Archive pour le Tag 'souvenirs'

Plage de Manaccora, 16h30 / Philippe Jaenada

:5:

« Les deux premiers jours, tout s’est bien passé. Le troisième, non. » (p. 10)

:resu:

Voltaire (le narrateur), Oum (sa femme) et Géo (leur enfant) ont cette année-là opté pour l’Italie en guise de destination de vacances.

A Peschici1, il fait une chaleur torride. La famille se prépare sereinement à entamer sa troisième journée de farniente – bouquinage, apéro, baignade et gros dodo -, mais un gigantesque nuage passe devant la résidence des touristes, une odeur de barbecue s’élève et la panique grandit quand la famille se rend compte qu’un incendie de forêt s’est déclaré et ravage tout en son passage.

Voltaire nous relate l’angoisse qui monte, la course contre le feu qui se propage et les souvenirs qui affluent, avant la mort qui paraît de plus en plus inéluctable…
:avis:

Ce roman est inspiré d’un fait réel vécu par Philippe Jaenada et sa famille en 2007. L’auteur nous propose donc ici un pur récit d’autofiction2. Je ne suis pas du tout une ennemie du genre, mais je n’ai pas cessé d’y voir l’auteur à la place de Voltaire et le charme n’a de ce fait qu’à moitié opéré.

On retrouve dans La plage de Manaccora, 16h30 le style caractéristique de Philippe Jaenada – imposantes digressions, parenthèses imbriquées – mais elles se prêtent à mon sens moins bien au personnage de Jaenada Voltaire qu’à Halvard Sanz, le « héros » gauche, gentil, farfelu et attendrissant du Chameau sauvage.

L’auteur distille son humour habituel dans un événement qui se veut insoutenable et anxiogène, il s’efforce de faire du léger avec du lourd au point d’en devenir, à mon sens, parfois lourd lui-même. N’ayant pas la maladresse et la candeur de Halvard, Voltaire/Jaenada – écrivain, époux et père de famille – m’a par moments semblé pesant dans sa manière (patente !) d’essayer de faire rire son lectorat…3

« J’ai fermé la voiture (elle a clignoté orange comme pour me dire : « Ne me laisse pas là, patate ») et nous avons rejoint le groupe, sur la terrasse. » (p. 37)

~

« C’est source de rage et de haine comme un ongle trop long de Mozart est source de suicide collectif. Comment ai-je pu être assez stupide (moi, Voltaire) pour lui en vouloir et la haïr? J’aime Oum, et j’aime Mozart (mais moins qu’Oum – tocard, Mozart). » (p. 166)

Aussi, les digressions de l’auteur m’ont tour à tour amusée et dérangée, semblé utiles et parfaitement insignifiantes selon les cas.

Rabat-joie, j’ai eu à déplorer aussi le trop grand nombre d’anecdotes du narrateur/auteur quant à son absorption d’alcool (chose que j’avais eue à reprocher au Chameau sauvage également).

Malgré tout, l’humour décalé de l’auteur a opéré de temps en temps, quand je m’y attendais le moins…

« - Oum ! OUM ! (Descends, Anna, ne nous attends pas…) OUM !
Depuis l’intérieur, une voix très naturelle m’a répondu, à peine appuyée, étonnée, celle de quelqu’un qu’on dérange dans un puzzle :
- Quoi?
Comment ça, quoi? Rien, je voulais savoir s’il fallait acheter du pain, pour midi.
- Viens ! Vite ! Sors ! SORS ! » (p. 45)

Ce roman n’a certainement pas que des défauts : il exprime le rapport des uns et des autres face à la peur, au danger, à la mort ; il dit l’anxiété qu’inspire la perte des gens qu’on aime, les lâchetés desquelles on devient capable dans l’insécurité, les souvenirs – ici étonnamment anodins – qui refluent quand on pense vivre les dernières minutes de son existence… Plage de Manaccora, 16h30 aurait clairement pu être un roman parfaitement maîtrisé et intéressant, mais il croule à mon sens sous bon nombre de parenthèses vides et de considérations sans queue ni tête.

Je ne prétends pas ne pas avoir ri (ça s’est produit 4 ou 5 fois) ni avoir détesté ce livre, mais je n’ai pas retrouvé les traits foncièrement jubilatoires et tendres de son premier roman, Le chameau sauvage.

Bilan plus que mitigé : une déception que je partage avec L’Ogresse.

Cette lecture rentre dans le cadre du challenge « Petit bac », catégorie « Sport et loisir/divertissement » (5/7).

:SC: :BB:

  1. Ville en bord de mer longée par une forêt, dans la région des Pouilles, en Italie. []
  2. « Récit fondé, comme l’autobiographie, sur le principe des trois identités (l’auteur est aussi le narrateur et le personnage principal), qui se réclame cependant de la fiction dans ses modalités narratives et dans les allégations péritextuelles (titre, quatrième de couverture…). On l’appelle aussi « roman personnel » dans les programmes officiels. Il s’agit en clair d’un croisement entre un récit réel de la vie de l’auteur et d’un récit fictif explorant une expérience vécue par celui-ci. » (Définition de Wikipédia). []
  3. J’entends par là que le rire provoqué par Halvard m’a paru franc et naturel en raison de son caractère, alors que celui qu’essaie de provoquer Voltaire est forcé, justement par l’Halvard qu’il n’est pas… []

Le rapport de Brodeck / Philippe Claudel

:7:

« .« L’homme est un animal qui toujours recommence ». Mais que recommence-t-il? Ses erreurs ou la construction de ses fragiles échafaudages qui parviennent parfois à le hisser à deux doigts du ciel? » (p. 175)

 

Brodeck n’était pas présent le fameux soir de l’Ereigniës - ce soir où les habitants du village ont volé la vie de l’Anderer, un étranger qui séjournait chez eux depuis déjà un certain temps -, mais c’est à lui que le Maire (Orschwir) et quelques autres ont imposé la rédaction d’un rapport dont l’objectif serait de les disculper de l’acte irréparable qu’ils ont commis.

En marge de ce rapport obligatoire, Brodeck entreprend d’écrire pour lui seul et en cachette de tous ce qu’il a sur le cœur. C’est de ce témoignage confidentiel qu’est constitué le roman. Brodeck y dit tout : l’amour qu’il porte à ses êtres les plus chers – Fédorine (sa mère adoptive), Emélia (sa compagne) et Poupchette (leur petite fille) – ; son arrivée au village, la façon dont il y a été accueilli, l’avènement de la guerre, les horreurs dont il a été victime, son retour chez lui au terme des hostilités, l’arrivée de l’Anderer et son assassinat…

Le récit de Brodeck n’est pas continu : il se disperse en épousant le va-et-vient de ses souvenirs, pensées et ressentis. Il nous offre un perpétuel voyage à divers moments-clés de son existence. Ce vagabondage incessant et dénué de logique entrave la progression du roman. D’aucuns, sur la blogosphère, ont parlé d’un puzzle dont on acquerrait, au fil de l’histoire, de plus en plus de pièces. Cette métaphore m’est apparue comme étant la plus adaptée. Cependant, le fait d’obtenir des pièces de manière totalement désordonnée m’a été, du moins au début, suffisamment désagréable pour que je songe à laisser ce livre me tomber des mains.

Toutefois, fatalement, l’histoire progresse et gagne peu à peu en intérêt, car si Brodeck nous offre sa vie en mode aléatoire, l’ordre de ses révélations se veut savamment pensé : les faits les plus bouleversants ne nous sont en effet livrés qu’à la fin. J’ai donc entamé les deux premiers tiers de ce bouquin en déplorant de le devancer continuellement (entendez par là que mon impatience et la lenteur du récit empêchaient la perspective d’une entente entre ce livre et moi) puis me suis faite littéralement traîner par lui tant les propos relatés par Brodeck à la toute fin m’enchaînaient, m’hypnotisaient.

Qu’on se le dise, Le rapport de Brodeck est un roman excessivement dur. Philippe Claudel y dépeint la noirceur de la guerre et l’inhumanité dont les êtres sont capables.

Nous sont racontés dans ce livre les atrocités qui ont été infligées à Brodeck et à d’autres dans le camp où ils ont été faits prisonniers.
Des années passées à faire Chien Brodeck pour amuser les Fratergekeime

« Parfois, lorsque les gardes étaient ivres ou désœuvrés, ils s’amusaient avec moi en me mettant un collier et une laisse.Il fallait que je marche ainsi, avec le collier et la laisse. Il fallait que je fasse le beau, que je tourne sur moi-même, que j’aboie, que je tire la langue, que je lèche leurs bottes. Les gardes ne m’appelaient pas Brodeck mais Chien Brodeck. Et ils riaient de plus belle. La plupart de ceux qui étaient avec moi refusèrent de faire le chien, et ils moururent soit de faim, soit de coups répétés que les gardent portaient sur eux. » (p. 30)

… à voir, chaque matin, un compagnon être désigné pour mourir par pendaison…

« Tous les jours, un homme était ainsi pendu à l’entrée du camp. Chacun, le matin, en se réveillant se disait que ce serait peut-être son tour. Les gardes nous sortaient des cabanes où nous nous entassions à même le sol pour la nuit, nous faisaient mettre en rang, et nous attendions, ainsi, debout, longtemps, quel que soit le temps, nous attendions qu’ils choisissent l’un d’entre nous, la victime du jour. D’autres fois, ils nous jouaient aux dés ou aux cartes. Et nous devions attendre debout près d’eux, en rangs parfaits, immobiles. Les parties s’éternisaient et, au bout du compte, le vainqueur avait le privilège de faire son choix. Il passait dans les rangs. Nous retenions notre souffle. Chacun tentait de se rendre le plus insignifiant possible. Le garde prenait son temps. Puis il finissait pas s’arrêter devant un prisonnier, le touchait du bout de son bâton et disait simplement « Du ». Nous autres, tous les autres, au fond de nous, on sentait naître une joie folle, un bonheur laid et qui ne durerait que jusqu’au lendemain, jusqu’à la nouvelle cérémonie, mais qui permettrait de tenir, tenir encore. » (p. 79-80)

… et réchapper à la mort pour revenir au village et y retrouver une Emélia devenue muette et sans ressort…

Nous reste donc à savoir ce qui a eu lieu au village en l’absence de Brodeck et à comprendre les griefs qu’avaient les habitants du village à l’égard de l’Anderer

« J’avais l’humeur légère. J’étais, j’en prends seulement conscience aujourd’hui conscience, peut-ête le seul du village à qui plaisait l’arrivée d’un inconnu chez nous. J’avais l’impression que c’était une renaissance, un retour à la vie. C’était pour moi comme si on avait soulevé une lourde plaque de fer, fermant depuis des années une cave, et que cette cave recevait subitement le vent et les rayons d’un grand soleil. Mais je ne pouvais pas imaginer que parfois les soleils deviennent des gêneurs, et que leurs rayons qui éclairent le monde et le font resplendir, malgré eux, dévoilent aussi ce qu’on cherche à enfouir. » (p. 188)

Outre les actes innommables perpétrés au camp, l’atmosphère insoutenable régnant dans le climat d’avant et d’après-guerre n’assurent aucun répit au lecteur. La divulgation de la cruauté et de la veulerie des habitants du village ne fait qu’asséner, avec une puissance folle, le dernier coup en guise de bouquet final.

En effet, l’intégralité de l’existence de Brodeck tient du cauchemar et l’intrigue concourt progressivement à un sentiment d’oppression, d’asphyxie qui nous fait tourner les pages à un rythme de plus en plus soutenu. On se découvre avide d’en savoir plus alors que quelques pages plus tôt, nous nous plaignions d’ennui…

En somme, la découverte de ce roman peut s’avérer fort appréciable à condition de s’accrocher et de surmonter l’empressement…

Un mot sur l’écriture de Philippe Claudel, aussi : en dépit de ficelles dont on sent qu’elles sont tout à fait sciemment tirées – on décèle que l’auteur calcule techniquement le résultat stylistique de sa prose -, ce roman, élégant, se boit avec beaucoup de plaisir et de facilité.

Une jolie trouvaille exhumée de ma PAL après quelques années grâce à une lecture commune aux côtés de Val, Cynthia et Liyah !

NB : Ce roman s’est vu récompensé par le Prix Goncourt des Lycéens (2007), le Prix des libraires du Québec (2008), le Prix Claude Farrere et le Prix des Lecteurs du Livre de Poche (2009) !

« L’homme est un animal qui toujours recommence ». Mais que recommence-t-il? Ses erreurs ou la construction de ses fragiles échafaudages qui parviennent parfois à le hisser à deux doigts du ciel? (p. 175)

Brodeck n’était pas présent le fameux soir de l’Ereigniës – ce soir où les habitants du village ont volé la vie de l’Anderer, un étranger qui séjournait au village depuis déjà un certain temps -, mais c’est à lui que le Maire (Orschwir) et quelques autres ont imposé la rédaction d’un rapport dont l’objectif serait de les disculper de l’acte irréparable qu’ils ont commis.

En marge de ce rapport obligatoire, Brodeck entreprend d’écrire pour lui seul et en cachette de tous ce qu’il a sur le cœur. C’est de ce témoignage confidentiel qu’est constitué le roman. Brodeck y dit tout : l’amour qu’il porte à ses êtres les plus chers – Fédorine (sa mère adoptive), Émélia (sa compagne) et Poupchette (leur petite fille) – ; son arrivée au village, la façon dont il y a été accueilli, l’avènement de la guerre, les horreurs dont il a été victime, son retour chez lui au terme des hostilités, l’arrivée de l’Anderer et son assassinat…

Le récit de Brodeck n’est pas continu : il se disperse en épousant le va-et-vient de ses souvenirs, pensées et ressentis. Il nous offre un perpétuel voyage à divers moments-clés de son existence. Ce vagabondage incessant et dénué de logique entrave la progression du roman. D’aucuns, sur la blogosphère, ont parlé d’un puzzle dont on acquerrait, au fil de l’histoire, de plus en plus de pièces. Cette métaphore m’est apparue comme étant la plus adaptée. Cependant, le fait d’obtenir des pièces de manière totalement désordonnée m’a été, du moins au début, suffisamment désagréable pour que je songe à laisser ce livre me tomber des mains.

Toutefois, fatalement, l’histoire progresse et gagne peu à peu en intérêt, car si Brodeck nous offre sa vie en mode aléatoire, l’ordre de ses révélations se veut savamment pensé : les faits les plus bouleversants ne nous sont en effet livrés qu’à la fin. J’ai donc entamé les deux premiers tiers de ce bouquin en déplorant de le devancer continuellement (entendez par là que mon impatience et la lenteur du récit empêchaient la perspective d’une entente entre ce livre et moi) puis me suis faite littéralement traîner par lui tant les propos relatés par Brodeck à la toute fin m’hypnotisaient.

Qu’on se le dise, Le rapport de Brodeck est un roman excessivement dur. Philippe Claudel y dépeint la noirceur de la guerre et l’inhumanité dont les êtres sont capables.

Nous sont racontés dans ce livre les horreurs qui ont été infligées à Brodeck et à d’autres dans le camp où ils ont été faits prisonniers. D’années passées à faire Chien Brodeck pour amuser les Fratergekeime

« Parfois, lorsque les gardes étaient ivres ou désoeuvrés, ils s’amusaient avec moi en me mettant un collier et une laisse.Il fallait que je marche ainsi, avec le collier et la laisse. Il fallait que je fasse le beau, que je tourne sur-moi-même, que j’aboie, que je tire la langue, que je lècle leurs bottes. Les gardes ne m’appelaient pas Brodeck mais Chien Brodeck. Et ils riaient de plus belle. La plupart de ceux qui étaient avec moi refusèrent de faire le chien, et ils moururent soit de faim, soit de coups répétés que les gardent portaient sur eux. » (p. 30)

… à voir, chaque matin, un compagnon être désigné pour mourir par pendaison…

« Tous les jours, un homme était ainsi pendu à l’entrée du camp. Chacun, le matin, en se réveillant se disait que ce serait peut-être son tour. Les gardes nous sortaient des cabanes où nous nous entassions à même le sol pour la nuit, nous faisaient mettre en rang, et nous attendions, ainsi, debout, longtemps, quel que soit le temps, nous attendions qu’ils choisissent l’un d’entre nous, la vicime du jour. D’autres fois ils nous jouaient aux dés ou aux cartes. Et nous devions attendre debout près d’eux, en rangs parfaits, immobiles. Les parties s’éternisaient et, au bout du compte, le vaingueur avait le privilège de faire son choix. Il passait dans les rangs. Nous retenions notre souffle. Chacun tentait de se rendre le plus insignifiant possible. Le garde prenait son temps. Puis il finissait pas s’arrêter devant un prisonnier, le touchait du bout de son bâton et disait simplement « Du ». Nous autres, tous les autres, au fond de nous, on sentait naître une oie folle, un bonheur laid et qui ne durerait que jusqu’au lendemain, jusqu’à la nouvelle cérémonie, mais qui permettrait de tenir, tenir encore. » (p. 79-80)

… et réchapper de cette kyrielle de monstruosités pour revenir au village et y retrouver une Emelia devenue muette et sans ressort…

Nous reste donc à savoir ce qui a eu lieu au village en l’absence de Brodeck et à comprendre les griefs qu’avaient les habitants du village à l’égard de l’Anderer…

« J’avais l’humeur légère. J’étais, j’en prends seulement conscience aujourd’hui conscience, peut-ête le seul du village à qui plaisait l’arrivée d’un inconnu chez nous. J’avais l’impression que c’était une renaissance, un retour à la vie. C’était pour moi comme si on avait soulevé une lourde plaque de fer, fermant depuis des années une cave, et que cette cave recevait subitement le vent et les rayons d’un grand soleil. Mais je ne pouvais pas imaginer que parfois les soleils deviennent des gêneurs, et que leurs rayons qui éclairent le monde et le font resplendir, malgré eux, dévoilent aussi ce qu’on cherche à enfouir. » (p. 188)

Outre les actes innommables perpétrés au camp, la divulgation de la cruauté / de la veulerie des habitants du village et l’atmosphère insoutenable régnant dans ce climat d’avant et d’après-guerre n’assurent aucun répit au lecteur.

En effet, l’intégralité de l’existence de Brodeck tient du cauchemar et l’intrigue concourt progressivement à un sentiment d’oppression, d’asphyxie qui nous fait tourner les pages à un rythme de plus en plus soutenu. On se découvre avide d’en savoir plus alors que quelques pages plus tôt, nous nous plaignions d’ennui…

En somme, la découverte de ce roman peut s’avérer fort appréciable à condition de s’accrocher en dépit du manque de patience dont nous serions les proies.

Un mot sur l’écriture de Philippe Claudel, aussi : en dépit de ficelles dont on sent qu’elles sont tout à fait sciemment tirées – on décèle que l’auteur calcule techniquement le résultat stylistique de sa prose -, ce roman, élégant, se boit avec beaucoup de plaisir et de facilité.

Une jolie trouvaille exhumée de ma PAL après quelques années grâce à une lecture commune aux côtés de Val, Cynthia et Liyah !

NB : Ce roman s’est vu récompensé par le Prix Goncourt des Lycéens (2007), le Prix des libraires du Québec (2008), le Prix Claude Farrere et le Prix des Lecteurs du Livre de Poche (2009) !

Les déferlantes / Claudie Gallay

:6:

:resu:

La Hague. Une nature sauvage, une mer à perte de vue. Une mer intraitable et souveraine qui prend des vies et ne les rend pas en dépit de l’attente incessante et de l’espoir inaltérable que nourrissent certains villageois de voir leurs proches enfin revenir… Tel est l’univers austère et fascinant dans lequel évoluent les personnages des Déferlantes.

La narratrice1 n’est pas née là. Elle s’est réfugiée à la Hague sur le tard, emportant avec elle le souvenir de son amour récemment défunt. Ayant saisi une opportunité professionnelle dans ce havre, elle y dénombre, recense et observe les habitudes des oiseaux du terroir.

En dehors de son emploi, cette femme seule se laisse vivre à défaut de se laisser mourir. Refusant obstinément de cesser de souffrir de la perte de son compagnon, elle vivote et semble ne pas se repaître de son désespoir…

Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J’ai roulé mon pull contre mon ventre. J’en ai fait une boule. J’ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Les barreaux de ton lit, à la fin, pour que tu ne tombes pas.
Et cette autre marque sur ma joue, la boursoufflure rouge qui s’effaçait peu à peu. Ce vide de moi qui me faisait suer et gémir.
Et j’ai sué.
J’ai gémi aussi en grattant les ongles contre le mur. J’ai léché le sel  pour me rapprocher de ta peau.

… Jusqu’à l’arrivée de Lambert, un homme torturé qui, comme d’autres, garde rancœur contre la mer : devenu orphelin après que sa famille ait fait naufrage, Lambert est revenu à la Hague pour vendre la maison de ses parents et percer les mystères que recèle encore leur disparition…

La narratrice va accompagner Lambert dans sa quête et mettre au jour les secrets de tout un village. Un village qui, contre toute attente, conserve de navrants souvenirs et se mure dans un silence épais depuis des décennies…

Les Déferlantes, c’est donc la vie d’une bourgade et de ses habitants. Il y a Lili, la tenancière du café et sa vieille mère ; Théo, le père de Lili, qui vit isolé au sommet du village ; Nan, une dame âgée, considérée comme folle à force d’attendre au bord de l’eau que lui reviennent ses morts…

Les vagues avaient cédé. Le bord de la mer était recouvert d’une frange d’écume épaisse et jaune avec, un peu partout, des algues en paquets comme de longues chevelures qui auraient été vomies là.

La vieille Nan était sur la digue, les deux bras en croix sur le ventre, son crucifix à la main, elle faisait face au large. Elle portait son habit de tempête, une longue robe noire, un tissu épais, ceux qui la connaissaient disaient que l’on pouvait lire des mots cousus avec du fil noir. Des mots en fil. Et que ces mots racontaient son histoire.
L’histoire de Nan. (p. 25)

…et qui reconnait dans les traits de Lambert ceux d’un certain Michel ; il y a Raphaël le sculpteur et la oisive Morgane, frère et sœur jumeaux qui abritent la narratrice sous leur toit ; Max, un jeune homme un peu engourdi qui voue à Morgane une adoration intense, une gamine surnommée « La Cigogne », etc.

Autant de personnalités et de vies entremêlées dont on mesure mieux l’imbrication à mesure que progresse le récit… Petit à petit, l’écrivaine lève un coin du voile sur le passé de tous ces gens…
:avis:

Sans pour autant que Claudie Gallay n’en fasse des descriptions interminables, la mer est omniprésente dans ce roman. L’atmosphère des lieux est ciselée sans relâche et avec tant d’acuité que l’envie m’a prise de me rendre à La Hague pour y contempler le paysage… Rien que pour le décor, Les Déferlantes me paraît être un livre très approprié pour une lecture à la plage, mais elle l’est aussi pour où que ce soit, par temps maussade2.

Brillamment, l’auteure décrit l’univers des habitants de la Hague. Un monde de promiscuité qui induit une certaine indiscrétion comme dans certains voisinages. Et pourtant, bon nombre de personnages, dans le livre, sont taiseux et pétris de solitude…

Constitué de courts chapitres, de phrases concises, et de nombreux dialogues, ce bouquin respire… Il est léger, mais sa fluidité narrative et le scénario proposé me rappellent la plume d’Anna Gavalda : Gallay tient le lecteur en haleine (pour autant qu’il se soit fait à son style saccadé, un peu abrupt) et fait dans le « page-turner » avec une dose mesurée de détresse et de neurasthénie…

Sans toutefois éprouver un plaisir ravageur à la lecture du roman, je ne peux nier avoir été prise3 au piège – c’était le but du jeu – : même en m’agaçant de certains défauts inhérents au roman, je n’ai pas lâché l’ouvrage avant de trouver un point final, ce qui confirme l’efficacité de l’écriture de Claudie Gallay.  J’ai pourtant à reprocher à l’auteure une utilisation poussive du verbe « gueuler » et de l’adverbe « infiniment », qui m’ont systématiquement sauté aux yeux tout au long de ma lecture4.

Peu amatrice d’histoires enveloppées d’un mystère dense et constant dont on voit l’issue aboutir trop lentement (c’est le cas ici), j’ai achevé ce livre comme un paquet de petits beurres : pas parce que c’est drôlement bon, mais parce que ça se mange facilement, et qu’il avait été entamé…

Malgré tout, ce roman présente de chouettes extraits dont j’ai su parfois apprécier la légèreté et la poésie :

- L’équilibre, ça tient à presque rien…
Du pouce, il a accentué la cambrure du dos5.
- Si celui-là tient, j’en ferai un grandeur nature.
D’un mouvement de bras, il a englobé tout l’espace de l’atelier.
- Un funambule de deux mètres qui marchera bien droit !
La pointe du pied effleurait à peine le fil. L’ensemble était léger, très délicat.
- Ça ne pourra jamais tenir, j’ai dit.
- Ça pourra ! On tient bien, nous!
Il s’est reculé pour voir l’effet.
- On ne vit pas sur un fil…
Il s’est collé une gitane entre les lèvres.
- Tu es sûre de ça?
Pas sûre, non. (p. 81)

Au final, Les déferlantes est pour moi un roman appréciable, mais certainement pas indispensable.

  1. Son nom n’est jamais précisé. []
  2. Je me suis amusée de lire la description d’une tempête alors que la pluie tombait à flots et lézardait les vitres de « mon » bus… Comme une impression de vivre ce que je lisais. Étrange. []
  3. Oui, ça fait 5 verbes :D []
  4. Non, ce n’est pas rien. En 538 pages, ça fait beaucoup ! []
  5. Raphaël est ici en train de sculpter une statue. []