
Nicolas Ancion, auteur. (© L. Bazzoni)
Nicolas Ancion, un auteur belge aussi productif que renommé, a accepté de répondre à mes quelques questions.
Le but de l’interview est avant tout de le faire (mieux) connaître de vous, donc de vous tenter de lire ses productions littéraires déjà nombreuses – et couronnées de prix littéraires de surcroît ! – mais aussi de vous faire découvrir ses goûts, les auteurs/livres qui l’ont influencé ou marqué, notamment parmi les Lettres belges.
Avis, donc, aux challengeurs « littérature belge » qui seraient en panne d’inspiration ou ne rechigneraient pas à devenir de bons gros (que dis-je? énormes!) Belges – ferrés en ce qui concerne le patrimoine littéraire de ce petit pays qui ne sera peut-être bientôt plus que de l’ordre du souvenir -, vous avez ici quelques bons ouvrages à vous mettre sous la dent !
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Nicolas, vous vous êtes essayé au théâtre, à la poésie, à la prose (romans et nouvelles) et même à la bande dessinée. Comment expliquez-vous cet éclectisme?
N.A. : Je suis toujours partant pour de nouveau défis. Je n’ai pas envie de répéter à l’infini les mêmes idées, les mêmes recettes, les mêmes textes finalement. Le meilleur moyen de se remettre sans cesse en question, à mes yeux, c’est de se lancer dans des projets d’écriture très différents. A l’heure actuelle, cela veut dire l’écriture de scénario pour le cinéma, de livres pour enfants et de pièce de théâtre pour marionnettes… Si on me propose un projet inédit et emballant, j’ai du mal à refuser.
Dans quel genre vous sentez-vous le plus à l’aise et pourquoi?
N.A. : Je pense que la nouvelle est le format que je maîtrise le mieux. Parce que j’en ai déjà écrit quelques dizaines, dans des genres assez différents, d’une part, et parce que c’est une longueur qui convient bien à mon tempérament. Je vois un personnage plongé au cœur d’une scène précise, j’ai l’intuition que son projet est foireux et je peux me lancer dans l’écriture, je n’ai pas besoin de plus de matériaux. Trois heures d’écriture plus tard, la première version du texte est bouclée.
Vous aviez 24 ans quand a été publié votre premier roman Ciel bleu trop bleu.
Avez-vous toujours été passionné par la littérature?
N.A. : Oui, j’ai toujours aimé qu’on me raconte des histoires, déjà avant de savoir lire moi-même, j’ai grandi dans un théâtre de marionnettes ; le métier de mes parents, c’était de raconter des histoires. Il y avait beaucoup de livres à la maison, des BD et des chansons de geste, des beaux livres et de la poésie, j’ai toujours aimé lire, j’ai toujours été un lecteur sans le sou, dans les bibliothèques publiques et les librairies d’occasion. La littérature, c’était ma manière de voyager.
Y a-t-il des auteurs qui ont animé ou confirmé en vous le plaisir de lire et/ou l’envie d’écrire?
N.A. : Il y en a tant que c’est bien difficile et injuste d’en citer certains, mais je peux en nommer quelques uns qui m’ont donné envie d’écrire à mon tour : Boris Vian, Eugène Savitzkaya, Jacques Sternberg, Fernando Arrabal … Pour le plaisir de lire, ce sont surtout des livres que je citerais, plutôt que des auteurs. Récemment, je pense à « La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski ou « Epépé » de Ferenc Karinthy, mais aussi « 325000 francs » de Roger Vailland ou « Les racines du mal » de Dantec.
Récemment, j’ai appris sur votre blog Post-it littéraire que vous aviez lu une bonne centaine d’auteurs belges dans le courant de la décennie précédente.
S’agissait-il là d’un défi que vous vous étiez lancé? Quelles ont été vos motivations pour cela ?
N.A. : Quand j’avais dix-sept ans, j’ai remporté un concours d’écriture et on m’a offert un bon de 60 euros dans une librairie qui ne proposait que les œuvres de littérature belge au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. J’ai regardé les rayonnages. Il y avait quelques noms que je connaissais comme Jean Ray, Maurice Maeterlinck ou Henri Michaux mais surtout des étagères entières de textes inconnus. J’avais l’impression de pénétrer dans la caverne d’Ali Baba ou de découvrir un trésor englouti. Tous ces livres m’avaient été cachés pendant ces années d’école ! Je suis reparti avec Jean-Philippe Toussaint, Eugène Savitzakaya, André Baillon et je suis tombé sous le charme. Tous ces auteurs avaient un imaginaire bien à eux mais nourri par des réalités qui étaient proches des miennes, ils me parlaient comme de vieux amis. Du coup, d’un auteur j’ai rebondi vers un autre, suivant certains éditeurs et certaines collections (Passé Présent chez Jacques Antoine et Espace Nord chez Labor, deux collections qui on republié les textes introuvables des lettres belges), pour finir par lire vraiment beaucoup d’auteurs du grand nord francophone européen.
Ces compatriotes vous ont-ils influencé dans votre travail?
Si vous deviez retenir cinq d’entre eux, quels seraient-ils?
N.A. : Oui, leur influence est profonde, marquante. J’en ai déjà cité quelques uns, mais je peux certainement reprendre :
- André Baillon, écrivain fou, obsédé par les mots ;
- Paul Emond, dont « La danse du fumiste » est un des romans qui m’ont soufflé à la fin de l’adolescence ;
- Henri Michaux, pour l’humour de « Un certain plume » et sa poésie qui ne se laisse pas déchiqueter par la mode des textes troués ;
- les trois premiers romans de Jean-Philippe Toussaint, pour leur manière de raconter l’histoire, par petites tranches, pleines d’humour ;
- et, en bande dessinée, le grand chaos de Willy Vandersteen, dessinateur flamand, qui a tant publié dans tous les sens qu’il est l’anti-hergé par excellence. Son œuvre est contradictoire, malfoutue, mal numérotée et, pourtant, il y a des dizaines d’albums à l’imaginaire débridé que j’adore, et qui m’ont durablement marqué (même si je les trouvais nuls quand j’étais gamin).
Il doit bien y avoir aussi des productions d’auteurs belges auxquelles vous n’avez pas adhéré?
Si oui, lesquelles, et pourquoi?
N.A. : Ah, bien sûr, je reste un lecteur critique, ce n’est pas parce que c’est belge que c’est bon. Les romans de Jacqueline Harpman ou ceux d’Amélie Nothomb, par exemple, me tombent des mains. Tous les lecteurs ne cherchent pas la même chose dans la littérature, bien heureusement. Pour quelle raison ne puis-je pas rentrer dans les textes de ces deux auteurs ? Pour la première, je pense que c’est parce que ses textes manquent complètement de ce qui fonde pour moi la littérature : le second degré, un écrivain qui ne met pas dans son texte une forme de distance, de recul pour rappeler que ce qu’il écrit n’est jamais que de la littérature, devient vite prétentieux. Avec les textes d’Harpman, j’ai toujours cette sensation, d’être contemplé de haut par un auteur imbu de sa propre personne. Ça m’empêche d’entrer dans le texte. Avec Amélie Nothomb, rien n’empêche d’entrer dans le texte, au contraire, c’est comme bu beurre fondu, mais une fois qu’on est à l’intérieur, il n’y a rien à voir. On ressort tout de suite de l’autre côté et on n’a rien trouvé à se mettre sous la dent.
Je vous propose à présent quelques dernières petites questions.
Pouvez-nous révéler…
Votre roman préféré (toutes littératures confondues) :
N.A. : Un seul ? C’est injuste ! Allez, « La vie mode d’emploi » de Georges Perec.
Un auteur que vous admirez :
N.A. : Roger Vailland, qui s’est réinventé sans cesse et qui a été capable de se dire : cette année, j’écris le Goncourt et qui l’a obtenu (pour un livre qui n’est pas son meilleur, bien sûr, c’est là qu’on voit bien que c’est du sur mesure).
Un personnage de livre qui vous a fort marqué :
N.A. : Jacques Sternberg, l’auteur qui est le personnage principal de « L’employé » de Jacques Sternberg, un roman qui n’a rien à voir avec l’autofiction, je vous rassure tout de suite.
Une BD que vous encensez et recommandez :
N.A. : Il y en a tant ! En BD grand public, je dirais la série « Lincoln » par les frères Jouvray chez Paquet, en roman graphique, peut-être « Black Hole » de Charles Burns.
Le livre dans lequel vous êtes plongé en ce moment (ou celui que vous avez refermé en dernier) :
N.A. : Je lis Kenneth Cook, « Cinq matins de trop », un cauchemar australien qui s’avale comme un verre d’alcool fort.
Le travail littéraire que vous avez vous-même réalisé et dont vous vous estimez aujourd’hui le plus satisfait :
N.A. : C’est une question compliquée car si j’étais satisfait de ce que j’écris, je n’aurais plus envie d’écrire car l’écriture naît toujours d’une forme de frustration. On est frustré par rapport à ce qu’on vit alors on écrit pour changer les choses dans l’imaginaire, on est frustré par ce qu’on a écrit alors on écrit encore pour faire mieux. Si je dois vraiment citer un texte, je dirais peut-être mon recueil de nouvelles « Nous sommes tous des playmobiles » parce que tout le monde dit que les nouvelles ne marchent pas, dans le monde de l’édition, alors que les lecteurs, eux, en raffolent.
Le personnage que vous avez créé vous ressemblant le plus :
N.A. : Richard Moors, héros de « L’homme qui valait 35 milliards », artiste raté, qui voudrait changer le monde mais parvient déjà difficilement à se lever le matin.
La vision que vous avez de votre avenir sur le plan littéraire :
N.A. : Ce qui est réjouissant avec l’avenir c’est que personne ne le connaît aujourd’hui, le meilleur moyen de le découvrir, c’est de le vivre. Cela vaut pour la vie en général et pour la littérature en particulier. J’ai mille projets, de jolis chantiers dans des directions très différentes, cela donne l’envie de sortir du lit de bonne heure et de se mettre au travail. Tiens, finalement, je ne ressemble pas tant que ça à Richard Moors.
Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
N.A. : Non, non, ça ira comme ça. Ah ben, si, mon dernier roman, « L’homme qui refusait de mourir » (Editions Dis Voir) vient d’arriver en librairie et il contient de magnifiques illustrations de Patrice Killoffer, qui illustre aussi les aventures de Fantômette dans la bibliothèque rose, même si ce titre se rangerait plus volontiers dans la bibliothèque noire.
Merci Nicolas de m’avoir accordé cette interview.
Bonne continuation et à bientôt !
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