![Hesse, Hermann. Le loup des steppes. Le livre de poche, 1993 [1927]. 224-XXXI p.](http://upload.marecages.be/couv/heslou.jpg)
« Je me consume du besoin d’une souffrance qui me rende prêt et désireux de mourir. » (p. 145)
Le loup des steppes raconte le conflit intérieur de Harry Haller1, un homme souffreteux, aigri et pessimiste qui se croit pourvu d’une double personnalité. Ses deux moi – un homme (la culture) et un loup (la nature) – cohabitent assez difficilement ; aussi fait-il partie des « suicidés », c’est-à-dire de ceux que la tentation de se soustraire à la vie ne quitte pas…2
« Jusqu’ici, je n’avais fait valoir que les capacités et connaissances où par hasard j’étais passé maître, et j’avais dépeint l’image et vécu la vie d’un Harry qui n’était, au fond, qu’un expert en poésie, musique et philosophie. Tout le reste de ma personne, le chaos de facultés, d’aspirations, d’instincts, je l’avais considéré comme importun et classé sous l’étiquette de Loup des steppes. » (p. 121)
Au cœur des années 1920, Harry ne cautionne pas la légèreté de ses semblables, le grésillement des gramophones et l’inaudible musique jazzy qui supplante les « valeurs sûres » (Mozart, Tchaïkovski, …). Il dédaigne la société de son temps et la menace de seconde guerre qu’elle attire sur elle en cautionnant le nationalisme, sa colère et son désir de vengeance.
Bientôt, il rencontre Hermine3, une courtisane qui est un peu son reflet sur le plan psychologique et son contraire sur le plan existentiel. C’est elle-même qui va l’initier aux plaisirs de son temps (la danse, le sexe, les drogues, …) et l’aider à laisser s’exprimer non pas le loup et/ou l’homme qui sont en lui, mais les innombrables facettes de sa personnalité…
Hermann Hesse s’est ici livré à une introspection psychanalytique.
J’ai voulu aimer un livre. Comme certains prétendent que les classiques déçoivent rarement, j’ai pensé en lire un mais, de préférence, pas trop vieilli. Le loup des steppes, paru en 1927 et interdit sous le régime nazi, figurait dans le top 20 de Sens critique et mettait en scène un grincheux : je me suis dit qu’on était faits pour s’entendre !
Cet ouvrage, d’une grande clairvoyance, est intéressant en ce qui concerne les considérations relatives à l’ambiance de ce qu’on nomme « les années folles » et à l’imminence de cette guerre haineuse dont peu de gens, à l’époque, semblent s’inquiéter. Hermann Hesse parait ici avoir un recul pacifique que n’ont pas ses contemporains et fait preuve d’une sagacité étonnante.
« Deux tiers de mes compatriotes lisent cette espèce de journaux, entendent ces chansons matin et soir ; de jour en jour, on les travaille, on les serine, on les traque, on les rend furieux et mécontents ; et le but et la fin de tout est encore la guerre, une guerre prochaine, probablement encore plus hideuse que celle-ci. Tout cela est simple et limpide, chacun pourrait le comprendre, s’il se donnait la peine d’y penser une heure. Mais personne ne le veut [...]. Réfléchir une heure, rentrer en soi un instant et se demander combien on est responsable soi-même du désordre et de la méchanceté dans le monde, cela, nul n’y consent ! » (p. 108-109)
Les réflexions, qu’elles soient liées à la psychologie, à la société, à la culture ou à la musique m’ont intéressée dans un premier temps, mais ont rapidement suscité en moi une forme d’ennui en raison de leur densité et, ensuite, de leur redondance…
En effet, j’ai trouvé que ce livre péchait par excès d’égotisme : Harry n’y fait que se regarder inlassablement. Même lorsqu’il est en rapport avec d’autres personnages et qu’il les apprécie, il ne fait que parler de lui, attendre qu’ils lui parlent de lui ou geindre pour qu’ils gardent l’attention sur lui.
Que ce soit par l’analyse4, le ricanement ou la complainte, Harry s’attarde invariablement sur sa personnalité dichotomique. Si ce livre a la qualité d’assurer au lecteur de ne pas se perdre, il m’a paru, au bout d’un temps, lourdement répétitif.
La dernière scène, très dissemblable du reste du livre en raison de la haute concentration d’hallucinogènes ingérée par le narrateur, fait un peu figure de feu d’artifice fantasque dans le roman. Bien qu’interpellée, je suis restée très perplexe…
Par ailleurs, le Loup des steppes5, qu’on se le dise, s’étale largement sur la musique en dehors de lui-même. J’ai donc pu m’éclairer de nombreuses réflexions sur la bonne et la mauvaise musiques, comme si notre débat analogue avait eu le temps de me manquer
… Cependant, j’ai une fois de plus pesté sur un discours trop « dogmatique », ce qui ne m’a pas aidée à apprécier davantage ce roman…
Ce serait une offense, m’étais-je dit, que de critiquer en outre le style d’un classique. Mais j’ai eu le loisir de découvrir que des extraits que j’avais recopiés dans mon carnet de citations6 figuraient sur Babelio sous une plume nettement plus esthétique à mon sens. Si j’avais su, j’aurais fait en sorte de me procurer le roman traduit par les soins d’Alexandra Cade et non par ceux de Juliette Pary (prenez-en bonne note si vous êtes intéressé !).
« Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde simple et indolent, qui se satisfait de si peu. Il t’exècre ; tu as pour lui une dimension de trop. Celui qui désire vivre aujourd’hui en se sentant pleinement heureux n’a pas le droit d’être comme toi ou moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l’âme et non de l’argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusants, n’est pas chez lui dans ce monde ravissant… » 7
En définitive, ce livre m’a paru étonnant par son cheminement historique et sa perspicacité (le fait qu’il ait été censuré sous le régime nazi en témoigne), mais tristement lassant dans tous ses autres aspects…
Encore raté.
- Le double de l’auteur lui-même, les initiales identiques n’y sont pas pour rien. [↩]
- Hein, que c’est gai? Je n’ai pas fini de me surpasser en matière de lectures euphorisantes, je vous le dis ! [↩]
- Le féminin d’Hermann, n’est-ce pas… [↩]
- Au début du roman, Harry se voit offrir une brochure de 30 pages où il est précisément question de son cas personnel : sa singulière schizophrénie y est étudiée froidement, à la manière d’un article scientifique. [↩]
- Outre le nom d’un roman, c’est aussi le surnom que s’était donné H. Hesse lui-même. [↩]
- Oui, j’ai recopié des extraits. Dix ! Si cette critique vous a semblé très piquante, voici de quoi l’adoucir… [↩]
- Cet extrait est celui traduit par A. Cade. L’extrait correspondant est situé, dans l’édition traduite par J. Pary (voir couverture ci-dessus), à la page 148. [↩]

Vous avez dit…