Archive pour le Tag 'suicide'

Rien ne s’oppose à la nuit / Delphine de Vigan

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« Lucile est toujours restée suspendue au-dessus du vide et ne l’a jamais quitté des yeux. » (p. 384)

:resu:

Dans ce livre, Delphine de Vigan met au jour sa famille maternelle et tente avant toute chose de raconter la belle et insaisissable Lucile, sa mère.

La vie de sa mère, elle a voulu l’écrire dans son intégralité : depuis la naissance jusqu’à la mort. Après avoir rassemblé les témoignages des parents, frères et sœurs, et amis de Lucile, l’auteure s’est efforcée de sonder la personnalité de celle qui souffrait de troubles bipolaires et pénétrait tour à tour dans l’obscurité ou dans la lumière ; de celle qui, issue d’une famille nombreuse1, vit un grand nombre de proches mettre fin à leurs jours ; de celle qui était rongée par la peur et transpirait un mal de vivre inextinguible…

Lucile Poirier s’est donné la mort en 2008 sans un appel à l’aide. Rien ne s’oppose à la nuit est un roman (auto)biographique, une forme de quête identitaire dont l’écriture, indispensable, fut sans doute thérapeutique pour Delphine de Vigan.

« … avais-je besoin d’écrire ça ? Ce à quoi, sans hésitation, j’ai répondu que non. J’avais besoin d’écrire et ne pouvais rien écrire d’autre, rien d’autre que ça. La nuance était de taille ! » (p. 84)

« J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre » (p. 298)

:avis:

Ce livre est intimiste. Delphine de Vigan y exprime la souffrance, l’impuissance et parfois la colère qu’elle a pu éprouver lors de l’accompagnement de sa mère psychotique. Elle essaie aussi de la comprendre et de la traduire, de signifier son courage et son renoncement, sa force et sa fragilité, ses heures lumineuses et obscures… Ce livre est pudique par sa manière de relater les faits, d’exprimer le ressenti sans pathos et de suggérer l’amour sans jamais l’énoncer.

De nombreuses fois, l’auteure interrompt son récit pour témoigner de ce que l’écriture de son livre génère en elle comme « obsessions » : la peur de décevoir ses proches, de ne pas être au plus proche de la réalité, de dévoiler les secrets et déséquilibres de son entourage familial, etc. J’ai particulièrement apprécié la manière dont elle avait construit Rien ne s’oppose à la nuit parce que l’on voit le livre se construire. Ce procédé « meta » m’est apparu comme intéressant et nécessaire pour percevoir les intentions de l’auteure. Je pense que j’aurais été moins sensible à ce livre sans ces césures qui révèlent l’état d’esprit de Delphine de Vigan au cours de l’élaboration de son travail…

« Un matin je me suis levée et j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive, dussé-je m’attacher à ma chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. » (p. 48)

« Je ne suis pas sûre que l’écriture me permette d’aller au-delà du constat d’échec. La difficulté que j’éprouve à raconter Lucile n’est pas si éloignée du désarroi que nous éprouvions enfants ou adolescentes, lorsqu’elle disparaissait. » (p. 351)

Parmi les livres que j’ai pu lire d’elle (No et moi et Jours sans faim), Rien ne s’oppose à la nuit m’a semblé le plus abouti, le plus sérieux, le mieux écrit, le plus profond et, forcément, le plus crédible.

En dépit toutefois de ce grand nombre de superlatifs, je ne me cache pas d’avoir trouvé certains passages un peu longuets, surtout dans la dernière partie du roman. Long et éprouvé à la fois, ce livre aurait, selon moi, peut-être gagné à s’effeuiller d’une cinquantaine de pages…

En somme, ce livre est joliment écrit, judicieusement construit, il sonne juste. Delphine De Vigan s’y décharge avec force et habileté. Toutefois, je n’aurais sans doute pas envisagé de lui décerner le Goncourt de 2011 pour autant…

Une agréable découverte, mais dont je ne garderai, je crois, pas un souvenir impérissable en ce qui me concerne…

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Psy (3/4).

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  1. Elle était elle-même la troisième enfant d’une famille qui en compta neuf. []

Les femmes du braconnier / Claude Pujade-Renaud

:3:

« Ecrire : lécher, panser ses plaies, interminablement, sans jamais cicatriser ? » (p. 287)

:resu:

Ce livre est une biographie romancée retraçant la vie de Ted Hughes, Sylvia Plath et Assia Wevill1.

Trois ans après avoir échappé à la mort suite à une tentative de suicide, Sylvia Plath rencontre Ted Hughes dont elle tombe éperdument amoureuse…

« Un braconnier ? Dans mon poème, encore pataud et mal léché (il me fallait le travailler, aiguiser ses griffes), je désignais ce fauve qui me traquait par les termes de noir maraudeur. Chasseur animal ? Chasseur humain ? Je les mettais dans le même sac, ils m’angoissaient et m’attiraient. Mais je ne voulais pas être un trophée supplémentaire dans le tableau de chasse de ce Ted Hughes. Si nous devions nous rejoindre, je souhaitais que ce fût par la poésie » (p. 31-32)

Le ciment de leur relation est fait d’écriture et de poésie. Le couple se marie, conçoit deux enfants – avec une fausse couche entre les deux – et déménage d’un étroit appartement à Londres pour s’installer dans une maison (trop) spacieuse dans le Devon.

Peu de temps après, Ted quitte son épouse pour une femme mariée répondant au nom d’Assia Wevill. Sylvia qui, par sa relation avec Ted, pensait avoir trouvé un bonheur équilibré l’empêchant de sombrer à nouveau dans la dépression, se voit confrontée à l’enlisement comme quelques années auparavant. Dans un dernier sursaut d’inspiration provoqué par la colère et la détresse, elle élabore une série d’écrits avant de mettre fin à ses jours en inhalant du monoxyde de carbone.

Le couple de Ted et Assia, hanté par le fantôme de Sylvia, bat de l’aile. Assia finit par se suicider de la même manière que sa rivale en emportant avec elle l’enfant qu’elle aura eu de son amant…

:avis:

Il a plu une telle ribambelle de critiques élogieuses à propos de ce titre dimanche passé2 que j’ai été précipitamment le booknapper à la bibliothèque. L’enthousiasme des blogueuses était à ce point unanime que jamais je n’aurais imaginé ne pas apprécier ce livre autant qu’elles (…).

Les femmes du braconnier est construit sur le mode polyphonique : plusieurs intervenants témoignent de la vie et de la perception qu’ils ont de Ted, de Sylvia, d’Assia, des relations qu’ils ont avec eux ou les uns les autres. S’expriment donc à tour à tour les trois protagonistes principaux, leurs parents, frères et sœurs, amis, voisins, et même leurs psy.

Les interventions de tous ces gens sont très courtes et rythmées, ce qui permet au livre de bénéficier d’une aération et d’en faciliter la lecture. Aussi, les rapports qu’entretiennent les personnages entre eux s’éclaircissent très rapidement. Cependant, j’ai vite eu à déplorer la manière dont ont été construites leurs prises de parole : tous s’expriment de la même manière et arborent une personnalité similaire en tentant de réfléchir une analyse psychanalytique des protagonistes principaux, ce qui confère au livre un air artificiel et lassant…

S’il s’agit là d’une première critique, mon exaspération a toutefois atteint son paroxysme par le nombre de fois où Mme Pujade-Renaud nous gratifie d’allusions à la sexualité de nos poètes : toutes les dix pages, Ted entre en Sylvia avec une brusquerie rémanente. Même anéanti par le suicide de son épouse, on continue de ne pas y échapper… Ce roman nous offre donc, avec une régularité très étudiée, pas moins de 353 scènes de cul frustes et inutiles.

↑ : Sylvia Plath ▫ ↓ : Assia Wevill. Au centre, Ted et Sylvia.

Enfin, j’ai pleuré l’absence d’Esther Greenwood, le double de Sylvia Plath, dont je m’étais sentie proche en lisant La cloche de détresse. Bien que son livre ne m’ait pas complètement séduite au moment de sa lecture, il m’avait néanmoins laissé, une fois « digéré », un souvenir radouci et troublant car j’avais fini par éprouver pour Sylvia/Esther une sympathie teintée de compassion voire de fascination… Le roman de Claude Pujade-Renaud a totalement gribouillé, concassé l’image que j’avais de Sylvia Plath.

Je n’ai pas retrouvé une miette des nombreuses réflexions qui, dans La cloche de détresse m’avaient frappée par leur pertinence et, surtout, par l’accord que je leur témoignais. Je ne peux pas croire que Sylvia Plath ait écrit sa vie, la sienne, jusque dans les moindres détails4 et qu’elle ait inversement prêté à Esther Greenwood, le personnage censé la représenter, des idées si loin des siennes.

Par exemple, la conception qu’a son personnage du mariage, de la maternité, de la sexualité me paraît aux antipodes de celle que nous propose Pujade-Renaud dans son roman… Évidemment, je ne remets pas ces faits en cause: Sylvia Plath s’est bien mariée et a eu deux enfants. Mais est-ce à dire qu’elle aurait bigrement changé entre 1953 et 1956… ?

[La Cloche de détresse] – « Les enfants me rendaient malade. » (p. 129) – « Comme cela semblait simple à toutes ces femmes autour de moi d’avoir des enfants ! Pourquoi ne pouvais-je pas rêver de me dévouer comme Dodo Conway à une ribambelle d’enfants piaillant les uns après les autres. Si je devais m’occuper toute la journée d’un enfant, je deviendrais dingue. [...]
La mère de ce bébé souriait continuellement, elle tenait ce gosse comme si c’était la première merveille du monde. Je regardais la mère et l’enfant et je recherchais des preuves tangibles de leur satisfaction mutuelle [...] » (p. 236)

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[Les femmes du braconnier] « Bref, je n’ai pas traîné : elle [Frieda, son premier enfant] venait d’avoir neuf mois et j’étais à nouveau enceinte. Ravie de l’être, béate. Je me supportais tellement mal en femme devenue plate, labourée par ces cycles menstruels – « ces marées de sang noir qui annoncent l’échec » -, cette répétition lunaire, mortifère… Porteuse de vie, je me sentais plus féconde en écriture. Je rêvais d’un placenta commun aux textes en gestation et à l’embryon en train de grossir. » (p. 126)

Quoi qu’il en soit, j’ai eu la triste impression que Claude Pujade-Renaud nous pervertissait le portrait5 de cette pauvre Sylvia Plath qui, ici, m’a parue égoïste, capricieuse et agaçante. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elle n’aurait pas trouvé là un écho à ce qu’elle fut, ou très moindre… Si elle avait eu à écrire sa propre autobiographie, je suis persuadée que je ne l’aurais aimée – elle, Sylvia – que davantage.

Enfin, j’avais conscience que j’allais entamer là une biographie romancée – ce qui ne me laissait pas sans craintes – mais j’ai cruellement déploré l’absence de sources bibliographiques en fin de volume ou, au minimum, d’une postface qui nous apprenne ce qui, dans ce livre, est avéré et ce qui, au contraire, fut imaginé par Claude Pujade-Renaud.

Je me suis profondément ennuyée et garde de ce livre un souvenir amer et décevant, comme Fashion et Lilly.

…Mais que cette critique ne vous détourne pas de Sylvia Plath : je vous recommande vivement de lire La Cloche de détresse et même de visionner le film Sylvia – joué par Gwyneth Paltrow et Daniel Craig – qui retrace la vie de cette écrivaine complexe et fascinante.

Un joli passage du livre quand même, avant de refermer cette critique tristement pessimiste…

« Vous savez, je l’ai compris depuis peu : écrire ne sert à rien. Je veux dire, ne protège pas contre le désespoir ou la dépression. Je l’ai cru lorsque j’avais dix-huit ou vingt ans. Plus maintenant. Non, écrire ne guérit de rien… On recoud la plaie au fil des mots. On enfouit le mal sous l’écorce du langage. La plaie se referme, ligneuse. En dessous, ça s’enkyste. Ou ça suppure. » (p. 197)

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Psy (2/4).

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  1. Voir aussi montage photo ci-dessous (Photographie du couple empruntée ici, photographie de Sylvia Plath ici et photographie d’Assia Wevill ici.) []
  2. Une lecture commune des Femmes du braconnier avait été organisée ce jour-là et rassemblait les avis de Aifelle, Arieste, Hélène, L’Or des Chambres, Mademoiselle Orchidée et Theoma. []
  3. Je mettrais ma main à couper qu’il y en a plus volontiers 50 que 35, cela dit… Voire 35³. []
  4. Le moment où elle tente de s’achever en faisant du ski, où elle cherche à se noyer, où elle avale des somnifères et s’isole dans sa cave pour en finir avec la vie ; ce traitement par électrochocs, les insomnies, les pulsions de mort… []
  5. Pas seulement à cause de l’antinomie illustrée ci-dessus, bien sûr ! []

La cloche de détresse / Sylvia Plath

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:resu:

Esther Greenwood, jeune américaine issue d’une famille plus que modeste, remporte un prix littéraire. A la suite de ce succès, elle et onze autres lauréates se rendent à New York pour un luxueux séjour. Cette vie-là, caractérisée par le faste, les dîners mondains, les bals huppés et autres frivolités ne convaincra guère la narratrice.
Dès le début du roman, son malaise s’avère perceptible. Esther n’est clairement pas dans les mêmes dispositions d’esprit que ses compagnes :

« Il y en aurait pour dire : « Regardez ce qui arrive dans ce pays. Une fille vit pendant dix-neuf ans  dans une ville  perdue, elle est tellement pauvre qu’elle ne peut même pas se payer un magazine, et puis elle reçoit une bourse  pour aller au collège, elle gagne un prix ici, remporte un concours là, et elle finit aux commandes de New York, comme s’il s’agissait de sa propre voiture. »
Seulement, je ne contrôlais rien du tout. Je ne me contrôlais même pas moi-même. Je ne faisais que cahoter comme un trolleybus engourdi, de mon hôtel au bureau, du bureau à des soirées, puis des soirées à l’hôtel et de nouveau au bureau. Je suppose que j’aurais dû être emballée comme les autres filles, mais je n’arrivais même pas à réagir. Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’œil d’une tornade qui se déplace tristement au milieu du chaos généralisé. » (p. 12)

Esther met en question ses aspirations, s’interroge sur ses ambitions tant affectives1 que professionnelles. Désirant tout et son contraire, elle souffre de ne pas y voir clair…

« Si c’est être névrosée que de vouloir au même moment deux choses qui s’excluent mutuellement, alors je suis névrosée jusqu’à l’os. Je naviguerai toute ma vie entre deux choses qui s’excluent mutuellement… » (p. 105)

« Je voyais ma vie se ramifier devant mes yeux comme le figuier de l’histoire. Au bout de chaque branche, comme une grosse figue violacée, fleurissait un avenir merveilleux. [...]. Je me voyais assise sur la fourche d’un figuier, mourant de faim, simplement parce que je ne parvenais pas à choisir quelle figue j’allais manger. Je les voulais toutes, seulement en choisir une signifiait perdre toutes les autres, et assise là, incapable de me décider, les figues commençaient à pourrir, à noircir et une à une elles éclataient entre mes pieds sur le sol. » (p. 88)

Embourbée dans un marasme introspectif qui ne fait que s’amplifier à mesure que le récit progresse, la narratrice bascule lorsque, de retour à sa ville résidentielle (Boston), sa mère lui apprend qu’elle n’a pas été retenue pour poursuivre des études de lettres : c’est pour elle un rêve qui s’évanouit…

« J’ai commencé à additionner toutes les choses que je ne savais pas faire. » (p. 86)

Submergée de frustrations, Esther va perdre le contrôle d’elle-même, mais les électrochocs ne seront pas la réponse à ses insomnies et à l’étrangeté de son comportement…  Après plusieurs tentatives de suicide, la jeune fille sera accueillie au sein d’un hôpital psychiatrique…
:avis:

Les critiques littéraires, à la sortie de ce livre en 1963, ont rapproché Esther Greenwood de Holden Caulfield, le narrateur de L’Attrape coeurs (1951). S’il s’agit dans les deux cas de romans initiatiques, j’ai trouvé que ces fictions n’avaient que très peu de choses en commun2 et que le roman de Sylvia Plath avait moins vieilli que celui de J. D. Salinger.

Tom Wolfe

D’ailleurs, La cloche de détresse m’a franchement rappelé Moi, Charlotte Simmons (2004), mais sans le patois ‘fuck’ qu’y use et abuse Tom Wolfe3. En effet, lorsqu’Esther et son amie Doreen choisissent d’échapper aux strass et paillettes de leur cérémonieux voyage pour aller à la rencontre d’un monde opposé – fruste et pervers -, c’est à une jeunesse vaguement décadente que nous avons alors affaire…  Toutefois, Sylvia Plath ne poursuit assurément pas les mêmes objectifs que l’Américain aux vestons blancs. Elle nous laisse découvrir un personnage riche en nuances, sans excès, et éminemment humain. C’est, avec elle, fondamentalement la question de l’être qui se pose, et non celle du paraître…

Lorsque Esther regagne Boston, le désœuvrement laisse place à la panique : Esther reste vêtue durant trois semaines de l’élégante tenue que lui avait donné l’une de ses camarades à New York et ne trouve plus ni le sommeil, ni l’appétit, ni la concentration. Cet affaiblissement progressif se traduit, dans le livre, par une modification stylistique : Esther recourt de plus en plus aux ellipses/flash back et se disperse continuellement. Bien qu’il s’agisse d’une démarche perspicace pour témoigner de la confusion qui l’habite, j’avoue avoir commencé à perdre moi-même les pédales dès lors que j’ai vu Esther à ce point se diviser…

C’est pour cette raison que je n’ai pas pu savourer la deuxième partie du roman comme la première.
Cependant, je n’en suis pas restée là : l’insatisfaction s’est dissipée en faveur d’un sentiment nettement plus optimiste grâce aux critiques de Lilly, Chiffonnette, à l’analyse du Buzz littéraire, et à la lecture morcelée de cet ouvrage. Tous ont en effet retranscrit des extraits du livre et c’est en redécouvrant isolément les plusieurs passages qui les avaient marqués eux que j’ai moi-même été percutée par la force du roman.

J’ai lu dans les mots d’Esther Greenwood mes propres passages à vide…

« Je voyais les années de ma vie jalonner une route comme des poteaux télégraphiques, reliés les uns aux autres par des fils. J’en ai compté un, deux, trois… dix-neuf poteaux mais après… les fils dansaient dans le vide. Malgré tous mes efforts, je ne voyais pas de poteau après le dix-neuvième. » (p. 135)

C’est donc en deux temps que s’est forgée mon opinion. J’ai initialement été déçue par ce livre jusqu’à ce que les avis et analyses de lecteurs tiers m’aident à revoir mon jugement.

Au final, La cloche de détresse m’apparait comme une fiction frappante autant que troublante. Ce spleen dont Esther est la proie et qui n’est la cause de presque rien – que l’on qualifierait volontiers d’anodin – pourrait être en effet celui de n’importe qui. De même, ce roman est une démonstration subtile de la fragilité des Hommes et donc de la facilité à laquelle tout un chacun peut sombrer subrepticement, vertigineusement vite et bas.

Le parcours d’Esther, c’est aussi celui de Sylvia4. Ce roman ne peut donc qu’appeler à la réflexion et avoir une résonance.

C’est un livre vrai.

Cette lecture rentre dans le cadre du challenge « 100 ans de littérature américaine ed. 2011″ et du challenge « Petit bac« , catégorie « objet » (2/7)

  1. Son célibat, sa virginité, son futur rôle d’épouse et l’éventuelle maternité qui ne l’enthousiasme en rien. []
  2. Esther et Holden n’ont pas le même âge, pas la même maturité, pas la même façon d’exprimer leur malaise, et leur abattement m’a semblé très inégal : les extrêmes atteints par Esther constituent d’ailleurs – à mon sens – des indicateurs quant à l’acuité de sa souffrance… []
  3. Par l’absence de grossièretés, La cloche de détresse s’est avérée être pour moi une lecture bien plus agréable et distinguée. []
  4. L’auteure témoigne dans ce livre de sa propre vie. Elle s’est donné la mort à l’âge de 31 ans… []