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Les veilleurs / Vincent Message

:6:

« C’était rue Hidalgo. J’ai accompli mes actes de naissance dans ces deux pièces. Ma tête ne contenait que du vide. Assourdissant. Intolérable. J’ai fait mes premiers pas comme un homme qui sait ce que veut dire marcher mais qui n’a jamais eu l’occasion de le faire. J’ai réussi à traverser la pièce, à atteindre la commode où j’ai trouvé posés plusieurs objets : un passeport qu’on aurait dit neuf ; des clefs de différentes tailles ; une boussole en métal, qui n’avait plus d’aiguille. Ça résumait tout mon viatique. J’ai ouvert le passeport, regardé la photo. Il y avait des noms propres : nom de personne, nom de lieu. Et puis des signatures pour attester tout cela, confirmer que ça existait. Ça existait peut-être, mais ça ne me disait rien. Puis j’ai levé les yeux. Dans le miroir, un visage semblable à celui de la photo me regardait sans comprendre. Les yeux étaient mobiles, le reste une planète lisse très lointaine du soleil. A se fier aux apparences, nous étions le même homme. J’en ai déduit que je m’appelais comme lui. Oscar Waldo Andreas Nexus. » (p. 187)

:resu:

Après avoir tué deux hommes et une femme en pleine rue devant une cinquantaine de témoins oculaires, Oscar Nexus a pris le pouls de ses victimes et s’est laissé tomber au sommet des trois corps, pris d’une fatigue subite et irrépressible.

Pour l’acte commis, Nexus n’a eu d’autre déclaration à faire à la Cour que la suivante :

« Madame le juge, mesdames, messieurs… que vous le vouliez ou non, et sauf votre respect : j’ai su venger cette terre de la négligence des dieux. » (p. 16)

Ces propos ont amené le corps judiciaire à croire l’individu sans scrupules, la sentence a donc été choisie en conséquence : Nexus a pris perpétuité.

Cette affaire n’a pas pris plus de six mois pour être traitée et classée, précipitée activement dans l’oubli grâce à l’habile intervention du gouverneur de Regson, Samuel Drake. Pressé que cette sordide histoire cesse de faire couler l’encre des médias pour mieux pouvoir s’y recentrer en toute discrétion, le Gouverneur a convoqué Paulus Rilviero, anciennement inspecteur, et Joachim Traumfreund, psychanalyste, pour étudier le cas Nexus de plus près. Très concerné par cette affaire de par l’assassinat d’Ania Walevska – l’une des trois victimes de Nexus – qui s’avérait être en vérité la maîtresse cachée du Gouverneur, Drake confie pour mission à Rilviero et Traumfreund de comprendre les mobiles du tueur : celui-ci a-t-il tenté de faire passer un message ou s’agissait-il au contraire d’un fruit du hasard? Qui voulait-il tuer au juste?

Nexus, après avoir été interné en prison à Mérogênes, est bien vite transféré à Bentlam, dans l’hôpital psychiatrique où exerce Traumfreund.

Sur l’accord de Drake, Traumfreund et Rilviero parviennent à muter Oscar Nexus une fois de plus vers les Rhodiles, dans ce qu’ils appellent l’Aneph ou le Bateau de pierre, un bâtiment labyrinthique des plus étranges :

« C’est calme, ici. Beaucoup trop grand pour une prison, et puis atrocement calme. Passant d’une pièce à l’autre, j’essaye de les compter ; mais des portes se ferment derrière moi ; les pièces ont le temps de changer d’aspect entre le moment où je les quitte et celui où je les redécouvre ; les objets que j’y dépose pour ne pas tout confondre disparaissent, aspirés par le souffle du miracle puis resurgissent ailleurs, un ou deux jours après : difficile dans ces conditions de ne pas se perdre dans les calculs. » (p. 23)

Lorsque Nexus montre des signes d’affaiblissement notoires, épuisé de s’être perdu dans ce « bateau » exempt de fenêtres durant des semaines, Traumfreund et Rilviero commencent à interroger celui-ci.

C’est à partir de là qu’Oscar Nexus se met à raconter ses rêves. Il prétend qu’ils sont inextricablement liés à la réalité, et que c’est sa vie onirique qui l’a amené à commettre les meurtres.

Chose troublante, le meurtrier dit n’avoir aucun souvenir de sa vie avant 30 ans. Il prétend avoir fait ses premiers pas dans sa chambre rue Hidalgo, à Regson. On pourrait le croire atteint d’amnésie, mais le rêve semble avoir le dessus dans la vie de Nexus : son appartement est vide et impersonnel…

« Il [Rilviero] était effrayé de voir que rien ici ne racontait une histoire personnelle. Comble d’anonymat, cet appartement ne se contentait pas de refléter l’amnésie de Nexus mais l’aggravait encore, tant il révélait son incapacité à s’approprier un espace. On le disait amateur de livres : il n’y en avait pas un seul. Les murs étaient aussi nus que la cellule d’un iconoclaste, l’air pollué de ce quartier d’usines salissait seul leur peinture blanche. Cet homme n’avait pas de vie – ou bien une vie tout intérieure. » (p. 73)

…sa propriétaire ne se souvient pas de son emménagement, pas plus que son employeur de son engagement au Capabellis, où Nexus travaillait comme veilleur de nuit et liftier…

Obligés d’écouter les événements (chaque rêve est lié au précédent et forme ainsi une histoire continue) que prétend avoir vécus Nexus dans sa vie de dormeur, Traumfreund et Rilviero plongent peu à peu dans l’univers parallèle de leur prisonnier. Dans un pays – le Séabra – où des peuplades entrent progressivement en guerre pour cause d’intérêts divergents…
:avis:

Les veilleurs est un roman hybride. Le lecteur résolument fidèle au genre policier, fantastique ou science-fiction ne trouvera vraisemblablement pas ses désirs comblés s’il ne souhaite découvrir qu’un monde purement étranger à la réalité (SF/fantastique) ou une enquête policière digne de ce nom.

Cette fiction mélange les genres énergiquement. On y trouve les ingrédients précités mais surtout une large part décernée à la psychologie et à la philosophie. Vincent Message distille en effet une bonne dose de réflexions sur l’homme, la société, la vie, la folie, et même sur l’écologie.

Roman à trois voix (prennent tour à tour le rôle de narrateur Nexus, Rilviero et Traumfreund), Les Veilleurs demande un certain temps pour qu’on en comprenne le « fonctionnement », mais l’immersion demeure facilitée dès le début de la seconde partie du livre où se met à s’exprimer notre assassin.

Pour moi, l’envolée s’est annoncée réjouissante, les rêves de Nexus m’ont d’emblée captivée et les idées disséminées çà et là sur la nature humaine ont suscité mon intérêt au point que mon carnet de citations s’est vu noircir en très peu de temps.

Hélas, vers les pages 400, le récit a commencé à se soustraire à mon attention…

Durant 500 pages, Nexus relate ses rêves. Rêves où les dialogues critiques et contemplatifs prennent quelquefois largement le dessus sur l’aventure elle-même, ce qui a tout doucement eu propension à me fatiguer parce qu’ils demandaient une concentration pas seulement continue mais toujours plus soutenue. En effet, j’ai craint à plusieurs reprises de me voir noyée par les délires philosophiques des intervenants des rêves de Nexus ; mais aussi de Traumfreund et Rilviero. Trop bavard et cérébral, ce livre a parfois provoqué en moi impatience et agacement.

Aux moments, heureusement sporadiques, où j’ai éprouvé de l’ennui en lisant Les veilleurs, j’ai songé que seule perdurait l’envie de savoir si Oscar Nexus fabulait ou s’il rapportait la vérité… Et encore ! Ma motivation à poursuivre – ou plutôt à ne pas abandonner ce livre – a en vérité subsisté de par l’effort que j’avais déjà accompli en ayant avalé plus de la moitié du bouquin1.

Malgré tout, de belles réflexions, intelligemment formulées, continuent d’être semées à divers endroits et permettent aux personnages des Veilleurs de se laisser suivre, eux et leur cheminement personnel, avec un certain plaisir.

« Moi j’appelle réalité non ce qui est mesurable dans une balance ou peut se saisir à pleines mains, mais ce qui pèse sur moi. » (p. 579)

« J’imagine un lieu où tourbillonnent les deux vertiges : tantôt la puissance, la joie d’avoir à sa disposition un savoir aussi étendu, et puis l’impuissance aussitôt, la nausée qui vous prend face à l’impossibilité de le maîtriser un jour. » (p. 361)

Au cours de ma lecture, j’ai songé de nombreuses fois que l’auteur, à peine plus âgé que moi (il a 27 ans), avait ma pleine admiration d’être parvenu à écrire un roman aussi dense et intelligent. Néanmoins, l’ouvrage comporte à mes yeux quelques maladresses : ce que j’ai compris de la fin de l’histoire m’a paru nébuleux. Je ne sais pas dire si c’est moi qui n’ai pas tout compris, ou si c’est l’auteur qui n’a pas toujours été cohérent. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas tant de voir le doute perdurer, qui m’a ennuyée, mais bien le fait de relire – après avoir achevé ce roman – des bribes qui semblent insinuer tantôt blanc, tantôt noir…
Des interrogations persistent…2

En définitive, je retiens de ce roman ses savants côtés qui lui auront valu et mon assentiment, et ma résistance. Je serai aussi curieuse de connaître l’évolution de la production de cet auteur, et suivrai probablement d’assez près les avis du public, sur ses romans à venir.
… Parce qu’il y a du potentiel, quand même ! :)

Lire le premier chapitre du livre…

Challenge Petit bac

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Petit bac, catégorie « métier » (1/7).

  1. La version poche des Veilleurs compte 760 pages. []
  2. Si parmi vous des lecteurs conservant un souvenir presque intact de cette histoire sont disposés à répondre à mes questions, je suis d’ailleurs tout à fait preneuse : quid de Norinha? – Rilviero ne vous a-t-il pas incommensurablement exaspéré de souffrir de cécité à l’égard des pistes que lui ouvrait sa chère Lisa? -. []

Julius Winsome / Gerard Donovan

:5:

:resu:

Julius Winsome, homme solitaire vivant dans un chalet en pleine forêt, n’a pour compagnie que ses livres et son chien. Lorsque cet ermite retrouve, à quelques mètres de chez lui, son chien blessé par balle et qu’il apprend, peu de temps avant son décès, que celui-ci a été tué à bout portant, Julius, désemparé et furieux, n’a plus qu’un but : retrouver l’assassin de son fidèle compagnon et lui faire payer son meurtre…
:avis:

Plusieurs lectrices sont tombées amoureuses de Julius Winsome « l’homme des bois », à commencer par Cathulu et Benebonnou.  J’ai pensé que je serais, moi aussi, très sensible à ce personnage / à cette histoire, trouvant l’idée du livre extrêmement séduisante, mais ce roman m’a laissée assez froide. Le récit m’a effectivement paru un peu « plat » : je m’attendais à du relief, à quelque chose de poignant, de puissant, qui donne envie de rager, de pleurer, de remettre ses tripes, hélas, je suis restée à ma place de lectrice, et ne suis parvenue à décoller… Peut-être mon impassibilité tient-elle de la primauté de l’histoire – des actes que pose Julius Winsome – sur la psychologie (un peu terne ou trop nuancée?) du personnage?

Une lecture vraisemblablement originale (je peux le croire), pas désagréable et fluide, mais qui ne m’a malheureusement pas conquise…

Hygiène de l'assassin / Amélie Nothomb

:5:

:resu:

Ce roman prend la forme d’une lutte verbale entre un écrivain (Prétextat Tach) et plusieurs journalistes survenus tour à tour pour interviewer l’auteur avant son imminent décès. Chacun d’eux devra tenter de déjouer ses arguments emprunts de mauvaise foi et sa méchanceté…
:avis:

Mieux vaut tard que jamais, Hygiène de l’assassin est le premier livre d’Amélie Nothomb que je découvre.

Hygiène de l’assassin n’est constitué que de dialogues. La plume d’Amélie Nothomb est fluide, son vocabulaire est riche et la lecture de ce livre demeure rapide et facile mais elle n’échappe malheureusement pas à la constante de ce mois d’août qui fut – notons-le – totalement secoué d’insatisfactions.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas vraiment aimé ce roman. L’importance des dialogues (95% du livre) a provoqué l’écœurement, et l’ambitieuse joute verbale à laquelle se livre Tach avec ses interlocuteurs (en particulier Nina) m’a semblé pompeuse et excédante.

Ce livre était, il faut le dire, excessif en tout. Le discours et le caractère des personnages se veut en effet totalement immodéré (mégalomanie, misanthropie, cruauté, dédain, folie, habitent, par exemple, une même et unique personne (P. Tach)).

Aussi, la fin m’a encore plus déçue que le développement du récit. J’avais lu qu’elle était saisissante, mais ne m’attendais certainement pas à ce qu’elle soit délirante… au point d’être confondue avec bâclage.

Une bizarrerie.

On sent qu’Amélie Nothomb s’est amusée lors de la rédaction de ce livre. Le plaisir que j’ai inversement éprouvé à découvrir celui-ci s’est pour moi avéré quasiment nul. Certes, j’avoue avoir peut-être souri deux fois et demi, mais cela n’a hélas pas contribué à rendre l’ouvrage beaucoup moins indigeste.

Sachant que Nothomb n’a cependant pas écrit que des romans dans lesquels le style direct prédomine, je me risquerai probablement bientôt à une autre tentative… Si vous avez une préférence pour l’un de ses autres titres, je suis intéressée !



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