Archive pour le Tag 'drogue'

Le maître des illusions / Donna Tartt

:5:

« Nous n’aimons pas le reconnaître, mais l’idée de perdre le contrôle est quelque chose qui fascine plus que tout [...]. (p. 61)

:resu:

Richard Papen, un jeune Californien mal dans sa peau, rejoint l’université de Hampden, dans le Vermont, pour mieux fuir les tensions familiales.

Installé là-bas, il envisage des études classiques mais il est très vite averti des pratiques élitistes/subversives de Julian Morrow – l’unique professeur désigné pour l’enseignement du grec et du latin – et du comportement exclusif de ses cinq étudiants…

Non sans effort, Richard que la curiosité a piqué, parvient à s’inscrire à ce cours très privé et à se faire accepter dans le groupe, faisant fi des mises en garde du conseiller pédagogique…

Bien qu’intégré dans sa nouvelle sphère, Richard perçoit sensiblement que ses condisciples entretiennent une part de mystère et s’affairent derrière son dos…

« [...] je voulais maintenir l’illusion qu’ils étaient d’une parfaite franchise avec moi, que nous étions amis, qu’il n’y avait pas de secrets entre nous, alors qu’en vérité il existait beaucoup de choses dont ils ne me parlaient pas et ne me parleraient pas de longtemps. » (p. 125)

Le lecteur sait cependant à quoi s’en tenir car, comme le lui a appris prologue, l’intrigue court vers l’assassinat de l’un d’eux, attendu à mi-roman.

Le meurtre et ses causes se profilent lentement, tandis que grandissent au fil des pages l’anxiété et la folie des protagonistes, voués à souffrir ensuite d’une dévorante culpabilité…

« Je ne faisais rien de mal, mais il me semblait que j’étais en quelque sorte dans la clandestinité, que j’avais une vie secrète qui, si agréable qu’elle fût, devait tôt ou tard me rattraper. » (p. 543)

Le maître des illusions raconte l’histoire d’un groupe singulier d’étudiants aux personnalités complexes, aux modes de vie décalés, et aux rapports infiniment nébuleux.

:avis:

J’avais apprécié Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe, j’ai donc pensé que ce roman, similaire par son contexte (la vie universitaire), pourrait me plaire1. Cette lecture m’a cependant laissé une impression très mitigée.

J’ai adoré la première partie du récit, envoûtante au point que j’en suis devenue asociale dans les trajets en bus où j’étais accompagnée2

Donna Tartt y campe avec brio le tempérament de ses personnages. Elle intrigue par leur étrangeté, leurs secrets et leurs manipulations psychologiques. Il règne dans ce livre un climat malsain, une ambiance fiévreuse et décadente qui se veut doucement hypnotisante…

« La forêt était immobile comme la mort, plus sinistre que jamais – verte et noire, stagnante, assombrie par une odeur de pourriture et de boue. Il n’y avait pas de vent, pas un oiseau ne chantait, pas une feuille ne bougeait. Les fleurs de cornouiller étaient en suspens, blanches et surréelles dans un ciel qui noircissait, figées dans la lourdeur de l’air. » (p. 343-344)

Dès lors que l’étudiant a trouvé la mort (seconde partie), le roman m’a cependant paru s’enliser crescendo.

L’auteure m’a donné l’impression de s’acharner à préserver le mystère coûte que coûte, quitte à créer de nouvelles ambiguïtés, inutiles à mon sens. Les secrets devenus artificiels, le roman m’a semblé perdre toute sa saveur. L’intrigue, ralentie, s’alourdit de détails insignifiants et de longueurs épouvantables pour mieux s’embourber avec ses personnages de façon irrémédiable.

En outre, de nombreuses coquilles desservent le roman (nombre de « tu » dont le verbe qui suit figure sans « s »), et sa traduction est rendue boiteuse par endroits (Menu bonheur de chez Mc Donald’s, Isram, isramiens, chah isramien (à toutes les sauces : mais qu’est ce que c’est?), un gâteau à la crème de fromage pour un cheese cake, et j’en passe).

J’ai terminé ce livre sans curiosité, et l’ai refermé en songeant que j’avais royalement perdu mon temps… C’est fort dommage, il me conquérait encore à la page 350 !

:SC: :BB:

  1. Néanmoins, le lecteur du Maître des illusions est loin de Charlotte Simmons et de son univers en raison du détachement de cette sphère atypique (Julian Moore et ses protégés) que rejoint le narrateur, Richard Papen. Si la dépravation est présente, elle n’est pas la cause d’une futilité triomphante comme dans le roman de Wolfe, mais d’une responsabilité obsédante – un meurtre – qui tiraille et gangrène les protagonistes… []
  2. Hein, Louise? ;) []

Un mensonge sur mon père / John Burnside

:5:

« Demain, me dis-je, la situation redeviendrait normale. Il s’écoulerait encore un certain temps avant que je me rende compte qu’en dépit des efforts de ma mère, ou des nôtres, il n’y avait jamais eu de situation normale à laquelle revenir. » (p. 103)

:resu:

Un mensonge sur mon père est un récit autobiographique. John Burnside y relate sa jeunesse1 aux côtés d’un père alcoolique, menteur et passablement violent.

Dilapidant ses paies à la gnôle et aux jeux, Tommy, le père, maintient indifféremment sa famille – une épouse, deux enfants – juste au-dessus du seuil de pauvreté. Il multiplie les déménagements pour des foyers toujours plus modestes non sans se contenter de pouvoir fréquenter de nouveaux pubs dans l’anonymat le plus complet…

En dépit du dégoût et du désespoir que lui inspire le sabordage familial auquel s’emploie son époux, Tess, la mère de John et Margaret, s’acharne opiniâtrement à maintenir l’unité familiale.

Mais en grandissant, John voit de plus en plus clair dans le jeu de son géniteur par les humiliations et l’hostilité dont il devient la victime privilégiée. La haine croissante éprouvée à l’égard de son père le conduira d’ailleurs à préméditer un meurtre…

Il décide finalement de s’enfuir de chez lui, obsédé par le désir de ne plus jamais revoir son paternel. C’est alors que John bascule dans le piège des assuétudes (drogues et alcool)… Par son autodestruction, le fils se rend très proche de celui dont il espérait s’éloigner tant physiquement que psychiquement…

Un mensonge sur mon père raconte cette vie navrante que John Burnside ne pourrait décemment livrer ni à un autostoppeur curieux et candide (la préface) ni à son fils (épilogue). Ce récit est avant tout une analyse introspective, mais il fait office, aussi, de dernière lueur d’espoir pour faire jour sur un lien filial qui demeura quasi inexistant…
:avis:

[ En acquérant ce livre, j'ignorais qu'il contenait une autobiographie. Je ne suis pas à l'aise quand il s'agit de critiquer ce type d'ouvrage2. Ça me parait toujours très délicat mais, qu'on se le dise, je fais part de mon ressenti à la lecture du récit et ne juge en rien l'auteur ni sa famille. ]

J’aurais pu prétendre avoir aimé ce bouquin si je n’en avais lu que la moitié.

J’ai effectivement noté une flagrante différence entre le ton et le contenu des 200 premières pages du livre et de ses 200 dernières pages.

Si j’ai globalement apprécié la première partie du récit, où l’on découvre les questionnements et considérations d’un enfant éveillé, portant sur le monde qui l’entoure un regard juste et plein de lucidité, j’ai en revanche eu de grandes difficultés avec la seconde partie, lorsque le « narrateur » se laisse emporter par une consommation excessive de drogues dures.

Quoi qu’il en soit, après avoir lu la première moitié du bouquin, je ne savais toujours pas qu’en penser, ce qui témoigne du fait que cette lecture a pour moi soufflé en permanence le chaud et le froid.

En fait, je m’étais attendue à lire une réalité beaucoup plus noire/impressionnante quant au père, à son alcoolisme, son imprévisibilité, ses colères, … Bien sûr, les faits et sentiments qui sont décrits dans ce livre sont durs, mais je l’ai vécu en restant, tout au long, sur le pas de la porte de la maison d’à côté. J’espérais être secouée comme un cocotier, j’aspirais à affronter le mal avec l’auteur et me soumettre en le lisant à une sorte de catharsis. Et il n’en fut rien, malheureusement, parce que je suis restée détachée du récit, externe à la vie saccagée de ses intervenants.

Quant à la seconde partie du livre, elle m’a douloureusement déconcertée. Je m’étais préparée à une dénonciation des ravages qu’est capable de causer l’alcool, mais certainement pas à une longue et lente chute du narrateur – autrefois sensé – en compagnie des LSD, barbituriques, amphétamines, speed, cocaïne et autres substances… d’autant qu’il s’exprime là de façon épouvantablement plus démonstrative3 que dans la première partie du livre ! …

Malgré que j’aie relevé de grandes forces dans ce livre, à commencer par la maîtrise avec laquelle l’écrivain manie le verbe et la précision dont il fait preuve dans son analyse des sentiments et relations familiales…

« Je m’étonne, avec le recul, que mon père ait pu penser que son problème d’alcoolisme était un secret. Tout le monde savait. L’enfant que j’étais le comprenait, tout en marchant dans la rue principale de Cowdenbeath, à la façon dont les gens se comportaient vis-à-vis de ma mère, témoignant respect et pitié en à peu près égale proportion, l’admirant pour la ténacité avec laquelle elle maintenait l’unité de la famille, mais la plaignant aussi, et la méprisant peut-être un peu, cette femme qu’un manque de perspicacité avait non seulement conduite au désastre qu’était sa vie, mais l’y maintenait, les yeux bandés, illusionnée, dans l’inutile espoir d’un quelconque changement. » (p. 80)

… je déplore de m’être, par moments, ennuyée à la lecture de cet ouvrage. Certains passages m’ont semblé longuets et la récurrence de l’expression les resserres de mon imagerie personnelle et de l’adverbe rétrospectivement - lus respectivement pas moins de sept fois, je crois – ont gâché le ravissement que suscitait l’esthétique du style propre à John Burnside.

Ce livre, fataliste, lucide et pénétrant, est dénué de pathos. Il est, par certains aspects, riche d’enseignements. Il met implicitement en avant les contradictions de l’esprit humain, la complexité des relations, la souffrance engendrée par l’absence d’un père, …

A la rédaction de cette dernière phrase que j’ai voulue objective, je perçois avec la même conviction qu’à ma lecture des premières critiques qui ont fleuri au sujet de ce livre sur la blogosphère, qu’Un mensonge sur mon père aurait dû me plaire… mais force est de constater que je suis passée un peu à côté :(

En définitive, je pense que John Burnside est un auteur à découvrir, mais peut-être plus volontiers avec un autre ouvrage en ce qui me concerne. Un roman? Des avis? …

  1. Depuis l’âge de 7 ans jusqu’à 20 ans, environ. []
  2. Je me sens toujours gênée de prendre et de juger tout écrit qui renferme une vie, des sentiments, comme s'il s'agissait là de trahison ou de rupture de confiance. Mais faire don de sa vie à un public, c'est toujours s'exposer à la critique. Puisque - je parle ici au nom du lecteur - mettre sa subjectivité en sourdine n'est pas possible, je me suis immanquablement fait une opinion au sujet de ce livre... []
  3. L’auteur se focalise, dans cette partie du livre, de façon très répétitive sur la chute, le sacrement, les fantômes, de telle manière que j’ai eu l’impression qu’il avait consommé pour rédiger cette partie du bouquin : peu plaisant… []

Les hommes en général me plaisent beaucoup / Véronique Ovaldé

:7:

:resu:

Lili partage la vie et le lit de Samuel, un homme bienveillant qui l’a sortie de prison. Alors que le calme semble avoir refait surface dans l’existence de la jeune femme, réapparaît Yoïm, celui qui a participé à son enfermement et à son déclin dès l’enfance.

Cette enfance est la sienne :
Lili et son jeune frère ont perdu leur mère et sont laissés à l’abandon par leur père durant des semaines. Reclus dans un appartement, les enfants ont très vite fait d’accepter bien volontiers n’importe quel secours, n’importe quelle présence. C’est à ce moment-là que Yoïm, adulte d’âge avancé, fait son apparition dans la vie de Lili. Cette venue sonne pour elle comme une libération même si cet homme la soumet au stupre dès l’âge de 14 ans, même s’il fait d’elle sa pute et celle des autres, même s’il la dresse à coups de stupéfiants…

Lili a aimé cet homme sincèrement. Depuis son retour, elle se subordonne à ses souvenirs qui refont surface. Ses souvenirs qui traînent avec eux les relents d’un érotisme morbide, et la dépendance… Yoïm, lui, n’a d’autre but que de venir cueillir Lili à nouveau.

:avis:

Après avoir été séduite par Déloger l’animal, une autre œuvre de Véronique Ovaldé, je m’étais promis de ne pas m’arrêter en si bon chemin et de perpétuer la découverte de l’univers de cette auteure.

Cette dernière lecture m’a un tout petit peu moins enthousiasmée que la précédente. Il faut dire que la thématique est beaucoup plus dure que dans Déloger l’animal. Aussi, il m’a fallu du temps pour m’immerger totalement dans le récit. Tellement de temps que je ne pensais pas pouvoir trouver le courage de le finir au départ1.

J’ai rencontré quelque difficultés à faire face à l’impudence et aux mots crus de Lili : ils salissaient brusquement l’atmosphère cotonneuse inspirée par la langueur de la narratrice. Son déséquilibre a, de temps à autres, eu tendance à me figer mais j’ai tout de même fini par l’apprivoiser au point de m’entendre parler comme elle – avec ce rythme lent comme une berceuse -, à l’intérieur.

Ovaldé a le don de manier le verbe et d’envoûter le lecteur. De l’enfermer dans un monde qui est pourtant aux antipodes du sien, de lui donner même l’impression de vivre le récit, de penser les souvenirs de Lili comme s’ils étaient siens.

Je suis et reste conquise par le talent de cette auteure et je me réjouis de poursuivre petit à petit la découverte de ses livres !

  1. J’ai plongé complètement à mi-chemin, ce qui n’est pas tant rébarbatif puisque ce roman ne fait que 130 pages… []