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Les femmes du braconnier / Claude Pujade-Renaud

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« Ecrire : lécher, panser ses plaies, interminablement, sans jamais cicatriser ? » (p. 287)

:resu:

Ce livre est une biographie romancée retraçant la vie de Ted Hughes, Sylvia Plath et Assia Wevill1.

Trois ans après avoir échappé à la mort suite à une tentative de suicide, Sylvia Plath rencontre Ted Hughes dont elle tombe éperdument amoureuse…

« Un braconnier ? Dans mon poème, encore pataud et mal léché (il me fallait le travailler, aiguiser ses griffes), je désignais ce fauve qui me traquait par les termes de noir maraudeur. Chasseur animal ? Chasseur humain ? Je les mettais dans le même sac, ils m’angoissaient et m’attiraient. Mais je ne voulais pas être un trophée supplémentaire dans le tableau de chasse de ce Ted Hughes. Si nous devions nous rejoindre, je souhaitais que ce fût par la poésie » (p. 31-32)

Le ciment de leur relation est fait d’écriture et de poésie. Le couple se marie, conçoit deux enfants – avec une fausse couche entre les deux – et déménage d’un étroit appartement à Londres pour s’installer dans une maison (trop) spacieuse dans le Devon.

Peu de temps après, Ted quitte son épouse pour une femme mariée répondant au nom d’Assia Wevill. Sylvia qui, par sa relation avec Ted, pensait avoir trouvé un bonheur équilibré l’empêchant de sombrer à nouveau dans la dépression, se voit confrontée à l’enlisement comme quelques années auparavant. Dans un dernier sursaut d’inspiration provoqué par la colère et la détresse, elle élabore une série d’écrits avant de mettre fin à ses jours en inhalant du monoxyde de carbone.

Le couple de Ted et Assia, hanté par le fantôme de Sylvia, bat de l’aile. Assia finit par se suicider de la même manière que sa rivale en emportant avec elle l’enfant qu’elle aura eu de son amant…

:avis:

Il a plu une telle ribambelle de critiques élogieuses à propos de ce titre dimanche passé2 que j’ai été précipitamment le booknapper à la bibliothèque. L’enthousiasme des blogueuses était à ce point unanime que jamais je n’aurais imaginé ne pas apprécier ce livre autant qu’elles (…).

Les femmes du braconnier est construit sur le mode polyphonique : plusieurs intervenants témoignent de la vie et de la perception qu’ils ont de Ted, de Sylvia, d’Assia, des relations qu’ils ont avec eux ou les uns les autres. S’expriment donc à tour à tour les trois protagonistes principaux, leurs parents, frères et sœurs, amis, voisins, et même leurs psy.

Les interventions de tous ces gens sont très courtes et rythmées, ce qui permet au livre de bénéficier d’une aération et d’en faciliter la lecture. Aussi, les rapports qu’entretiennent les personnages entre eux s’éclaircissent très rapidement. Cependant, j’ai vite eu à déplorer la manière dont ont été construites leurs prises de parole : tous s’expriment de la même manière et arborent une personnalité similaire en tentant de réfléchir une analyse psychanalytique des protagonistes principaux, ce qui confère au livre un air artificiel et lassant…

S’il s’agit là d’une première critique, mon exaspération a toutefois atteint son paroxysme par le nombre de fois où Mme Pujade-Renaud nous gratifie d’allusions à la sexualité de nos poètes : toutes les dix pages, Ted entre en Sylvia avec une brusquerie rémanente. Même anéanti par le suicide de son épouse, on continue de ne pas y échapper… Ce roman nous offre donc, avec une régularité très étudiée, pas moins de 353 scènes de cul frustes et inutiles.

↑ : Sylvia Plath ▫ ↓ : Assia Wevill. Au centre, Ted et Sylvia.

Enfin, j’ai pleuré l’absence d’Esther Greenwood, le double de Sylvia Plath, dont je m’étais sentie proche en lisant La cloche de détresse. Bien que son livre ne m’ait pas complètement séduite au moment de sa lecture, il m’avait néanmoins laissé, une fois « digéré », un souvenir radouci et troublant car j’avais fini par éprouver pour Sylvia/Esther une sympathie teintée de compassion voire de fascination… Le roman de Claude Pujade-Renaud a totalement gribouillé, concassé l’image que j’avais de Sylvia Plath.

Je n’ai pas retrouvé une miette des nombreuses réflexions qui, dans La cloche de détresse m’avaient frappée par leur pertinence et, surtout, par l’accord que je leur témoignais. Je ne peux pas croire que Sylvia Plath ait écrit sa vie, la sienne, jusque dans les moindres détails4 et qu’elle ait inversement prêté à Esther Greenwood, le personnage censé la représenter, des idées si loin des siennes.

Par exemple, la conception qu’a son personnage du mariage, de la maternité, de la sexualité me paraît aux antipodes de celle que nous propose Pujade-Renaud dans son roman… Évidemment, je ne remets pas ces faits en cause: Sylvia Plath s’est bien mariée et a eu deux enfants. Mais est-ce à dire qu’elle aurait bigrement changé entre 1953 et 1956… ?

[La Cloche de détresse] – « Les enfants me rendaient malade. » (p. 129) – « Comme cela semblait simple à toutes ces femmes autour de moi d’avoir des enfants ! Pourquoi ne pouvais-je pas rêver de me dévouer comme Dodo Conway à une ribambelle d’enfants piaillant les uns après les autres. Si je devais m’occuper toute la journée d’un enfant, je deviendrais dingue. [...]
La mère de ce bébé souriait continuellement, elle tenait ce gosse comme si c’était la première merveille du monde. Je regardais la mère et l’enfant et je recherchais des preuves tangibles de leur satisfaction mutuelle [...] » (p. 236)

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[Les femmes du braconnier] « Bref, je n’ai pas traîné : elle [Frieda, son premier enfant] venait d’avoir neuf mois et j’étais à nouveau enceinte. Ravie de l’être, béate. Je me supportais tellement mal en femme devenue plate, labourée par ces cycles menstruels – « ces marées de sang noir qui annoncent l’échec » -, cette répétition lunaire, mortifère… Porteuse de vie, je me sentais plus féconde en écriture. Je rêvais d’un placenta commun aux textes en gestation et à l’embryon en train de grossir. » (p. 126)

Quoi qu’il en soit, j’ai eu la triste impression que Claude Pujade-Renaud nous pervertissait le portrait5 de cette pauvre Sylvia Plath qui, ici, m’a parue égoïste, capricieuse et agaçante. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elle n’aurait pas trouvé là un écho à ce qu’elle fut, ou très moindre… Si elle avait eu à écrire sa propre autobiographie, je suis persuadée que je ne l’aurais aimée – elle, Sylvia – que davantage.

Enfin, j’avais conscience que j’allais entamer là une biographie romancée – ce qui ne me laissait pas sans craintes – mais j’ai cruellement déploré l’absence de sources bibliographiques en fin de volume ou, au minimum, d’une postface qui nous apprenne ce qui, dans ce livre, est avéré et ce qui, au contraire, fut imaginé par Claude Pujade-Renaud.

Je me suis profondément ennuyée et garde de ce livre un souvenir amer et décevant, comme Fashion et Lilly.

…Mais que cette critique ne vous détourne pas de Sylvia Plath : je vous recommande vivement de lire La Cloche de détresse et même de visionner le film Sylvia – joué par Gwyneth Paltrow et Daniel Craig – qui retrace la vie de cette écrivaine complexe et fascinante.

Un joli passage du livre quand même, avant de refermer cette critique tristement pessimiste…

« Vous savez, je l’ai compris depuis peu : écrire ne sert à rien. Je veux dire, ne protège pas contre le désespoir ou la dépression. Je l’ai cru lorsque j’avais dix-huit ou vingt ans. Plus maintenant. Non, écrire ne guérit de rien… On recoud la plaie au fil des mots. On enfouit le mal sous l’écorce du langage. La plaie se referme, ligneuse. En dessous, ça s’enkyste. Ou ça suppure. » (p. 197)

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Psy (2/4).

:SC: :BB:

  1. Voir aussi montage photo ci-dessous (Photographie du couple empruntée ici, photographie de Sylvia Plath ici et photographie d’Assia Wevill ici.) []
  2. Une lecture commune des Femmes du braconnier avait été organisée ce jour-là et rassemblait les avis de Aifelle, Arieste, Hélène, L’Or des Chambres, Mademoiselle Orchidée et Theoma. []
  3. Je mettrais ma main à couper qu’il y en a plus volontiers 50 que 35, cela dit… Voire 35³. []
  4. Le moment où elle tente de s’achever en faisant du ski, où elle cherche à se noyer, où elle avale des somnifères et s’isole dans sa cave pour en finir avec la vie ; ce traitement par électrochocs, les insomnies, les pulsions de mort… []
  5. Pas seulement à cause de l’antinomie illustrée ci-dessus, bien sûr ! []

Un coeur faible / Fédor Dostoïevski

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« Le problème était que Vassia n’avait pas rempli son devoir, que Vassia se sentait coupable devant lui-même, se sentait ingrat devant le destin, que Vassia était anéanti, bouleversé par le bonheur et s’en sentait indigne. » (p. 62)

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Vassia Choumkov et Arkadi Ivanovitch Néfédévitch sont collègues et amis et vivent sous le même toit depuis cinq ans.

Un jour, Vassia s’en revient chez lui avec de grandes nouvelles à annoncer à son ami : il se fiance et a spontanément reçu une prime d’Ioulian Mastakovitch, son bienveillant supérieur.

Peu sûr de la capacité de Vassia à assurer financièrement ses arrières, Arkadi le met en garde et lui rappelle la finition d’un travail vraisemblablement urgent qu’a commandé Mastakovitch. Vassia est confiant et rassure Arkadi : il l’aura fini dans les délais prescrits s’il s’y met vite et intensément.

Avant de se mettre résolument au travail, les deux amis décident de rendre brièvement visite à Liza – la fiancée de Vassia – et à sa famille de manière à ce qu’aient lieu les présentations avec Arkadi.

Sur le chemin du retour, Arkadi est aussi exalté et heureux que Vassia. Les compères partagent ensemble d’émouvants aveux, quelques effusions et de belles promesses d’avenir. Ils sont au comble du bonheur…

« Immédiatement, avec ivresse, ils commencèrent à se livrer leurs impressions, sitôt qu’ils furent dehors. [...]
- Tu as lu dans mon coeur, Vassia, dit Arkadi Ivanovitch, oui ! je l’aime, elle, comme toi ; elle sera mon ange, à moi aussi, comme le tien, parce que votre bonheur rejaillira sur moi, et il me réchauffera aussi. [...]
Arkadi se tut suite à un surcroît d’émotion ; quant à Vassia, il fut bouleversé jusqu’au fond de son âme par ces paroles. Le fait est qu’il ne se serait jamais attendu à de telles paroles, venant d’Arkadi. En général, Arkadi Ivanovitch ne savait pas parler, et il n’aimait pas du tout, non plus, rêver ; à présent il venait de se lancer dans les songeries les plus joyeuses, les plus fraîches, les plus illuminées !
- Comme je vais veiller sur vous deux, vous protéger, se remit-il à dire. D’abord, ce que je ferai, Vassia, c’est que je serai le parrain de vos enfants, du premier au dernier [...] toute l’argenterie, je prends ça sur moi ! Je suis obligé de vous faire un petit cadeau – c’est mon honneur, mon amour propre… ! [...] Moi, vieux, je vais vous acheter des cuillers en argent, de bons couteaux [...], et un gilet, c’est-à-dire, le gilet, il sera pour moi : je serai le témoin, tu comprends ! » (p. 35-37)

C’est à partir de là que commence l’insensée dégringolade de Vassia Choumkov. Fou de gratitude, débordant d’allégresse, une soupape, dans sa tête, semble subitement sauter : il estime ne pas mériter son bonheur et s’inquiète de plus en plus du travail qu’il n’a pas terminé pour Ioulian Mastakovitch…

Vassia entreprend d’écrire sans interruption pour rattraper les trois dernières semaines qu’il a préféré consacrer à Liza, sa dulcinée. L’homme ne fait bientôt plus qu’écrire au point de refuser un sommeil dont il a de plus en plus besoin.

D’heure en heure, Arkadi constate toujours mieux l’enlisement progressif de son ami qui, dans son délire, s’est persuadé d’avoir reçu un blâme : il croit être envoyé à l’armée pour son devoir inaccompli, seule ombre d’une vie devenue subitement peut-être un peu trop parfaite…
:avis:

Dostoïevski faisait partie de mes auteurs redoutés. Ne connaissant de lui que des briques terrorisantes de près de 1000 pages (L’idiot, Les frères Karamazov, Crimes et châtiments…), et, de la littérature russe en général, ses intrigues amphigouriques, je craignais de trouver là un pan de culture assez insurmontable. C’est pourquoi j’ai pensé découvrir cet incontournable auteur en douceur, à l’aide de cette courte nouvelle dont le sujet n’a pas manqué d’éveiller mon intérêt…

Il m’a fallu un certain temps avant de rentrer dans le récit. Plusieurs éléments m’ont en effet déconcertée : l’abondance de dialogues, le langage familier – disons oral – des personnages, et l’emphase des répliques propres à chaque intervenant qui donne au livre un genre très théâtral ; l’abondance de virgules et l’extrême proximité des deux amis…

« Des larmes coulaient des yeux de Vassia sur les mains d’Arkadi.
- Si tu savais, Vassia, à quel point je t’aime, tu ne m’aurais pas posé cette question – non !
- Non, non, Arkadi, je ne sais pas, parce que… parce que je ne sais pas d’où ça vient que tu m’aimes si fort ! Non, Arkadi, tu le sais, ça, que, même, ton amour, il m’a tué? Tu le sais, combien de fois, surtout en me couchant, j’ai pensé à toi (parce que je pense toujours à toi quand je m’endors), je m’inondais de larmes, et j’avais le coeur tremblant de ce que… Enfin, de ce que tu m’aimais si fort, et, moi, je n’arrivais pas du tout à soulager mon coeur, je ne pouvais pas du tout te remercier… » (p. 58-59)

Comme le dit très justement Mobylivres, il s’agit là d’ « une histoire d’amour passionnelle mêlée à une histoire d’amitié tout autant passionnée » !

Bien qu’il m’ait fallu 50 pages avant de plonger enfin dans ce livre qui en compte seulement 80, Un coeur faible a été pour moi une découverte inattendue, mais plaisante. Dostoïevski est ici étonnant dans sa manière très personnelle de rendre l’intrigue de plus en plus grave par la folie dont pâtit graduellement Vassia Choumkov…

Il est difficile, aussi, de ne pas souligner le premier passage du livre, qui est particulièrement original, empli de dérision et m’a bien fait sourire :

« Sous un même toit, dans un même logement, à un même troisième étage vivaient deux jeunes collègues de bureau, Arkadi Ivanovitch Néfédévitch et Vassia Choumkov… L’auteur, certes, ressent la nécessité d’expliquer au lecteur pourquoi l’un de ses héros est nommé de son nom plein alors que l’autre ne l’est que de son diminutif, ne serait-ce, par exemple, que pour qu’on ne juge pas un tel mode d’expression inconvenant et, d’une façon ou d’une autre, familier. Mais, pour cela, il serait nécessaire, en anticipant, d’expliquer et de décrire le rang, et l’âge, et le titre, et la fonction, voire le caractère de ces deux personnages ; et comme nombreux sont les écrivains qui commencent justement ainsi, l’auteur de la présente nouvelle, à seule fin de ne pas leur ressembler (c’est-à-dire, comme le diront, peut-être, d’aucuns, suite à son amour-propre illimité), se résout à commencer tout de suite par l’action. Sa préface ainsi achevée, il commence. » (p. 7)

Un coeur faible, c’est…
une histoire intensément rythmée par la vie au pas de course que vont endurer en très peu de temps deux tempéraments fougueux,
un fulgurant voyage jusqu’à la folie de l’un d’eux,
une nouvelle interpellante et même émouvante…

Et une peur anéantie : sans doute découvrirai-je un jour d’autres oeuvres de Dostoïevski – je l’espère avec encore davantage de plaisir ! – Je lorgne d’ailleurs déjà une autre nouvelle du même auteur : Le joueur. L’avez-vous lue? Et aimée?

A qui la faute / Sophie Tolstoï, suivi de La Sonate à Kreutzer / Léon Tolstoï

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À qui la faute révèle le talent romanesque d’une femme qui a vécu à l’ombre d’un génie. Roman posthume publié pour la première fois en France, ce texte est un événement. Il est suivi d’une nouvelle traduction de La Sonate à Kreutzer. :right:


A qui la faute? / Sophie Tolstoï

« Elle aurait voulu, au moins pour quelques instants, redevenir ce qu’elle était jadis, oublier les affres de la jalousie, oublier toute cette dernière période marquée par l’amour brutal et passionné de son mari, oublier aussi son indifférence à son égard quand il cessait d’éprouver du plaisir. »

Jeune, utopiste, dynamique et passionnée, Anna demeure aux yeux du Prince Prozorski – de vingt ans son aîné – une créature éblouissante et désirable. Cette dernière, admirative de sa science et touchée par ses paroles respectueuses et engageantes accepte prestement sa demande en mariage. Cependant, Anna n’imagine pas à quel point leurs motivations respectives sont loin de se rencontrer…

« Il sentit malgré lui que cette nature si rare qu’il avait appris à bien connaître ces derniers jours, avec ses exigences si pures et poétiques, avec sa religiosité et son idéal sublime se briserait contre son amour charnel et son existence d’homme revenu de tout. » (p. 52)

Et, en effet, alors même que la cérémonie n’a pas encore eu lieu, Anna se tourmente à s’en rendre malade dès lors qu’elle prend conscience du passé dévergondé de Prozorski. Son obsession relative à ses fréquentations et aventures périmées la ronge si profondément qu’elle se replie sur elle au point d’empêcher la « consommation » leur mariage « dans les règles ».

Face aux sanglots intermittents d’Anna et à son âme meurtrie par la jalousie, Prozorski perd rapidement patience. Progressivement, celui-ci lui révèle son tempérament véritable, celui qu’il masquait préalablement derrière une façade délicate et prévenante. En réalité, le prince s’avère être un individu d’un égoïsme inimaginable, un énergumène dépourvu de toute moralité :

Il se désintéresse d’Anna, de ce qu’elle ressent et de ce pour quoi elle se passionne à mesure qu’elle enlaidit, abîmée par les humeurs chaotiques de son époux et par le tourment constant qu’il lui occasionne en allant papillonner ailleurs…

« Le prince, lui, ne s’intéressait nullement à sa peinture, et cette indifférence la peinait profondément. En de rares occasions, il venait lui rendre visite, mais il la traitait comme une petite fille, ses compliments n’étaient pas sincères et sonnaient faux ; Anna sentait qu’il regardait à peine ses œuvres, de loin, sans même les voir. » (p. 74)

Il se moque fondamentalement de leur progéniture…

« Lorsque le prince regarda son fils pour la première fois, il éprouva un haut-le-corps. Il se détourna avec écœurement et dit :
- Ce n’est pas mon domaine. Quand il aura grandi, ce sera différent.

Ces paroles sonnèrent douloureusement  aux oreilles d’Anna. Elle était à mille lieues de s’attendre à pareille réaction d’un père à l’égard de son premier enfant. [...] tout récemment encore elle espérait que cette naissance mettrait fin à un éloignement grandissant et les unirait, son mari et elle, dans l’amour de leur enfant. » (p. 86-87)

… et ne trouve d’intérêt à leur relation que pour le stupre…

« Elle se souvenait aussi des nuits où, ayant passé plusieurs heures d’affilée auprès d’un petit malade, elle se retirait, exténuée, dans sa chambre, dans l’espoir d’y goûter un peu de repos et où le prince, sans remarquer sa fatigue ni son chagrin, lui ouvrait son étreinte et réclamait sauvagement, passionnément qu’elle réponde à ses avances : alors, épuisée physiquement et moralement, offensée par son indifférence, elle pleurait sans qu’il y prêtât attention, mais se soumettait à ses désirs, craignant de perdre l’amour de l’homme auquel elle avait jadis confié sa vie. » (p. 96)

A mesure qu’Anna se relève courageusement pour tenter de reconquérir son époux et d’évincer toutes ses rivales, Prozorski, captivé de nouveau par la distinction singulière de sa femme, éprouve à son tour une jalousie aussi démesurée qu’infondée vis-à-vis des fréquentations peu ou prou inexistantes d’Anna.

C’est peu de temps après qu’un ami du prince fait son apparition : Bekhmetiev est un homme malingre, mais généreux. Il s’intéressera sincèrement à la personnalité, aux centres d’intérêt et aux sentiments d’Anna. Anna qui, des années plus tôt, avait émis le vœu de vivre une relation pareille à celle-là…

« La sollicitude attentive de Bekhmetiev à l’égard d’Anna se manifestait en permanence. Elle aimait la lecture à haute voix : il dénichait les articles et les livres les plus intéressants et les lui lisait durant de longues soirées. Anna s’intéressait à l’école du village ; comme pour faire plaisir à la charmante et naïve institrutice, Bekhmetiev lui envoyait des livres, des images et diverses fournitures scolaires. Il fallait cette attitude à l’égard de la femme, tendre et désintéressée, pour apporter un bonheur aussi plein et entier dans l’existence d’Anna. » (p. 117)

Mais Anna, naïve et bonne, fera inconsciemment l’impasse sur son attirance pour Bekhmetiev pendant longtemps par souci de rester vertueuse et intègre. Motivée plus que tout par son désir de rester digne de son époux et de ses (désormais) trois rejetons, elle retirera avant tout de ses rencontres troublantes avec Bekhmetiev le sentiment de félicité seul éveillé par leurs harmonieux tête-à-tête…

Cependant, Prozorski, à la fois non dupe et affreusement excessif, sera bientôt la proie d’une jalousie folle, voire meurtrière…

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La Sonate à Kreutzer / Léon Tolstoï

« Méfie toi du cheval au pré et de la femme dans ton foyer. » (p. 211)

Lors d’un voyage en train, commence une conversation entre plusieurs navetteurs autour de la question du mariage. A cette occasion, Pozdnychev amorce la narration de son histoire personnelle : une vie libertine, suivie d’un mariage tardif qui se délita pour cause de jalousie et se solda par un crime passionnel.

Dans ce roman, se cache derrière le discours de Pozdnychev la voix de Léon Tolstoï qui, lors de l’écriture de cette nouvelle, était vraisemblablement en proie à une phase mystique et éprouvante en ce qu’il aspirait à un idéal d’ascétisme toutefois très difficile à atteindre…

Les propos de Pozdnychev, ambigus et contradictoires, sont donc ceux d’un homme ballotté entre son désir d’abstinence et ses instincts primitifs.

Pozdnychev nous partage sa vision du mariage

« [...] le mariage n’était pas un bonheur mais un très lourd fardeau. » (p. 252)

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« [...] la plupart ne voient dans leur visite à l’église qu’une condition particulière pour posséder la femme qu’ils veulent prendre, pensez quel sens abject acquièrent tous ces détails. Il en ressort que tout se résume uniquement à cela. C’est une transaction commerciale. On vend une jeune fille innocente à un débauché en y mettant les formes. » (p. 242)

de l’Amour avec un grand A, ou de l’amour spirituel,
et n’épargne aucunement les femmes, qu’il considère comme infidèles, vengeresses et dangereuses…

« -Vous parlez de ce qu’il est admis de croire et de la réalité des choses. Chaque homme  éprouve ce que vous appelez de l’amour pour chaque jolie femme.
-Ah, mais c’est horrible ! Que dites-vous là? Il existe pourtant bien un sentiment mutuel qu’on appelle l’amour et qui ne dure pas seulement des mois ou des années, mais toute la vie?
-Non, rien de tel n’existe. A supposer même qu’un homme préfère une certaine femme toute sa vie, il est hautement probable qu’elle en choisisse un autre, il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi en ce monde. » (p. 215)

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« Les femmes, telles des reines, tiennent quatre-vingt-dix pour cent de l’humanité sous le joug de l’esclavage et d’un dur labeur. Et tout cela parce qu’on les a humiliées et privées d’un droit égal à celui des hommes. Elles se vengent sur notre sensualité en nous attrapant dans leurs filets. Oui, tout vient de là. Les femmes se sont muées en armes d’assaut sensuel au point que les hommes sont incapables d’entretenir avec elles des relations paisibles. Dès qu’un homme aborde une femme, il tombe aussitôt sous son influence hypnotique et perd la tête. J’ai toujours éprouvé une gêne teintée de crainte à la vue d’une dame parée en tenue de bal mais désormais, ces sentiments ont cédé la place à l’épouvante, je vois en elle une menace pour l’humanité, un phénomène contre-nature et j’ai envie d’appeler la police, de crier à l’aide, de prévenir chacun du péril, d’exiger qu’on l’ôte de ma vue, comme un objet dangereux. » (p. 239)

… Mais le point de vue de Tolstoï reste ambigu car il semble voir en la gente féminine un espoir/une solution et leur prêter une mission de délivrance et d’éradication du Vice consistant à réprimer la fougue de leur mari…
Une mission qu’elles délaissent néanmoins constamment, les rendant de ce fait d’autant plus blâmables…

« Notez que les bêtes s’accouplent uniquement lorsqu’elles peuvent produire une descendance, tandis que l’immonde roi de la nature le fait constamment, pour le seul plaisir. Et il ose encore élever cette occupation simiesque au rang de perle de la création en la qualifiant d’amour. Et au nom de cet amour, c’est-à-dire de cette abjection, il cause la perte – de quoi donc? – de la moitié du genre humain. Pour son contentement, il transforme en ennemies toutes les femmes, alors qu’elles devraient nous assister pour mener l’humanité vers la vérité et le bien. Qui donc empêche constamment le genre humain d’aller de l’avant? Les femmes. » (p. 257)

L’illustre auteur, qui, à défaut d’être toujours juste, reste à tout le moins vaguement cohérent, n’épargne toutefois pas non plus ce qu’il est et dont il est lui-même la proie : les hommes et leurs mœurs perverses…

« [...] celui qui a connu plusieurs femmes pour son plaisir n’est plus normal non plus, il est corrompu à jamais, c’est un être dissolu. Et comme on reconnaît immédiatement l’alcoolique ou le drogué par son visage, ses manières, de même on reconnaît le fornicateur. Il peut s’astreindre à l’abstinence, il peut lutter mais jamais plus il ne connaîtra une relation pure, simple, innocente et  fraternelle avec une femme. » (p. 226)

Dans La Sonate à Kreutzer, le but de Tolstoï semble de prouver avant tout la profonde anormalité de l’acte charnel et de dénoncer combien les passions et l’animalité nuisent à la quiétude de la relation.

« Je m’interrogeais sur les origines de notre animosité mutuelle, alors que tout était parfaitement clair : la nature humaine s’insurgeait contre l’animalité qui l’opprimait. » (p. 253)

C’est à cela que Sophie Tolstoï a voulu répondre par la rédaction de son roman : si l’homme est incapable de s’en tenir à une relation dénuée de bestialité – comme toutes les femmes en rêvent en vérité – … à qui la faute?

L’épouse Tolstoï a fait écho à la nouvelle de son mari en exprimant le point de vue d’Anna – ou de toutes les femmes -, rendue si souvent fautive d’après le discours de Pozdnychev dans La Sonate à Kreutzer.

Une entreprise hardie pour l’époque sans doute, mais qui m’a semblé manquer de finesse pour réussir à atteindre le principal intéressé…

Emprunt de dualité, A qui la faute? est une lutte entre pureté et bestialité ; fidélité et infidélité ; calme et tempête ; tempérance et excès : rien, dans ce roman n’existe en effet sans son contraire. Anna est dépeinte comme une femme parfaite, tandis que Prozorski est l’incarnation de tous les défauts et de tous les écarts. Aussi, Sophie Tolstoï flirte assurément avec le platonisme, que ce soit par les antinomies qu’elle expose ou par les aspirations d’Anna, élevées bien « au-dessus des choses terrestres »… (A qui la faute?, p. 35)

Le procédé employé par Sophie Tolstoï rend son récit invraisemblable et risque selon moi d’être pris pour ce qu’il est : une fiction. Les oppositions qu’elle emploie rendent son histoire irréaliste, et donc « irréflexible », au contraire de Léon Tolstoï qui, lui, recourt au méta dans sa nouvelle : c’est une histoire dans l’histoire, mais ce sont avant tout les réflexions philosophiques et religieuses d’un homme.

Là où Sophie Tolstoï expose des faits, son mari exprime les jugements et élucubrations d’un homme dont on comprend peu à peu qu’il est déséquilibré et abattu… La crédibilité du récit n’en est que plus forte, à l’inverse du roman de son épouse, dont le manque de nuances et les contrastes tranchants ressortent comme sombrement dérangeants…

Au final A qui la faute? a pour moi été un livre facile à lire et agréable, j’en ai même trouvé l’histoire assez émouvante, mais il m’est apparu comme un peu défectueux en tant que plaidoyer pour la défense des femmes.

La Sonate à Kreutzer, quant à elle, m’a égayée en dépit de sa froideur, de son pessimisme, et de son radicalisme renversant. Cette nouvelle est un témoignage historique somptueux, un portrait excessif et haut en couleurs, …mais proscrit, de préférence, aux romantiques et aux féministes cardiaques… ;)

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Ce livre a été chroniqué dans le cadre d’un partenariat avec Chroniquesdelarentreelitteraire.com et Ulike. Je les remercie pour ce livre, ainsi que la maison d’édition Albin Michel.

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«Un jour les aînés ne sont plus là. Et il faut malheureusement se résoudre à vivre avec ses contemporains.»