l’auteure est par ailleurs esthétique, riche, intime et féminine. Cependant, le style de P. Fleutiaux est alourdi, plombé, à l’image de cet écho engendré par sa confrontation avec la vieillesse et la mort. A ce titre, je suis tentée de rapprocher la prose de Pierrette Fleutiaux à celle de Françoise Chandernagor : elles traitent toutes deux de sujets sinistres et noirs, mais Chandernagor me séduit infiniment plus. L’écriture de Fleutiaux a à mon sens le tort d’être trop dense et, surtout, répétitive. Les scènes qui réunissent mère et fille sont très similaires, et les sentiments de la « narratrice » évoluent de façon identique tout  au long du roman : l’agacement laisse constamment place à une admiration renversante…

A vrai dire, Des phrases courtes, ma chérie n’a pas la puissance et les qualités que j’espérais. J’attendais d’être émue aux larmes. J’attendais de ce livre qu’il me retourne les tripes. Mais ce témoignage ne mène même pas crescendo vers un lien filial toujours plus profond, palpable, fiévreux. Les mêmes sentiments contradictoires virevoltent et se déchaînent de la même façon durant plus de 200 pages.

En définitive, ce livre aurait, à mes yeux, peut-être gagné à être plus bref, sans pour autant qu’on en écourte les phrases…

« Quel étrange renversement, moi qui voulais qu’elle s’en aille sans bruit, sans lutte, sans souffrir (c’est à dire sans me déranger) et maintenant je bataille contre cet évanouissement, je m’acharne pour ramener sa lutte sous les yeux des vivants… et je n’ai pas de mélodie, que des mots qui me gênent, n’accrochent que de pauvres objets et des instants disparates, et aucun n’a d’élan pour s’élever, s’enlacer à d’autres et nous emporter, elle et moi, dans un grand chant, un vrai roman. Ils secouent la tête, refusent obstinément, do not want to go gentle into a novel, rétifs. » (p. 174-175).

Ce livre a été lu dans le cadre d’une lecture commune avec Karine qui n’a pas, elle non plus, été très réceptive même si ce ne fut pas pour les mêmes raisons que moi !

NB : Des phrases courtes, ma chérie a obtenu le Prix national des bibliothécaires en 2002.

  1. Il semblerait que ce soit P. Fleutiaux en personne qui s’exprime dans ce livre. Elle y parle d’elle en tant qu’écrivain : « Je ne suis bien que dans la fiction, et la plus éloignée possible du témoignage. [...] Mais ma mère ne se laisse pas faire, je ne peux la faire entrer dans un roman. » Comme la quatrième de couverture ne m’indiquait pas qu’il ne s’agissait pas d’une fiction, je me suis demandé jusqu’au bout si P. Fleutiaux se serait vraiment risquée à réaliser un témoignage aussi viscéral, personnel ; s’il s’agissait d’une autobiographie ou d’un simulacre… Mais il semblerait que ce ne soit effectivement pas un « roman ». []
  2. Achat d’une robe, rendez-vous chez le coiffeur, etc. []
  3. Ceci n’est pas une phrase courte :p []
  4. C’était mon intention et, après relecture de ce billet, je ne suis pas certaine d’y être parvenue. Je le regrette… []

La tête en friche / Marie-Sabine Roger

:7:

:resu:

Germain n’a pas vécu une enfance heureuse. Il n’a pas connu son père et a coulé des jours difficiles aux côtés de sa mère infâme et déséquilibrée. Sa scolarité fut aussi désastreuse. Confronté à un professeur peu pédagogue et foncièrement méprisant, Germain a souvent été la risée de sa classe et a, depuis lors, de vives réticences vis-à-vis de la « culture ».

A 45 ans, Germain – devenu lourdaud – erre entre le bistrot du quartier et le parc public, où il tue le temps à dénombrer les pigeons… Jusqu’à ce qu’il rencontre Margueritte, une vieille dame très cultivée qui, en plus de s’intéresser à sa personne sans se moquer de ses lacunes, va partager avec lui son amour du vocabulaire et de la littérature…
:avis:

En commençant ce livre, j’ai pris peur quant à son ton relativement brut1 et vulgaire, puis au fil des pages, j’ai éprouvé de plus en plus de plaisir à suivre Germain, ses aventures et ses réflexions.

En effet, une poésie toujours plus évidente se dégage à mesure que l’on progresse dans la lecture du récit. On le devine aussitôt qu’est mentionnée Margueritte : une amitié va naître. Une amitié qui va pousser Germain à se questionner, s’ouvrir et se « dérouiller ».

La tête en friche est un livre au style plaisant, qui se lit avec aisance et facilité. Un roman étrangement sensible et émouvant, malgré le peu de vocabulaire utilisé par l’auteure/le narrateur (Germain).

Au final, ce roman, plein d’humour, de fraîcheur et de tendresse m’a permis de passer un moment très agréable.

  1. La quatrième de couverture le trahit déjà un peu, le vocabulaire de Germain n’est pas très étendu. []

La méthode Mila / Lydie Salvayre

:6:

:resu:

Fausto vit depuis quatre mois avec sa mère et ne souffre absolument plus cette situation. Les appels au secours et les pleurnicheries de sa génitrice lui donnent des envies de meurtre à son égard, ou de suicide. Pour survivre à cette situation, Fausto va se plonger dans les écrits de Descartes, espérant trouver grâce à lui une issue de secours. Mais c’est l’échec. La froideur et l’impavidité du philosophe lui semblent dénoter un manque de réalisme évident. Aussi décide-t-il de s’attaquer à sa Méthode, encouragé par Mila, une voyante auprès de qui Fausto trouve de plus en plus de réconfort…
:avis:

J’ai abandonné l’histoire d’une snob attentive à une nonagénaire boudeuse en fin de vie pour celle d’un fils désemparé et excédé par la présence de sa vieille mère plaintive à demeure. Rassurez-vous, je ne me suis pas imposé de challenge portant sur la lecture de romans abordant le thème très… jubilatoire des affres de la vieillesse, c’est juste venu comme ça ;) !

C’est suite à cet article de Leiloona que j’ai acquis La méthode Mila. Ce roman avait piqué ma curiosité. Pour avoir en effet vécu, comme Fausto, la présence d’un proche âgé (en l’occurrence mes grands-parents) à la maison, j’ai été tentée de découvrir la manière dont Lydie Salvayre avait traité cette réalité.

Il s’agit d’un travail réussi à mon sens. Bien que le discours de Fausto soit d’une dureté radicale, j’ai trouvé sa rage tout à fait réaliste pour l’avoir, en vérité, partagée. Si, d’ailleurs, vous avez craint de tomber sur un livre épouvantablement triste en prenant connaissance de son résumé, je vous le dis, détrompez-vous ! Le sujet épineux dont il est ici question est en réalité exprimé avec beaucoup d’humour et de causticité.

J’ai donc apprécié ce roman pour l’écriture riche et piquante de Salvayre et sa perspicacité. Cependant, plusieurs aspects ont annulé mon ravissement : La répétitivité ou l’indifférenciation des ressentis exprimés par Fausto a été le premier élément à participer à ma déception. La plume de Salvayre a beau m’avoir semblé florissante et admirable, il n’en est pas moins vrai que le discours du personnage principal manquait pour moi de variations, au point de vue du contenu. Ainsi, la lassitude a commencé à me gagner autour de la centième page.

Ensuite, j’ai trouvé très risqué de s’attaquer à la philosophie de Descartes.
Bien qu’il faille…

  1. ne pas oublier qu’il s’agit d’une fiction,
  2. considérer le contexte1,
  3. souligner que Lydie Salvayre a usé de précautions en ne manquant pas de déclarer, à travers Fausto, qu’il s’agissait d’une entreprise prétentieuse (il est préférable d’être bien sûr qu’elle dispose d’un sens du discernement ;) ),
  4. avouer qu’il faut un cran monstre pour aller de la sorte à l’encontre du « politiquement correct »,
  5. envisager que la philosophie de René Descartes est peut-être bien -objectivement- tout à fait critiquable,

… les griefs exposés contre Descartes et sa Méthode m’ont embarrassée.

C’est surtout le fait que je n’aie pas été en mesure de faire la part des choses qui m’a dérangée. N’ayant pas lu Le discours de la Méthode, j’ai sans cesse redouté les critiques de Fausto/Salvayre. J’ai craint d’ingérer des absurdités (peut-être émises sans volonté d’induire les lecteurs en erreur) et de me faire « manipuler » : il me semble en effet tellement facile de se méprendre quant à l’interprétation de discours philosophiques que ses attaques tendaient à aggraver fâcheusement ma confusion tout le temps…

Outre ce point, j’avoue également ne pas avoir apprécié – du tout – la fin du livre. Dans la première partie, Fausto fait part de sa colère et de sa détresse face à un quotidien routinier de plus en plus insupportable. Dans la seconde, il rencontre Mila et sa fille Perline. L’histoire prend alors un ton plus narratif. Radicalement différent. D’abord parce que nous avons droit, nous lecteurs, à des contes sortis tout droit de l’imagination de Mila, et qu’il leur arrive ensuite (à Mila, Perline, Fausto et sa mère) toute une série d’aventures. Le ton, qui se fait alors plus léger, n’est pas du tout en adéquation avec la première partie du livre. Ce détonnant contraste m’a contrariée.

Enfin, Fausto est décrit comme étant un personnage érudit, pédant, vaniteux, misanthrope et lubrique. Il vit de surcroît dans un village où les petites gens, prudes, ne se cultivent pas et semblent préférer mourir que d’ouvrir un livre…
Je n’ai pas saisi l’intérêt qu’il y avait de dresser des êtres un portrait si caricatural. Cette opposition entre lui et le monde qui l’entoure est énorme… et m’a paru inutile. Ce contraste, criant, m’a donc déplu dans ce cas également.

En définitive, je suis très mitigée vis-à-vis de ce livre. Afin de me faire une opinion moins hésitante, je tenterai certainement la lecture d’un autre roman de l’auteure (La vie commune ?)… A moins que vous ne m’affirmiez que Lydie Salvayre est spécialiste en contrastes à travers toutes ses œuvres. Si tel est le cas, il est à craindre que j’abandonne là ma découverte.

  1. C’est Mila qui encourage Fausto à rédiger une lettre ouverte à Descartes à des fins quasi thérapeutiques. []