Archive pour le Tag 'folie'

Atwood, Giordano et Bourdouxhe

Un coup de cœur et deux fardeaux ce mois-ci…

Captive / Margaret Atwood

:8:

« Si on était tous jugés pour nos pensées, on serait tous pendus. » (p. 425)

:resu:

Nous sommes au XIXe siècle. Grace Marks a été condamnée pour les meurtres de Nancy Montgomery et de Thomas Kinnear, les personnes qui l’employaient comme servante près de Toronto. Cela fait plus de vingt ans, à présent, que Grace passe ses nuits en prison et qu’elle travaille de jour pour la femme du Gouverneur. Elle a également été internée un temps à cause de crises de démence.

Un jour, Simon Jordan, docteur spécialisé dans les maladies mentales, s’intéresse au cas de Grace et obtient un accord pour interroger cette dernière à propos des faits. Grace entame le récit de son histoire depuis la sortie de l’enfance au moment du procès. Exception faite des trous de mémoire et des sombres cauchemars qui hantent sa « patiente », Jordan est troublé de constater que Grace semble parfaitement saine d’esprit…

:avis:

J’ai découvert la prose de Margaret Atwood il y a peu avec La servante écarlate dont la lecture m’avait fascinée. Captive m’a plu énormément aussi. J’ai été singulièrement transportée par le récit – inspiré, notons-le, d’une histoire vraie – et par l’écriture de l’auteure.

Très vite, je me suis attachée au personnage de Grace, une admirable conteuse. Lorsque celle-ci relatait au Docteur Jordan ses « aventures », j’étais propulsée dans le salon de couture et vivais ses souvenirs/flashbacks comme s’ils étaient miens.

On découvre peu à peu la psychologie de Grace, d’une remarquable complexité. J’ai pour ma part ressenti l’envie de sonder ce personnage jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. De sucer son âme jusqu’à la moelle… Et comme les personnages secondaires du livre, je me suis surprise aussi à me demander : mais que sait-elle et que pense-t-elle vraiment ? Est-elle coupable ou victime ? Est-elle innocente ou fabulatrice ? Ces questionnements participent grandement au suspense et à l’intensité du roman, parce qu’on brûle d’en découvrir toujours plus…

« Je ne sais pas si vous avez remarqué ça, monsieur, mais il y a des gens qui prennent plaisir à l’affliction d’un semblable, surtout s’ils pensent que ce semblable a commis un péché, ce qui ajoute une satisfaction supplémentaire. Mais qui, parmi nous, n’a jamais péché, comme le dit la Bible ? Pour ma part, j’aurais honte de me délecter pareillement des souffrances d’autrui. » (p. 478)

Si d’aucuns trouvent des longueurs à ce livre (à ce que j’ai pu retenir de certaines critiques lues çà et là), j’aurais quant à moi adoré que Captive compte au moins cent pages de plus. D’une part parce que je n’avais pas envie d’arriver au bout de cette histoire, mais aussi parce que la fin m’a paru un peu trop rapide (expéditive ?) par rapport au reste du roman.

Quoi qu’il est soit, ce livre – onirique par endroits – m’a engloutie au point que je ne songeais qu’à m’y replonger quand j’étais forcée de le ranger.

Profond et captivant. Lisez-le !

:SC:

 

La solitude des nombres premiers / Paolo Giordano

:2:
:stop:

:resu:

Mattia et Alice sont seuls. Le premier n’a de cesse de s’isoler du monde, la seconde fait tout pour s’y intégrer en vain. Le jour où ces deux-là se rencontrent, il convient d’espérer qu’ils parviendront à combler la brèche, à surmonter leur solitude et leur amertume… Mais la nature humaine est parfois complexe. Matthia et Alice sont-ils inexorablement voués à souffrir leur impossible rapprochement, tels les nombres premiers ?

:avis:

Si ce roman contient une idée originale (le traitement de la solitude à travers les mathématiques), j’ai déploré la manière dont il était écrit et traduit. La forme de ce livre est en effet franchement élémentaire et dénuée d’esthétisme à mon sens. Le livre contient une majorité de passages tout à fait futiles, inconsistants et parfois même chargés de ridicule :

« Elle chercha son portefeuille dans son petit sac en bandouillère, gênée par l’appareil photo qui pendait à son poignet.
« Laisse », dit quelqu’un derrière elle.
Fabio, le médecin dont elle avait fait la connaissance une demi-heure plus tôt, tendit un billet à l’homme à la buvette. Puis il sourit à Alice de façon à lui ôter tout courage de protester. Il ne portait plus sa blouse blanche, mais un tee-shirt bleu à manches courtes, et dégageait un parfum fort qui ne lui était pas familier.
« Et un Coca, ajouta-t-il à l’adresse du vieillard.
- Merci », dit Alice
Elle essaya d’ouvrir la bouteille. Le bouchon glissa entre ses doigts sans tourner.
« Je peux? » demanda Fabio.
Il saisit la bouteille et l’ouvrit du pouce et de l’index. Alice pensa que ce geste n’avait rien d’exceptionnel, qu’elle y serait arrivée toute seule, comme n’importe qui, si elle n’avait pas eu les mains aussi moites. Mais elle le trouva étrangement fascinant, une sorte de petite entreprise héroïque menée à son intention. » (p. 161-162)

Quant à l’histoire… Peut-être aurait-elle pu se révéler intéressante si seulement l’écriture ne m’avait pas à ce point excédée. Mieux vaut lire une ligne par paragraphe pour emmagasiner l’essentiel et garder son sang froid. Voire ne pas le lire du tout !

:SC:

 

La femme de Gilles / Madeleine Bourdouxhe

:3:

:resu:

Elisa est bleue de Gilles, son époux. Lorsqu’elle apprend que celui-ci la trompe avec sa sœur Victorine, Elisa ne dit mot. Elle refoule sa souffrance au plus profond de son être tant elle aime Gilles et ne conçoit pas de le perdre.

Lorsque Gilles vit l’infidélité et l’inconséquence de son amante, Elisa choisit d’occuper la place de la confidente pour son mari, quitte à récolter les aveux les plus saumâtres…
L’histoire d’une femme amoureuse, dont l’abnégation semble sans limite.

:avis:

Ce roman m’a ennuyée.

Après avoir remarqué la répétition de certains vocables – j’ai notamment dénombré 13 déclinaisons des mots « doux » et « tendre » sur les 8 premières pages -, la lecture de ce récit s’est annoncée très laborieuse…

« Le désir, ça naît comme ça, d’un rien. Gilles vit une petite gueule rouge qui s’ouvrait toutes les quelques secondes pour laisser passer une langue étroite que deux doigts caressaient doucement d’un petit carré de papier. Hébété, il regardait ça, sans geste. Souvent en regardant Elisa il l’avait brusquement désirée, mais c’était d’un désir bien plus agréable et qui s’amplifiait tout doucement. » (p. 16)

Un livre doucereux qui n’est nullement parvenu à m’emporter ni à gagner mon intérêt.

Ce livre a été lu dans le cadre du challenge « Littérature belge ».

:SC:

 

Le maître des illusions / Donna Tartt

:5:

« Nous n’aimons pas le reconnaître, mais l’idée de perdre le contrôle est quelque chose qui fascine plus que tout [...]. (p. 61)

:resu:

Richard Papen, un jeune Californien mal dans sa peau, rejoint l’université de Hampden, dans le Vermont, pour mieux fuir les tensions familiales.

Installé là-bas, il envisage des études classiques mais il est très vite averti des pratiques élitistes/subversives de Julian Morrow – l’unique professeur désigné pour l’enseignement du grec et du latin – et du comportement exclusif de ses cinq étudiants…

Non sans effort, Richard que la curiosité a piqué, parvient à s’inscrire à ce cours très privé et à se faire accepter dans le groupe, faisant fi des mises en garde du conseiller pédagogique…

Bien qu’intégré dans sa nouvelle sphère, Richard perçoit sensiblement que ses condisciples entretiennent une part de mystère et s’affairent derrière son dos…

« [...] je voulais maintenir l’illusion qu’ils étaient d’une parfaite franchise avec moi, que nous étions amis, qu’il n’y avait pas de secrets entre nous, alors qu’en vérité il existait beaucoup de choses dont ils ne me parlaient pas et ne me parleraient pas de longtemps. » (p. 125)

Le lecteur sait cependant à quoi s’en tenir car, comme le lui a appris prologue, l’intrigue court vers l’assassinat de l’un d’eux, attendu à mi-roman.

Le meurtre et ses causes se profilent lentement, tandis que grandissent au fil des pages l’anxiété et la folie des protagonistes, voués à souffrir ensuite d’une dévorante culpabilité…

« Je ne faisais rien de mal, mais il me semblait que j’étais en quelque sorte dans la clandestinité, que j’avais une vie secrète qui, si agréable qu’elle fût, devait tôt ou tard me rattraper. » (p. 543)

Le maître des illusions raconte l’histoire d’un groupe singulier d’étudiants aux personnalités complexes, aux modes de vie décalés, et aux rapports infiniment nébuleux.

:avis:

J’avais apprécié Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe, j’ai donc pensé que ce roman, similaire par son contexte (la vie universitaire), pourrait me plaire1. Cette lecture m’a cependant laissé une impression très mitigée.

J’ai adoré la première partie du récit, envoûtante au point que j’en suis devenue asociale dans les trajets en bus où j’étais accompagnée2

Donna Tartt y campe avec brio le tempérament de ses personnages. Elle intrigue par leur étrangeté, leurs secrets et leurs manipulations psychologiques. Il règne dans ce livre un climat malsain, une ambiance fiévreuse et décadente qui se veut doucement hypnotisante…

« La forêt était immobile comme la mort, plus sinistre que jamais – verte et noire, stagnante, assombrie par une odeur de pourriture et de boue. Il n’y avait pas de vent, pas un oiseau ne chantait, pas une feuille ne bougeait. Les fleurs de cornouiller étaient en suspens, blanches et surréelles dans un ciel qui noircissait, figées dans la lourdeur de l’air. » (p. 343-344)

Dès lors que l’étudiant a trouvé la mort (seconde partie), le roman m’a cependant paru s’enliser crescendo.

L’auteure m’a donné l’impression de s’acharner à préserver le mystère coûte que coûte, quitte à créer de nouvelles ambiguïtés, inutiles à mon sens. Les secrets devenus artificiels, le roman m’a semblé perdre toute sa saveur. L’intrigue, ralentie, s’alourdit de détails insignifiants et de longueurs épouvantables pour mieux s’embourber avec ses personnages de façon irrémédiable.

En outre, de nombreuses coquilles desservent le roman (nombre de « tu » dont le verbe qui suit figure sans « s »), et sa traduction est rendue boiteuse par endroits (Menu bonheur de chez Mc Donald’s, Isram, isramiens, chah isramien (à toutes les sauces : mais qu’est ce que c’est?), un gâteau à la crème de fromage pour un cheese cake, et j’en passe).

J’ai terminé ce livre sans curiosité, et l’ai refermé en songeant que j’avais royalement perdu mon temps… C’est fort dommage, il me conquérait encore à la page 350 !

:SC: :BB:

  1. Néanmoins, le lecteur du Maître des illusions est loin de Charlotte Simmons et de son univers en raison du détachement de cette sphère atypique (Julian Moore et ses protégés) que rejoint le narrateur, Richard Papen. Si la dépravation est présente, elle n’est pas la cause d’une futilité triomphante comme dans le roman de Wolfe, mais d’une responsabilité obsédante – un meurtre – qui tiraille et gangrène les protagonistes… []
  2. Hein, Louise? ;) []

Le loup des steppes / Hermann Hesse

:4:

« Je me consume du besoin d’une souffrance qui me rende prêt et désireux de mourir. » (p. 145)

:resu:

Le loup des steppes raconte le conflit intérieur de Harry Haller1, un homme souffreteux, aigri et pessimiste qui se croit pourvu d’une double personnalité. Ses deux moi – un homme (la culture) et un loup (la nature) – cohabitent assez difficilement ; aussi fait-il partie des « suicidés », c’est-à-dire de ceux que la tentation de se soustraire à la vie ne quitte pas…2

« Jusqu’ici, je n’avais fait valoir que les capacités et connaissances où par hasard j’étais passé maître, et j’avais dépeint l’image et vécu la vie d’un Harry qui n’était, au fond, qu’un expert en poésie, musique et philosophie. Tout le reste de ma personne, le chaos de facultés, d’aspirations, d’instincts, je l’avais considéré comme importun et classé sous l’étiquette de Loup des steppes. » (p. 121)

Au cœur des années 1920, Harry ne cautionne pas la légèreté de ses semblables, le grésillement des gramophones et l’inaudible musique jazzy qui supplante les « valeurs sûres » (Mozart, Tchaïkovski, …). Il dédaigne la société de son temps et la menace de seconde guerre qu’elle attire sur elle en cautionnant le nationalisme, sa colère et son désir de vengeance.

Bientôt, il rencontre Hermine3, une courtisane qui est un peu son reflet sur le plan psychologique et son contraire sur le plan existentiel. C’est elle-même qui va l’initier aux plaisirs de son temps (la danse, le sexe, les drogues, …) et l’aider à laisser s’exprimer non pas le loup et/ou l’homme qui sont en lui, mais les innombrables facettes de sa personnalité…

Hermann Hesse s’est ici livré à une introspection psychanalytique.

:avis:

J’ai voulu aimer un livre. Comme certains prétendent que les classiques déçoivent rarement, j’ai pensé en lire un mais, de préférence, pas trop vieilli. Le loup des steppes, paru en 1927 et interdit sous le régime nazi, figurait dans le top 20 de Sens critique et mettait en scène un grincheux : je me suis dit qu’on était faits pour s’entendre !

Cet ouvrage, d’une grande clairvoyance, est intéressant en ce qui concerne les considérations relatives à l’ambiance de ce qu’on nomme « les années folles » et à l’imminence de cette guerre haineuse dont peu de gens, à l’époque, semblent s’inquiéter. Hermann Hesse parait ici avoir un recul pacifique que n’ont pas ses contemporains et fait preuve d’une sagacité étonnante.

« Deux tiers de mes compatriotes lisent cette espèce de journaux, entendent ces chansons matin et soir ; de jour en jour, on les travaille, on les serine, on les traque, on les rend furieux et mécontents ; et le but et la fin de tout est encore la guerre, une guerre prochaine, probablement encore plus hideuse que celle-ci. Tout cela est simple et limpide, chacun pourrait le comprendre, s’il se donnait la peine d’y penser une heure. Mais personne ne le veut [...]. Réfléchir une heure, rentrer en soi un instant et se demander combien on est responsable soi-même du désordre et de la méchanceté dans le monde, cela, nul n’y consent ! » (p. 108-109)

Les réflexions, qu’elles soient liées à la psychologie, à la société, à la culture ou à la musique m’ont intéressée dans un premier temps, mais ont rapidement suscité en moi une forme d’ennui en raison de leur densité et, ensuite, de leur redondance…

En effet, j’ai trouvé que ce livre péchait par excès d’égotisme : Harry n’y fait que se regarder inlassablement. Même lorsqu’il est en rapport avec d’autres personnages et qu’il les apprécie, il ne fait que parler de lui, attendre qu’ils lui parlent de lui ou geindre pour qu’ils gardent l’attention sur lui.

Que ce soit par l’analyse4, le ricanement ou la complainte, Harry s’attarde invariablement sur sa personnalité dichotomique. Si ce livre a la qualité d’assurer au lecteur de ne pas se perdre, il m’a paru, au bout d’un temps, lourdement répétitif.

La dernière scène, très dissemblable du reste du livre en raison de la haute concentration d’hallucinogènes ingérée par le narrateur, fait un peu figure de feu d’artifice fantasque dans le roman. Bien qu’interpellée, je suis restée très perplexe…

Par ailleurs, le Loup des steppes5, qu’on se le dise, s’étale largement sur la musique en dehors de lui-même. J’ai donc pu m’éclairer de nombreuses réflexions sur la bonne et la mauvaise musiques, comme si notre débat analogue avait eu le temps de me manquer ;) … Cependant, j’ai une fois de plus pesté sur un discours trop « dogmatique », ce qui ne m’a pas aidée à apprécier davantage ce roman…

Ce serait une offense, m’étais-je dit, que de critiquer en outre le style d’un classique. Mais j’ai eu le loisir de découvrir que des extraits que j’avais recopiés dans mon carnet de citations6 figuraient sur Babelio sous une plume nettement plus esthétique à mon sens. Si j’avais su, j’aurais fait en sorte de me procurer le roman traduit par les soins d’Alexandra Cade et non par ceux de Juliette Pary (prenez-en bonne note si vous êtes intéressé !).

« Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde simple et indolent, qui se satisfait de si peu. Il t’exècre ; tu as pour lui une dimension de trop. Celui qui désire vivre aujourd’hui en se sentant pleinement heureux n’a pas le droit d’être comme toi ou moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l’âme et non de l’argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusants, n’est pas chez lui dans ce monde ravissant… » 7

En définitive, ce livre m’a paru étonnant par son cheminement historique et sa perspicacité (le fait qu’il ait été censuré sous le régime nazi en témoigne), mais tristement lassant dans tous ses autres aspects…

Encore raté.

:SC: :BB:

  1. Le double de l’auteur lui-même, les initiales identiques n’y sont pas pour rien. []
  2. Hein, que c’est gai? Je n’ai pas fini de me surpasser en matière de lectures euphorisantes, je vous le dis ! []
  3. Le féminin d’Hermann, n’est-ce pas… []
  4. Au début du roman, Harry se voit offrir une brochure de 30 pages où il est précisément question de son cas personnel : sa singulière schizophrénie y est étudiée froidement, à la manière d’un article scientifique. []
  5. Outre le nom d’un roman, c’est aussi le surnom que s’était donné H. Hesse lui-même. []
  6. Oui, j’ai recopié des extraits. Dix ! Si cette critique vous a semblé très piquante, voici de quoi l’adoucir… []
  7. Cet extrait est celui traduit par A. Cade. L’extrait correspondant est situé, dans l’édition traduite par J. Pary (voir couverture ci-dessus), à la page 148. []