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Le loup des steppes / Hermann Hesse

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« Je me consume du besoin d’une souffrance qui me rende prêt et désireux de mourir. » (p. 145)

:resu:

Le loup des steppes raconte le conflit intérieur de Harry Haller1, un homme souffreteux, aigri et pessimiste qui se croit pourvu d’une double personnalité. Ses deux moi – un homme (la culture) et un loup (la nature) – cohabitent assez difficilement ; aussi fait-il partie des « suicidés », c’est-à-dire de ceux que la tentation de se soustraire à la vie ne quitte pas…2

« Jusqu’ici, je n’avais fait valoir que les capacités et connaissances où par hasard j’étais passé maître, et j’avais dépeint l’image et vécu la vie d’un Harry qui n’était, au fond, qu’un expert en poésie, musique et philosophie. Tout le reste de ma personne, le chaos de facultés, d’aspirations, d’instincts, je l’avais considéré comme importun et classé sous l’étiquette de Loup des steppes. » (p. 121)

Au cœur des années 1920, Harry ne cautionne pas la légèreté de ses semblables, le grésillement des gramophones et l’inaudible musique jazzy qui supplante les « valeurs sûres » (Mozart, Tchaïkovski, …). Il dédaigne la société de son temps et la menace de seconde guerre qu’elle attire sur elle en cautionnant le nationalisme, sa colère et son désir de vengeance.

Bientôt, il rencontre Hermine3, une courtisane qui est un peu son reflet sur le plan psychologique et son contraire sur le plan existentiel. C’est elle-même qui va l’initier aux plaisirs de son temps (la danse, le sexe, les drogues, …) et l’aider à laisser s’exprimer non pas le loup et/ou l’homme qui sont en lui, mais les innombrables facettes de sa personnalité…

Hermann Hesse s’est ici livré à une introspection psychanalytique.

:avis:

J’ai voulu aimer un livre. Comme certains prétendent que les classiques déçoivent rarement, j’ai pensé en lire un mais, de préférence, pas trop vieilli. Le loup des steppes, paru en 1927 et interdit sous le régime nazi, figurait dans le top 20 de Sens critique et mettait en scène un grincheux : je me suis dit qu’on était faits pour s’entendre !

Cet ouvrage, d’une grande clairvoyance, est intéressant en ce qui concerne les considérations relatives à l’ambiance de ce qu’on nomme « les années folles » et à l’imminence de cette guerre haineuse dont peu de gens, à l’époque, semblent s’inquiéter. Hermann Hesse parait ici avoir un recul pacifique que n’ont pas ses contemporains et fait preuve d’une sagacité étonnante.

« Deux tiers de mes compatriotes lisent cette espèce de journaux, entendent ces chansons matin et soir ; de jour en jour, on les travaille, on les serine, on les traque, on les rend furieux et mécontents ; et le but et la fin de tout est encore la guerre, une guerre prochaine, probablement encore plus hideuse que celle-ci. Tout cela est simple et limpide, chacun pourrait le comprendre, s’il se donnait la peine d’y penser une heure. Mais personne ne le veut [...]. Réfléchir une heure, rentrer en soi un instant et se demander combien on est responsable soi-même du désordre et de la méchanceté dans le monde, cela, nul n’y consent ! » (p. 108-109)

Les réflexions, qu’elles soient liées à la psychologie, à la société, à la culture ou à la musique m’ont intéressée dans un premier temps, mais ont rapidement suscité en moi une forme d’ennui en raison de leur densité et, ensuite, de leur redondance…

En effet, j’ai trouvé que ce livre péchait par excès d’égotisme : Harry n’y fait que se regarder inlassablement. Même lorsqu’il est en rapport avec d’autres personnages et qu’il les apprécie, il ne fait que parler de lui, attendre qu’ils lui parlent de lui ou geindre pour qu’ils gardent l’attention sur lui.

Que ce soit par l’analyse4, le ricanement ou la complainte, Harry s’attarde invariablement sur sa personnalité dichotomique. Si ce livre a la qualité d’assurer au lecteur de ne pas se perdre, il m’a paru, au bout d’un temps, lourdement répétitif.

La dernière scène, très dissemblable du reste du livre en raison de la haute concentration d’hallucinogènes ingérée par le narrateur, fait un peu figure de feu d’artifice fantasque dans le roman. Bien qu’interpellée, je suis restée très perplexe…

Par ailleurs, le Loup des steppes5, qu’on se le dise, s’étale largement sur la musique en dehors de lui-même. J’ai donc pu m’éclairer de nombreuses réflexions sur la bonne et la mauvaise musiques, comme si notre débat analogue avait eu le temps de me manquer ;) … Cependant, j’ai une fois de plus pesté sur un discours trop « dogmatique », ce qui ne m’a pas aidée à apprécier davantage ce roman…

Ce serait une offense, m’étais-je dit, que de critiquer en outre le style d’un classique. Mais j’ai eu le loisir de découvrir que des extraits que j’avais recopiés dans mon carnet de citations6 figuraient sur Babelio sous une plume nettement plus esthétique à mon sens. Si j’avais su, j’aurais fait en sorte de me procurer le roman traduit par les soins d’Alexandra Cade et non par ceux de Juliette Pary (prenez-en bonne note si vous êtes intéressé !).

« Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde simple et indolent, qui se satisfait de si peu. Il t’exècre ; tu as pour lui une dimension de trop. Celui qui désire vivre aujourd’hui en se sentant pleinement heureux n’a pas le droit d’être comme toi ou moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l’âme et non de l’argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusants, n’est pas chez lui dans ce monde ravissant… » 7

En définitive, ce livre m’a paru étonnant par son cheminement historique et sa perspicacité (le fait qu’il ait été censuré sous le régime nazi en témoigne), mais tristement lassant dans tous ses autres aspects…

Encore raté.

:SC: :BB:

  1. Le double de l’auteur lui-même, les initiales identiques n’y sont pas pour rien. []
  2. Hein, que c’est gai? Je n’ai pas fini de me surpasser en matière de lectures euphorisantes, je vous le dis ! []
  3. Le féminin d’Hermann, n’est-ce pas… []
  4. Au début du roman, Harry se voit offrir une brochure de 30 pages où il est précisément question de son cas personnel : sa singulière schizophrénie y est étudiée froidement, à la manière d’un article scientifique. []
  5. Outre le nom d’un roman, c’est aussi le surnom que s’était donné H. Hesse lui-même. []
  6. Oui, j’ai recopié des extraits. Dix ! Si cette critique vous a semblé très piquante, voici de quoi l’adoucir… []
  7. Cet extrait est celui traduit par A. Cade. L’extrait correspondant est situé, dans l’édition traduite par J. Pary (voir couverture ci-dessus), à la page 148. []

Grâce et dénuement / Alice Ferney

:7:

« Non, pensait Esther, ceux-là ne se plaindraient de rien, ils ne connaissaient que le tranchant des choses. » (p. 59)

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A l’écart de la ville, sur un terrain vague, vit une famille de Gitans que les habitants ‘riches et civilisés’ méprisent. Angéline, la doyenne, partage ce territoire avec ses cinq fils, les quatre épouses des derniers et leurs enfants respectifs.

Esther, bibliothécaire, fait un jour son apparition auprès d’Angéline et se propose de lire des histoires à ses petits-enfants.

Alors qu’elle est qualifiée de « gadjé »1, elle va, par ses venues hebdomadaires, sa persévérance2 et sa générosité peu à peu communiquer aux enfants le goût des contes et des fables et trouver dans ce grand groupe à la culture si différente de la nôtre une place…
:avis:

J’ai éprouvé des difficultés à rentrer dans ce roman en raison de la généalogie complexe qui s’étend en dessous d’Angéline3 et de la culture atypique qu’on est amené à rencontrer abruptement dès les premières pages, mais l’apparition d’Esther – Esther qui joue le rôle de pont entre eux (les Roms) et nous, lecteurs (Gadji que nous sommes, tout comme elle) facilite l’immersion au cœur de cette singulière histoire…

L’écriture de l’auteure décrit avec finesse et sobriété l’existence humble des gens du voyage.

« Oui, la vitalité s’était enfermée en eux. Partout, ils trouvaient leurs marques. Le ravitaillement sans argent, l’eau potable qu’il fallait chercher à la pompe, les sources occasionnelles de revenu, les tournées des hommes dans la banlieue, tout cela eût semblé à d’autres une existence impossible et tout cela assurait un rythme à leur vie. » (p. 26)

J’ai ressenti beaucoup de respect de la part d’Alice Ferney vis-à-vis de ses personnages : Grâce et dénuement est un roman à la fois sensible et retenu. Il n’émet pas de jugement à l’égard des Roms/Gitans et nous invite à la tolérance.

Ce livre m’a permis de passer un plaisant moment et m’a surprise par sa capacité à mettre au jour – le roman porte bien son titre – la grâce qui peut émaner du dénuement et ce, sans faire preuve de complaisance pour autant. Il projette le lecteur dans un monde gris et revêche, l’y fait macérer jusqu’à substituer à la bienséance davantage d’humanité…

Cécile QD9 et Marie m’ont toutefois permis de prendre conscience a posteriori de quelques bémols : les échanges entre Esther et Angéline et les siens restent toujours très superficiels. Je m’étonne donc avec elles que la magie ait lieu, que cette leçon d’humanité passe avec tant de facilité quand les relations tissées entre les Roms et la Gadjé demeurent finalement très peu profonds…

Aussi, tout en se gardant de les juger, Alice Ferney décrit le mode de vie des Gitans par la malpropreté, l’inculture, l’oisiveté, l’alcoolisme, les larcins, le machisme, les violences conjugales, l’infidélité, … Mais évite-t-on les clichés avec une description pareille à celle-là?

Quoi qu’il en soit, force est de constater que le livre fait son effet si l’on se laisse porter sans y réfléchir… Une jolie découverte !

Ce livre a été lu dans le cadre d’une lecture commune avec Del et Lucile.

:SC: :BB:

  1. Dans ce roman, Alice Ferney attribue au mot « gadjé » la traduction « putain ». En réalité, ce terme ne sert aux Roms que pour qualifier les individus qui ne sont pas des Roms… (Source.) []
  2. Esther se bat, tout au long du livre, pour qu’Anita, l’aînée des enfants, bénéficie d’une inscription à l’école municipale. []
  3. La famille compte 20 personnages environ. []

Fahrenheit 451 / Ray Bradbury

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« Ils [Les livres] courent dans tous les sens, mouchant les étoiles et éteignant le soleil. On en sort complètement déboussolé. » (p. 92)

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Fahrenheit 451 dépeint une société contrôlée où la lecture et la réflexion constituent des actes dangereux qui sont proscrits et sévèrement punis.

Guy Montag est pompier dans une ère où la fonction consiste non pas à éteindre les incendies mais à les provoquer de façon à rétablir l’ordre chez les insoumis qui auraient encore des livres en leur possession…

Clarisse McClellan, une jeune fille qui s’abreuve de pourquoi et se maintient de la sorte à la lisière de l’illégalité, va toutefois parvenir à détourner Guy Montag de sa mission pour le conduire sur la voie de l’introspection…

« Comment ça a commencé? Comment vous vous êtes retrouvé là-dedans? Comment avez-vous choisi votre métier? Qu’est ce qui vous a donné l’idée de faire ce travail? Vous n’êtes pas comme les autres. J’en ai vu quelques uns ; je sais. Quand je parle, vous me regardez. Quand j’ai dit quelque chose à propos de la lune, hier soir, vous avez regardé la lune. Jamais les autres ne feraient ça. Les autres me planteraient là et me laisseraient parler toute seule. Ou me menaceraient. Personne n’a plus le moindre instant à consacrer aux autres. Vous êtes un des rares à pouvoir me supporter. Voilà pourquoi je trouve tellement bizarre que vous soyez pompier ; ça ne vous va pas du tout, dans un sens. » (p. 45)

… Mais pas plus tard que cinq jours après leur rencontre, Clarisse disparaît, laissant le pompier dans un état d’agitation grandissant.

L’homme aspire à partager avec son épouse Mildred ses interrogations et son tourment mais, se comportant en citoyenne modèle dans ce monde happé par les médias et le bruit permanent, celle-ci reste complètement sourde à ses appels, tandis qu’elle demeure d’un autre côté tout à fait réceptive aux télécrans1.

« Personne n’écoute plus. Je ne veux pas parler aux murs parce qu’ils me hurlent après. Je ne peux pas parler à ma femme ; elle écoute les murs. Je veux seulement quelqu’un qui écoute ce que j’ai à dire. » (p. 114)

Bientôt, Guy Montag ressort très perturbé du dernier autodafé perpétré chez une femme ayant préféré s’immoler avec ses livres que de les abandonner à tout jamais…

« Il doit y avoir quelque chose dans les livres, des choses que nous ne pouvons pas imaginer, pour amener une femme à rester dans une maison en flammes ; oui, il doit y avoir quelque chose. On n’agit pas comme ça pour rien. » (p. 78)

Dès lors, l’homme amorce une tentative pour remonter le fleuve à contre-courant. Il convoite le contenu du livre qu’il a sauvé des flammes chez sa dernière victime et se fait porter malade. Toutefois, son chef hiérarchique, le capitaine Beatty, n’entend pas laisser sa brebis s’égarer aussi facilement…

:avis:

Ce roman d’anticipation a été publié en 1953, mais il n’a pas vieilli. Il met au jour des problématiques préoccupantes vers lesquelles notre monde tend vraisemblablement à se diriger : la déshumanisation de la société, l’oubli des valeurs, la distanciation de l’homme par rapport à la nature, la suprématie de la société de consommation, l’abrutissement du peuple face à la généralisation des phénomènes de masse, … autant de sujets qui continuent de poser question, sans doute même avec davantage de force à mesure que les années passent…

La sagacité de cette oeuvre me semble donc indéniable. Pourtant, j’avoue avoir été bien moins conquise par cette dystopie que par celle que George Orwell donnait à lire quatre années plus tôt. Après avoir été séduite par 1984, j’en attendais beaucoup de Fahrenheit 451. Hélas, j’avoue en ressortir assez déçue.

Là où George Orwell barricadait  toutes les issues, offrant un monde totalitaire réfléchi à l’extrême où aucun sujet ne pouvait opposer de résistance sans y perdre la vie ; Bradbury nous présente, quant à lui, l’ébauche d’une société dont le climat est certes alarmant, mais dont les tenants et aboutissants m’ont paru confus faute de développement2. En effet, l’auteur a la particularité de ne pas s’attarder et d’aller à l’essentiel, tant au point de vue du fond que de la forme.

A défaut de voie de garage et de détails vainement espérés, je n’ai pas pu prétendre m’accrocher aux personnages qui sont soit écervelés/insupportables (Mildred et ses copines), couard (le vieux Faber), pontifiant (Granger) ou encore… disparu aussi vite que présenté (Clarisse) ! Montag profite d’un portrait un peu plus complet et nuancé, mais je n’ai pas trouvé en lui suffisamment de force d’esprit ou de traits originaux qui me le rendent vraiment sympathique. Étonnamment, c’est le profil du perfide Beatty qui m’a le plus intéressée. Et pour cause, c’est grâce à lui que Fahrenheit 451 connaît à mon sens son apogée.

On doit en effet à ce personnage la majorité des explications attendues quant à la raison de l’aversion qui règne à l’égard des livres et quant au fonctionnement de la société.

Le lecteur apprend grâce à lui que les livres n’ont pas été balayés par suite d’un mouvement dictatorial soudain, mais que c’est la population qui, en s’abrutissant via les médias de masse, a été la proie d’une ignorance nécessitant une vulgarisation toujours plus importante, conduisant petit à petit à un réel appauvrissement culturel…

« Livres raccourcis. Condensés, Digests. Abrégés. Tout est réduit au gag, à la chute. [...] Condensés de condensés. Condensés de condensés de condensés. La politique? Une colonne, deux phrases, un gros titre ! Et tout se volatilise ! » (p. 82-83)

… Que, suite à cela, la scolarité a été écourtée et que toutes les matières scolaires qui ne sont pas techniques (les langues, l’histoire, la philosophie, …) ont fait l’objet d’une négligence, puis d’un abandon…

« Pourquoi apprendre quoi que ce soit alors qu’il suffit d’appuyer sur des boutons, de faire fonctionner des commutateurs, de serrer des vis et des écrous? » (p. 84) – « Tout homme capable de démonter un télécran mural et de le remonter, et la plupart des hommes en sont aujourd’hui capables, est plus heureux que celui qui essaie de jouer de la règle à calcul, de mesurer, de mettre l’univers en équations, ce qui ne peut se faire sans que l’homme se sente solitaire et ravalé au rang de la bête. » (p. 90)

…Que la littérature, la philosophie et la sociologie ont été écartées parce qu’elles entravaient le bonheur des gens / faisaient figure de portes ouvertes à la mélancolie…

« Est-ce que vous voyez maintenant d’où viennent la haine et la peur des livres ? Ils montrent les pores sur le visage de la vie. Les gens installés dans leur tranquillité ne veulent que des faces de lune bien lisses, sans pores, sans poils, sans expression. Nous vivons à une époque où les fleurs essaient de vivre sur les fleurs, au lieu de se nourrir de bonne pluie et de terreau bien noir. Même les feux d’artifice, si jolis soient-ils, résultent d’une chimie qui prend sa source dans la terre. Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, nous nous croyons capables de croître à grands renforts de fleurs et de feux d’artifice, sans accomplir le cycle qui nous ramène à la réalité. » (p. 115-116)

Et, au final, que les pompiers sont finalement devenus fort utiles dans la société pour mettre tous les citoyens sur le même pied…

« Nous ne laissons pas libres et égaux comme le proclame la Constitution, on nous rend égaux. Chaque homme doit être l’image de l’autre, comme ça, tout le monde est content ; plus de montagnes pour les intimider, leur donner un point de comparaison. Conclusion : un livre est un fusil chargé dans la maison d’à côté. Brûlons-le. Déchargeons l’arme. » (p. 87)

- C’est d’ailleurs non sans sarcasme que Beatty témoigne de l’extrémisme dont le système est par conséquent devenu capable…

« A présent, on sait comment les étouffer dans l’oeuf. On ne peut pas construire une maison sans clous ni bois. Si vous ne voulez pas que la maison soit construite, cachez les clous et le bois. Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun.  » (p. 90)

Ce ne sont que de courts extraits, mais Bradbury nous propose dans ce chapitre un discours riche en informations – discours qui convie à de très intéressantes réflexions. Cependant, une ombre noircit le tableau : la suite.

Passé cet extrait, Bradbury nous offre une fin sous forme de course poursuite digne d’un film de série B en lieu et place d’une suite aboutie à la fiction intelligente qu’il avait entamée et dont la première partie était, quant à elle, capable d’éveiller le lecteur / de contribuer à son questionnement. Et, pire que cette cavalcade finale, j’ai déploré une clôture d’un genre encore différent, à mi-chemin entre le récit d’aventures et la quête spirituelle… Un dernier chapitre qui s’est avéré pour moi désagréablement brutal, dans le changement d’atmosphère, et ô combien stérile et ennuyeux.

Enfin, je déplore par ailleurs les stéréotypes qui se profilent au sein du roman : les femmes – à l’exception de Clarisse – passent pour des pintades sans cervelle qui ne vivent bien que scotchées à leurs « télécrans » et ruinent leurs maris travaillant dur pour leur offrir toujours plus de divertissement. Ce livre ne recèle pas qu’une critique sociale objective, mais aussi une discrimination de genre… inhérente à l’époque peut-être, mais malgré tout dérangeante3.

Un roman basé sur une idée de génie mais insuffisamment exploitée à mon goût. A regret, Fahrenheit 451 a suscité chez moi un plaisir de lecture très inégal.

« Les livres sont faits pour nous rappeler quels ânes, quels imbéciles nous sommes. Ils sont comme la garde prétorienne de César murmurant dans le vacarme des défilés triomphants : « Souviens-toi, César, que tu es mortel. ». » (p. 119)

Cette lecture rentre dans le cadre du challenge « 100 ans de littérature américaine ed. 2011″.

  1. Ecrans télévisuels placés sur les murs d’une pièce ; dispositif à la technique très évoluée où les acteurs et les spectateurs ont la possibilité d’interagir / de communiquer ensemble. []
  2. Lors du troisième chapitre, c’est-à-dire à la fin du livre, la guerre dont on dit préalablement qu’elle est sur le point d’éclater, est annoncée. Mais pour quelles raisons? Par la faute de qui et contre qui? Qu’elle surgisse au moment où Guy Montag entreprend justement sa rebelle évasion m’a paru incongru : une guerre peut-elle être déclarée suite à la désobéissance d’un seul homme ? []
  3. J’ai de loin préféré la misogynie de Tolstoï dans La sonate à Kreutzer, elle avait au moins le mérite d’être explicite et de me faire rire ! []