Puisque rien ne dure / Laurence Tardieu

:7:

« Amarrés l’un à l’autre, nous n’en finissons pas de tomber »

:resu:

Ce roman raconte la douleur et l’éloignement d’un couple ayant perdu son unique enfant.

Au commencement du livre, nous sommes en 2005 et Vincent lit Geneviève, son ex compagne. D’une écriture malhabile, elle lui a adressé une lettre où elle lui demande de venir parce qu’elle est en train de mourir et qu’elle souhaite une ultime discussion…

Avant qu’il n’ait rejointe celle qu’il a aimée autrefois et qu’il n’a plus vue depuis quinze ans, les journaux intimes tenus par Geneviève en 1990 nous offrent – au milieu du récit – une incursion au cœur de la tragédie qui fut la leur : la disparition (l’enlèvement présumé) de Clara, leur petite fille, a creusé un fossé infranchissable entre Vincent et Geneviève. Meurtris par leur souffrance et leur façon inconciliable de la gérer, ces parents ont vogué vers un échec irrémédiable et précipité…

Laurence Tardieu relate ici les divergences qui ont mené ce couple à la séparation : la révolte et la résignation, le mutisme et la parole, l’enfouissement et la mémoire. Elle aborde aussi la fragile reconstruction de soi après pareil effondrement…

« Laura, tout à l’heure, au téléphone : « Tu parles comme si tu allais mourir. Tu verras, même si aujourd’hui tu ne peux pas encore l’envisager, la vie reprendra ses droits, tu recommenceras quelque chose… »
Elle se trompe. Elle n’a pas d’enfant, elle ne sait pas. Ma vie peut-être se prolongera, mais comme une prothèse sur un moignon : le bras n’est plus là, la chair n’est plus là. A la place, un bout de métal qui ne sent rien, ni le froid ni le chaud, ni la douleur ni les caresses. « Garanti incassable ». » (p. 63)

:avis:

Puisque rien ne dure ne livre rien de son contenu en surface. Du moins, s’il le fait, il le fait mal : un titre consensuel, une feuille de tilleul qui évoque la « gentille » forme d’un cœur, une quatrième pour le moins tronquée qui laisse n’importe quel acheteur envisager une bleuette souffreteuse et vibrante, ainsi qu’une étiquette racoleuse « sélection du prix des lecteurs » qui pue le marketing à plein nez.1

La première partie du livre m’a laissée un peu perplexe. J’ai tâté le terrain avec circonspection, ne sachant pas quel genre de roman à l’eau de rose j’entreprenais d’ingurgiter… Très peu éclairante sur le véritable sujet de l’histoire, cette partie s’accompagne d’un procédé franchement casse-pipe : c’est Vincent qui s’y exprime ; c’est donc une femme (l’auteure) qui se met dans la peau d’un homme (le narrateur). Un peu comme dans Bonheur fantôme, j’ai été parfois gênée par cette sensibilité très féminine qui émanait de la bouche d’un homme : ça manquait de crédibilité, paraissait vaguement surnaturel…

« Je me perds. Qu’on me sauve, je me perds. Qu’on me prenne dans les bras. » (p. 12)

Quand est arrivée la seconde partie, en revanche, celle écrite de la main de Geneviève, non seulement les choses se sont dessinées mais ont aussi pris du relief. La douleur de celle-ci m’a contaminée avec une exemplaire constance : versant des larmes à gros bouillons sans interruption de la page 60 à la page 1202, j’ai eu l’immense plaisir de constater que ce livre ne me laissait en aucun cas indifférente…

« Moi, ce que je connais de la mort, ce ne sont pas les corps peu à peu abîmés, dévastés : c’est le vertige du vide, la stupeur du rien, qui vous happe sans fin, à n’en plus finir. » (p. 79)

S’étalant largement sur le vide et le rien – mes sujets de prédilection quand j’ai le cafard -, ce roman m’a beaucoup touchée. La manière dont Laurence Tardieu exprime l’attente, le poids de l’absence, la solitude et son silence fait de cris m’est apparue comme profonde et belle.

Même si la dernière partie de ce livre m’a semblé un peu plus surjouée que le reste, j’ai, comme l’a très judicieusement décrit In Cold Blog, été charmée par ce « court roman dont le nombre de pages est inversement proportionnel à la charge émotionnelle ».

En dépit de ses arguments extérieurs fâcheusement mercantiles, ce récit intimiste mérite qu’on s’y attarde. Si comme moi, vous avez été las de compter les dernières lectures qui vous ont laissé passablement insensible, alors Puisque rien ne dure est pour vous. Je vous garantis des dodécanoeuds à la gorge, ça fait un bien fou !

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  1. C’est là que vous me demandez pourquoi j’ai fait l’acquisition de ce livre. Je ne sais pas. La résonance délicate du nom de l’auteure, peut-être? Laurence Tardieu. Il y a une promesse de lyrisme derrière la juxtaposition de ces voyelles et de ces consonnes, vous ne trouvez pas ? Trêve de divagations : j’ai dû lire la critique très positive de l’un de vous… []
  2. C’est-dire de la moitié du livre à sa fin. []

Le pingouin / Andreï Kourkov

:5:

« Je vais avoir quarante ans, et l’être qui m’est le plus proche est un pingouin… » (p. 153)

:resu:

Victor Zolotarev, écrivain raté, vit seul dans un appartement avec son pingouin mélancolique appelé Micha.

Bientôt, Victor se voit proposer un poste atypique dans une agence de presse : chargé d’écrire les nécrologies de personnes à la fois célèbres et vivantes, il s’accommode de ce nouvel emploi peu contraignant sans se poser aucune question… Mais il se rend compte rapidement que son nouveau travail n’est pas sans risque, car les morts qu’il honore à l’écrit finissent par trépasser les uns après les autres.

De rencontres insolites en péripéties incongrues, Le pingouin est un roman absurde et inattendu…

:avis:

Bon, bon, bon.

J’ai l’impression de n’avoir rien compris à ce livre. Les allusions à l’histoire et à la culture post-soviétiques – à propos desquelles j’avoue ne rien connaître1 – ainsi que la grande place dédiée à l’absurde y sont sans doute pour beaucoup… Mais pas seulement !

En effet, Andreï Kourkov nous propose de suivre ici un personnage (Victor) franchement naïf. La lectrice que je suis n’a donc eu d’autre choix que de poser sur les événements un regard… si pas tout aussi naïf, presque autant ! Oserais-je publiquement révéler que je n’ai jamais envisagé que la mafia jouait un rôle dans ce livre? …

« Va à la rédaction… Je vais appeler ma secrétaire pour qu’elle te laisse entrer dans mon bureau. Dans le coffre-fort, tu prendras la serviette marron que tu me rapporteras… Je vais te donner la clé. Si tu te rends compte que tu es suivi, débarrasse-t-en sans qu’on te voie et balade-toi en ville jusqu’au soir… » (p. 142)

Malgré plusieurs passages criants, je n’ai vu, comme Victor, que des « bizarreries » que je n’étais pas capable de nommer : la mafia n’étant jamais évoquée explicitement en dehors de la quatrième-de-couverture-que-je-n’avais-pas-lue (!), ce n’est qu’en lisant quelques critiques après avoir fini le bouquin que les choses se sont soudainement clarifiées…

Cette mise en lumière tardive ne m’aura toutefois pas permis de revoir mon jugement. Or, ce roman a fait pour moi figure de déception… Je peux sans problème reconnaître au Pingouin une évidente originalité et une grande force : celle de propulser habilement le lecteur dans une perception candide/désaxée au point de le rendre tout à fait innocent (j’en suis la preuve vivante), mais si je m’étais attendue à lire une fiction désopilante et éminemment sympathique, je l’ai perçue comme plutôt cafardeuse… Bref, je n’ai pas le souvenir d’avoir souri.

Ce livre, bien que riche en rebondissements, m’a paru plat et longuet. J’ai déploré la banalité des personnages ou, plutôt, leur personnalité très terne, leur manque d’expressivité et de relief : Le pingouin ne fait pas dans le sentiment. Seul Micha m’aura attendrie quelques fois…

« Le pingouin, son repas englouti, revint près de son maître, que cette attitude câline étonnait. Il le caressa, et sentit son protégé se serrer plus fort contre sa jambe. » (p. 140)

Enfin, et sans doute que cela contribue en partie à la singularité de ce roman, nombreuses sont les énormités qui prennent place dans la vie de Victor et qui suscitent son attention pour un temps dérisoire. Alors que le lecteur est tenté de creuser, il n’a d’autre choix que de suivre le narrateur qui y pense et qui oublie. Ce manque de suite dans les idées – parfaitement réfléchi et maîtrisé par l’auteur – m’a parfois quelque peu agacée…

Pour finir, la traduction de ce poche – truffée de coquilles – et son style saccadé ont définitivement empêché ce livre de me convaincre.

Reflet de la période post-soviétique, les contemporanéistes trouveront sans aucun doute à ce roman un véritable intérêt historique. Ils percevront les subtilités de cette histoire et s’amuseront de son caractère absurde. Quant à moi, mon amertume tient en grande partie, je crois, de mon inculture et de mon absence de prise de conscience par rapport à l’étendue de la naïveté du personnage principal au commencement de cette lecture… Malgré tout, je crois que Le pingouin n’est pas le genre de lecture dont j’avais envie ou besoin pour le moment. Je suis donc malheureusement passée à côté…

Un roman qui, objectivement, mérite le détour pour autant qu’on évite de tomber dans les mêmes pièges que moi… BE AWARE ! ;)

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Petit bac 2012, catégorie « animal » (1/10).

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  1. Ignorance à laquelle j’ai vaguement tâché de remédier entre temps, merci Szymon ! []

Bilan 2011 : tardivement mais sûrement !

Bonjour à tous,

Permettez-moi dans un premier temps de vous souhaiter une bonne et heureuse année 2012 – mes voeux courront 25 jours de plus que ceux que des autres, vous êtes couverts pour le froid de janvier 2013 ! ;):)

Voici le bilan – peu grisant – de cette année littéraire :

2011 aura été une année plus active que 2010 comme l’atteste ce tableau où je passe pour tout sauf pour une littéraire ;)

42 bouquins lus cette année contre 28 l’année précédente : une performance pour l’escargot que je suis. Répétez-le moi encore : « ce n’est pas la quantité qui compte ». Oui, sauf qu’on peut se dire qu’en en lisant plus, on a peut-être aussi plus de chances de tomber sur davantage de coups de coeur. Ca n’a malheureusement pas été le cas cette année…

Avec une appréciation globale de 5/10, je ne peux pas prétendre avoir trouvé de quoi vraiment combler la lectrice que je suis. Ce 5 n’est pas le résultat d’une moyenne de grands hauts et de grands bas, mais de petits bas et de petits hauts : huit 7, neuf 6, quatorze 5, six 4, deux 3. 2011 n’aura donc, cela se voit, pas connu de coups de foudre.

Malgré tout, je retiens plusieurs livres que j’ai pu conseiller chaleureusement même si j’eus préféré pouvoir en recommander ardemment.

Mary R. Ellis m’a capturée dans un univers tragique et dense mais ô combien émouvant quand j’ai découvert son premier roman Wisconsin ; Le treizième conte de Diane Setterfield m’a permis de passer un moment très agréable, hors du temps ; Premier amour de Joyce Carol Oates m’a marquée par son étrangeté et son onirisme ; L’oiseau des morts d’André-Marcel Adamek m’a ravie par sa poésie et ce partage, rare, de la vie d’une délicate et innocente corneille ; Quand souffle le vent du nord de Daniel Glattauer s’est laissé dévorer en dépit de sa facilité et de ses répétitions, « faiblesses » discrètes qui m’auront tout de même empêchée de découvrir la suite de ce roman…

Ce n’est pas rien, il n’y a pas eu que des déceptions ! Néanmoins, le grand rêve d’un livre qui se distingue et surplombe dignement tous les autres se sera fait attendre jusqu’au bout et en vain…

J’entame donc 2012 sans acharnement et me laisse le loisir d’oublier une frustration bien présente.
J’ai pris la décision de lire à mon aise, de ne plus écrire de critique si je dois chercher à exprimer un ressenti qui flirte avec quelque chose comme de l’indifférence ou de la lassitude. Je pense que je me suis éreintée à toujours rendre compte de mes lectures, à toujours vouloir trouver des mots pour ce qui n’en avait pas. Plutôt que d’écrire avec une régularité de métronome1 et voir la qualité de mes arguments s’effilocher, je préfère me faire plus rare et rendre compte des livres qui auront eu une résonance, un impact, qui m’auront touchée d’une manière ou d’une autre, simplement…

Je vous souhaite à tous des lectures tout en couleurs qui vous enthousiasment, vous ébranlent, vous émeuvent, vous percutent… Bref, qui ne vous laissent pas insensibles ! ;)

A bientôt,

Reka

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  1. Et encore, pas tant que ça ! []


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