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Qui touche à mon corps je le tue / Valentine Goby

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Ce court roman (137 p.) est scindé en 5 chapitres indiquant la progression du temps : l’aube, midi, 16 heures, 22 heures, l’aube.
Au cours de cette longue journée, s’expriment à tour de rôle Lucie L., Marie G. et Henri D.

Cela se passe le 29 juillet 1943,
Lucie L. manipule la sonde et la poire. Alors que son mari séjourne en Allemagne, seule, elle avorte.
Marie G. est enfermée en cellule depuis 50 nuits. Elle va être guillotinée pour avoir prêté assistance à des femmes qui souhaitaient avorter.
Henri D. est l’exécuteur attitré de Marie G. Parce que l’avortement est considéré comme immoral dans le régime en place, il se prépare à donner la mort une fois de plus…

Chapitre après chapitre, sont offerts les réminiscences, les réflexions et ressentis de ces trois personnages. Parallèlement et à l’insu les uns des autres, chacun ravale sa douleur en silence. Ils attendent…

La première partie du roman nous offre un aperçu de l’enfance des trois intervenants. Elle met au jour l’âpreté de leur vie dès son commencement, les raisons qui expliquent en partie ce qu’ils sont devenus :

Lucie L. a vécu un amour fusionnel avec sa mère. Elle était dévorée par cette dernière au point de ne pas oser penser « je ». Lucie a grandi avec le sentiment que sa seule possession ou sa seule liberté se résumait à son propre corps, sentiment qui a engendré un refus de le/se partager…

Plus tard, tant de fois, je serai tentée de disparaître à nouveau dans son corps, je reviendrai à la maison étranglée de chagrins atroces, je m’effondrerai, à cause de ma voix cassée, à cause de la caresse inachevée d’un homme, j’attendrai de ma mère qu’elle porte tout, supporte tout, qu’elle m’absorbe, je me laisserai tomber dans son amour qui n’a pas de fond. Nous nous refermerons comme un coquillage, nous suffisant l’une à l’autre, hermétiques au monde extérieur. Cela durera quelques heures ou quelques jours, le temps n’aura pas de contours, il s’étirera, doux, indifférencié, comme celui des nourrissons, du sein maternel au sein maternel. Jusqu’à ce que les murs m’écrasent, et le corps de ma mère, ses mains, ses mots, ses silences, ses biscuits, son lait chaud, ses tissus aux couleurs passées pendus raides devant chaque fenêtre, étendus sur le sol, enveloppant les coussins, les traversins, moi que l’air n’entre plus dans ma poitrine, que j’ouvre toutes les fenêtres, que je crache mon asthme, que je fuie cet amour, je suis égoïste et injuste, ma mère le pense mais elle lutte contre les larmes de peur que je ne revienne plus, elle se retient, et me retient, si peu. (p. 53)

J’ai quinze ans et pour la première fois, je me regarde dans un miroir. Je veux dire avec attention. Sans complaisance. [...] Je découvre que ma bouche est belle. Je la touche du bout des doigts, je l’essaie, je souris. Elle ne ressemble à celle d’aucun de mes parents. Elle est à moi. Je doute quand même, je m’y force, j’ai peur de ce qui m’appartient, quel pacte est-ce que je brise quand je pense « je », quand je suis seule? (p. 49)

Marie G. a rêvé d’une relation avec sa mère débordée toute sa vie. Issue d’une famille nombreuse, elle n’a jamais obtenu l’affection et la tendresse attendues…

Les mains râpeuses de sa mère, Marie G., les pose sur ses joues, sa tête tient juste à l’intérieur. Elle voudrait les baiser mais sa mère les retire, elles sont tellement occupées, ces mains, impossible de les avoir un instant à soi. Marie G. voudrait être une robe, une chemise, un jupon, un drap sale, n’importe quoi qui passe entre les mains de sa mère et reçoit le temps qu’il faut, ses caresses de papier de verre. (p. 58)

Henri D. s’estime responsable de la mort de sa mère. Atteinte d’une maladie incurable, elle annonçait explicitement cette mort qui la guettait à petits feux en grondant sa turbulente progéniture, mais jamais il n’avait envisagé que cette métaphore puisse être réelle…

Il y a d’autres images où je cours à travers la pièce avec mon frère, nous sommes des chevaliers, nous galopons sur nos chevaux en faisant claquer nos semelles, moi je suis le chef, je donne des ordres. Toi, tu t’appuies à la fenêtre, tu portes la main à ton front comme une princesse très lasse et tu dis « Vous faites tellement de bruit, les enfants. Tu m’épuises, Jules-Henri, tu me tues ». Elle est debout, pas transparente encore, le moment est proche mais il reste quelques semaines ou quelques mois, et elle dit que je la tue. Moi, je ne me rends pas compte, je continue, je joue, je crie, je pourfends mes ennemis, il y a moins de beignets aux pommes mais je n’en tire aucune conclusion, maman ne se lave plus les mains, elle ne sort plus, moi je reste un dragon, un loup-garou, je me tapis dans l’ombre avec mon frère, nous sommes toujours vainqueurs, nous hurlons à papa que c’est fait, les ennemis sont découpés en morceaux. Pendant ce temps, ma mère nous a prévenus : elle meurt. Pas d’un coup. D’abord, une autre personne couche dans son lit, une femme maigre avec des milliers d’os qui tousse et crache du sang. Je demande à la femme où est ma mère, elle répond que c’est elle mais je ne la crois pas, elle dit Jules-Henri, mon garçon, je reconnais sa voix alors je demande pardon, ses os me transpercent, je m’excuse de t’avoir tuée, je n’ai pas fait exprès, j’ai cru que c’était une blague, tu me tues Jules-Henri tu avais dit, une phrase de princesse fatiguée, maintenant tu m’embrasses et on oublie tout, d’accord, je ne crie plus, je ne cours plus et toi tu ne t’épuises pas, tu ne meurs plus, un baiser et terminé, hein maman, hein? Le mal est fait. J’ai tué ma mère. (p. 31-32)

A mesure que le jour décline (les chapitres qui suivent le premier), l’auteure se recentre sur le vécu immédiat de Lucie L., Marie G. et Henri D. Elle continue de creuser leur irréductible souffrance…

Celle de Lucie L. m’a peu convaincue. J’ai trouvé son affliction difficile à comprendre et me suis agacée de son « isolement ». Alors que l’on sait que les deux autres intervenants vont être amenés à se rencontrer à la fin du roman (l’exécuteur et son exécutée), Lucie est clairement à l’écart, dans l’ombre. Pourtant, sa connexion à Marie G. a lieu, mais dans le passé (souvenir) et de manière si évaporée que cela nous échappe presque à la première lecture.

Bien sûr, j’ai avorté. Deux fois. La première aurait pu avoir lieu dans la Manche, chez ma tante, près de Cherbourg où je donnais un récital1. J’ai cherché une prostituée, j’étais sûre qu’elle saurait où je devais aller. Je lui ai tendu un billet, nous sommes montées dans sa chambre. J’ai dit je suis enceinte. Elle m’a donné l’adresse d’une avorteuse, j’ai payé cette adresse. J’ai trouvé la maison de la femme. La femme n’était pas chez elle. J’ai attendu sur le pas de la porte, une heure, peut-être deux. Je suis partie, terrorisée à l’idée qu’on me regarde, qu’on me juge, qu’on me dénonce. (p. 54)

Celle d’Henri D., en revanche, m’a particulièrement touchée. Par la plume de l’auteure, le bourreau, instinctivement considéré tel un monstre, redevient un homme. Valentine Goby ne cherche pas à excuser cet individu, mais elle donne des clés susceptibles d’éveiller l’empathie…

Il n’en peut plus, Henri D., de lire dans les journaux qu’il tranche des têtes comme un boucher découpe la viande. Parce que c’est son boulot, parce qu’il faut manger. Il boit mais les fantômes résistent et demain ce sera un de plus. (p. 42)

La peau des condamnés, toute réaction de leur chair, de leurs nerfs, il ne peut rien en voir. Il refuse de découper lui-même les cols de chemise, les cheveux des femmes, ces morceaux de tissus tombés à terre enferment une telle tiédeur, et ces cheveux qui ont collé au cou une odeur de transpiration, de sébum, et quand les lames de ciseaux effleurent la nuque, il y a ce réflexe de la peau qui se rétracte, se couvre de minuscules protubérances et frissonne, cet homme, cette femme a froid, c’est ignoble. Les condamnés, je les veux raides, silencieux, dociles, je les veux morts [...] (p. 100)

Pouvoir transmettre l’empathie vis-à-vis de ce qu’on ne sait aisément tolérer, c’est indéniablement remporter un succès…

La réussite de ce roman ne tient pas seulement de l’expérience humaine qu’il délivre mais aussi du style de l’auteure : l’écriture de Valentine Goby est très singulière. Ses phrases sont extrêmement longues, truffées de virgules. Son rythme est rapide, haletant, emprunt d’urgence. Il semble vouloir rattraper le prochain lever du jour. Le dernier que vivra Marie G.

La plume de l’écrivaine m’avait déjà charmée lorsque, des années plus tôt, j’ai découvert son premier roman La note sensible. Ce roman-là m’avait suffisamment séduite pour me conduire vers d’autres de ses œuvres… qui m’ont hélas nettement moins touchée (Sept jours, Petite éloge des grandes villes).

Qui touche à mon corps je le tue est fondamentalement dissemblable de son premier ouvrage (qui était plus optimiste, poétique et léger) et de ceux qui ont suivi. Son style, cela va de soi, change en conséquence : sa plume n’est plus seulement élégante et délicate, elle y inspire l’instinct et fièvre. Elle percute le lecteur au lieu de le bercer. A mon sens, ce roman-ci est le plus abouti de tous ceux que j’ai lus jusqu’à présent.

Jules Henri Desfourneaux

Jules Henri Desfourneaux

Alors même que se clôture la rencontre de ces trois personnages, une dernière page annonce ce qu’on n’imaginait pas… « Je remercie S.L. d’avoir partagé son travail sur Jules-Henri Desfournaux ». L’information tombe comme un couperet, l’on comprend que ce qu’on vient de lire était une histoire vraie : Henri D. n’est autre que Jules-Henri Desfourneaux, Marie G., Marie-Louise Giraud. Ils ont tous deux bel et bien existé.

Sous le régime de Vichy, « Marie G. », une Cherbourgeoise, a bien porté un secours illégal à 27 femmes en pratiquant leur avortement. N’obtenant pas la grâce du Maréchal Pétain, elle se fit exécuter le 30 juillet 1943 à la prison de La Roquette par Jules-Henri Desfourneaux…

Valentine Goby recourt ici au même procédé que Françoise Chandernagor2, dans La Chambre, où l’on n’apprend qu’à la fin que c’est de Louis XVII dont elle romançait l’histoire. Je suis absolument fanatique de cette démarche qui consiste à annoncer à la toute fin qu’il s’agissait de personnes réelles ou de faits historiques. Cela me donne toujours une envie ravageuse de reprendre  ma lecture depuis le début sur-le-champ…

Quoi qu’il en soit, si ma relecture de ce roman n’est pas immédiate, elle sera au moins effective !

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:va:

A des fins informatives, Claude Chabrol a été inspiré par cette histoire et réalisa le film Une affaire de femmes en 1988, avec Isabelle Huppert dans le rôle de Marie-Louise Giraud. (Il me tarde de pouvoir le voir.)

A des fins « associatives », deux romans se rapprochent très fort de celui-ci de par leurs thématiques : Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo et Revolutionary Road de Richard Yates, qui constituent l’un comme l’autre de superbes œuvres à mes yeux.

  1. Lucie chante. Comme dans la Note sensible, un autre roman de Valentine Goby, la musique a sa place dans ce roman. []
  2. Elle n’est sans doute pas l’initiatrice de ce procédé, mais elle est la première écrivaine chez qui je l’ai rencontré. []

Les déferlantes / Claudie Gallay

:6:

:resu:

La Hague. Une nature sauvage, une mer à perte de vue. Une mer intraitable et souveraine qui prend des vies et ne les rend pas en dépit de l’attente incessante et de l’espoir inaltérable que nourrissent certains villageois de voir leurs proches enfin revenir… Tel est l’univers austère et fascinant dans lequel évoluent les personnages des Déferlantes.

La narratrice1 n’est pas née là. Elle s’est réfugiée à la Hague sur le tard, emportant avec elle le souvenir de son amour récemment défunt. Ayant saisi une opportunité professionnelle dans ce havre, elle y dénombre, recense et observe les habitudes des oiseaux du terroir.

En dehors de son emploi, cette femme seule se laisse vivre à défaut de se laisser mourir. Refusant obstinément de cesser de souffrir de la perte de son compagnon, elle vivote et semble ne pas se repaître de son désespoir…

Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J’ai roulé mon pull contre mon ventre. J’en ai fait une boule. J’ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Les barreaux de ton lit, à la fin, pour que tu ne tombes pas.
Et cette autre marque sur ma joue, la boursoufflure rouge qui s’effaçait peu à peu. Ce vide de moi qui me faisait suer et gémir.
Et j’ai sué.
J’ai gémi aussi en grattant les ongles contre le mur. J’ai léché le sel  pour me rapprocher de ta peau.

… Jusqu’à l’arrivée de Lambert, un homme torturé qui, comme d’autres, garde rancœur contre la mer : devenu orphelin après que sa famille ait fait naufrage, Lambert est revenu à la Hague pour vendre la maison de ses parents et percer les mystères que recèle encore leur disparition…

La narratrice va accompagner Lambert dans sa quête et mettre au jour les secrets de tout un village. Un village qui, contre toute attente, conserve de navrants souvenirs et se mure dans un silence épais depuis des décennies…

Les Déferlantes, c’est donc la vie d’une bourgade et de ses habitants. Il y a Lili, la tenancière du café et sa vieille mère ; Théo, le père de Lili, qui vit isolé au sommet du village ; Nan, une dame âgée, considérée comme folle à force d’attendre au bord de l’eau que lui reviennent ses morts…

Les vagues avaient cédé. Le bord de la mer était recouvert d’une frange d’écume épaisse et jaune avec, un peu partout, des algues en paquets comme de longues chevelures qui auraient été vomies là.

La vieille Nan était sur la digue, les deux bras en croix sur le ventre, son crucifix à la main, elle faisait face au large. Elle portait son habit de tempête, une longue robe noire, un tissu épais, ceux qui la connaissaient disaient que l’on pouvait lire des mots cousus avec du fil noir. Des mots en fil. Et que ces mots racontaient son histoire.
L’histoire de Nan. (p. 25)

…et qui reconnait dans les traits de Lambert ceux d’un certain Michel ; il y a Raphaël le sculpteur et la oisive Morgane, frère et sœur jumeaux qui abritent la narratrice sous leur toit ; Max, un jeune homme un peu engourdi qui voue à Morgane une adoration intense, une gamine surnommée « La Cigogne », etc.

Autant de personnalités et de vies entremêlées dont on mesure mieux l’imbrication à mesure que progresse le récit… Petit à petit, l’écrivaine lève un coin du voile sur le passé de tous ces gens…
:avis:

Sans pour autant que Claudie Gallay n’en fasse des descriptions interminables, la mer est omniprésente dans ce roman. L’atmosphère des lieux est ciselée sans relâche et avec tant d’acuité que l’envie m’a prise de me rendre à La Hague pour y contempler le paysage… Rien que pour le décor, Les Déferlantes me paraît être un livre très approprié pour une lecture à la plage, mais elle l’est aussi pour où que ce soit, par temps maussade2.

Brillamment, l’auteure décrit l’univers des habitants de la Hague. Un monde de promiscuité qui induit une certaine indiscrétion comme dans certains voisinages. Et pourtant, bon nombre de personnages, dans le livre, sont taiseux et pétris de solitude…

Constitué de courts chapitres, de phrases concises, et de nombreux dialogues, ce bouquin respire… Il est léger, mais sa fluidité narrative et le scénario proposé me rappellent la plume d’Anna Gavalda : Gallay tient le lecteur en haleine (pour autant qu’il se soit fait à son style saccadé, un peu abrupt) et fait dans le « page-turner » avec une dose mesurée de détresse et de neurasthénie…

Sans toutefois éprouver un plaisir ravageur à la lecture du roman, je ne peux nier avoir été prise3 au piège – c’était le but du jeu – : même en m’agaçant de certains défauts inhérents au roman, je n’ai pas lâché l’ouvrage avant de trouver un point final, ce qui confirme l’efficacité de l’écriture de Claudie Gallay.  J’ai pourtant à reprocher à l’auteure une utilisation poussive du verbe « gueuler » et de l’adverbe « infiniment », qui m’ont systématiquement sauté aux yeux tout au long de ma lecture4.

Peu amatrice d’histoires enveloppées d’un mystère dense et constant dont on voit l’issue aboutir trop lentement (c’est le cas ici), j’ai achevé ce livre comme un paquet de petits beurres : pas parce que c’est drôlement bon, mais parce que ça se mange facilement, et qu’il avait été entamé…

Malgré tout, ce roman présente de chouettes extraits dont j’ai su parfois apprécier la légèreté et la poésie :

- L’équilibre, ça tient à presque rien…
Du pouce, il a accentué la cambrure du dos5.
- Si celui-là tient, j’en ferai un grandeur nature.
D’un mouvement de bras, il a englobé tout l’espace de l’atelier.
- Un funambule de deux mètres qui marchera bien droit !
La pointe du pied effleurait à peine le fil. L’ensemble était léger, très délicat.
- Ça ne pourra jamais tenir, j’ai dit.
- Ça pourra ! On tient bien, nous!
Il s’est reculé pour voir l’effet.
- On ne vit pas sur un fil…
Il s’est collé une gitane entre les lèvres.
- Tu es sûre de ça?
Pas sûre, non. (p. 81)

Au final, Les déferlantes est pour moi un roman appréciable, mais certainement pas indispensable.

  1. Son nom n’est jamais précisé. []
  2. Je me suis amusée de lire la description d’une tempête alors que la pluie tombait à flots et lézardait les vitres de « mon » bus… Comme une impression de vivre ce que je lisais. Étrange. []
  3. Oui, ça fait 5 verbes :D []
  4. Non, ce n’est pas rien. En 538 pages, ça fait beaucoup ! []
  5. Raphaël est ici en train de sculpter une statue. []

A qui la faute / Sophie Tolstoï, suivi de La Sonate à Kreutzer / Léon Tolstoï

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À qui la faute révèle le talent romanesque d’une femme qui a vécu à l’ombre d’un génie. Roman posthume publié pour la première fois en France, ce texte est un événement. Il est suivi d’une nouvelle traduction de La Sonate à Kreutzer. :right:


A qui la faute? / Sophie Tolstoï

« Elle aurait voulu, au moins pour quelques instants, redevenir ce qu’elle était jadis, oublier les affres de la jalousie, oublier toute cette dernière période marquée par l’amour brutal et passionné de son mari, oublier aussi son indifférence à son égard quand il cessait d’éprouver du plaisir. »

Jeune, utopiste, dynamique et passionnée, Anna demeure aux yeux du Prince Prozorski – de vingt ans son aîné – une créature éblouissante et désirable. Cette dernière, admirative de sa science et touchée par ses paroles respectueuses et engageantes accepte prestement sa demande en mariage. Cependant, Anna n’imagine pas à quel point leurs motivations respectives sont loin de se rencontrer…

« Il sentit malgré lui que cette nature si rare qu’il avait appris à bien connaître ces derniers jours, avec ses exigences si pures et poétiques, avec sa religiosité et son idéal sublime se briserait contre son amour charnel et son existence d’homme revenu de tout. » (p. 52)

Et, en effet, alors même que la cérémonie n’a pas encore eu lieu, Anna se tourmente à s’en rendre malade dès lors qu’elle prend conscience du passé dévergondé de Prozorski. Son obsession relative à ses fréquentations et aventures périmées la ronge si profondément qu’elle se replie sur elle au point d’empêcher la « consommation » leur mariage « dans les règles ».

Face aux sanglots intermittents d’Anna et à son âme meurtrie par la jalousie, Prozorski perd rapidement patience. Progressivement, celui-ci lui révèle son tempérament véritable, celui qu’il masquait préalablement derrière une façade délicate et prévenante. En réalité, le prince s’avère être un individu d’un égoïsme inimaginable, un énergumène dépourvu de toute moralité :

Il se désintéresse d’Anna, de ce qu’elle ressent et de ce pour quoi elle se passionne à mesure qu’elle enlaidit, abîmée par les humeurs chaotiques de son époux et par le tourment constant qu’il lui occasionne en allant papillonner ailleurs…

« Le prince, lui, ne s’intéressait nullement à sa peinture, et cette indifférence la peinait profondément. En de rares occasions, il venait lui rendre visite, mais il la traitait comme une petite fille, ses compliments n’étaient pas sincères et sonnaient faux ; Anna sentait qu’il regardait à peine ses œuvres, de loin, sans même les voir. » (p. 74)

Il se moque fondamentalement de leur progéniture…

« Lorsque le prince regarda son fils pour la première fois, il éprouva un haut-le-corps. Il se détourna avec écœurement et dit :
- Ce n’est pas mon domaine. Quand il aura grandi, ce sera différent.

Ces paroles sonnèrent douloureusement  aux oreilles d’Anna. Elle était à mille lieues de s’attendre à pareille réaction d’un père à l’égard de son premier enfant. [...] tout récemment encore elle espérait que cette naissance mettrait fin à un éloignement grandissant et les unirait, son mari et elle, dans l’amour de leur enfant. » (p. 86-87)

… et ne trouve d’intérêt à leur relation que pour le stupre…

« Elle se souvenait aussi des nuits où, ayant passé plusieurs heures d’affilée auprès d’un petit malade, elle se retirait, exténuée, dans sa chambre, dans l’espoir d’y goûter un peu de repos et où le prince, sans remarquer sa fatigue ni son chagrin, lui ouvrait son étreinte et réclamait sauvagement, passionnément qu’elle réponde à ses avances : alors, épuisée physiquement et moralement, offensée par son indifférence, elle pleurait sans qu’il y prêtât attention, mais se soumettait à ses désirs, craignant de perdre l’amour de l’homme auquel elle avait jadis confié sa vie. » (p. 96)

A mesure qu’Anna se relève courageusement pour tenter de reconquérir son époux et d’évincer toutes ses rivales, Prozorski, captivé de nouveau par la distinction singulière de sa femme, éprouve à son tour une jalousie aussi démesurée qu’infondée vis-à-vis des fréquentations peu ou prou inexistantes d’Anna.

C’est peu de temps après qu’un ami du prince fait son apparition : Bekhmetiev est un homme malingre, mais généreux. Il s’intéressera sincèrement à la personnalité, aux centres d’intérêt et aux sentiments d’Anna. Anna qui, des années plus tôt, avait émis le vœu de vivre une relation pareille à celle-là…

« La sollicitude attentive de Bekhmetiev à l’égard d’Anna se manifestait en permanence. Elle aimait la lecture à haute voix : il dénichait les articles et les livres les plus intéressants et les lui lisait durant de longues soirées. Anna s’intéressait à l’école du village ; comme pour faire plaisir à la charmante et naïve institrutice, Bekhmetiev lui envoyait des livres, des images et diverses fournitures scolaires. Il fallait cette attitude à l’égard de la femme, tendre et désintéressée, pour apporter un bonheur aussi plein et entier dans l’existence d’Anna. » (p. 117)

Mais Anna, naïve et bonne, fera inconsciemment l’impasse sur son attirance pour Bekhmetiev pendant longtemps par souci de rester vertueuse et intègre. Motivée plus que tout par son désir de rester digne de son époux et de ses (désormais) trois rejetons, elle retirera avant tout de ses rencontres troublantes avec Bekhmetiev le sentiment de félicité seul éveillé par leurs harmonieux tête-à-tête…

Cependant, Prozorski, à la fois non dupe et affreusement excessif, sera bientôt la proie d’une jalousie folle, voire meurtrière…

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La Sonate à Kreutzer / Léon Tolstoï

« Méfie toi du cheval au pré et de la femme dans ton foyer. » (p. 211)

Lors d’un voyage en train, commence une conversation entre plusieurs navetteurs autour de la question du mariage. A cette occasion, Pozdnychev amorce la narration de son histoire personnelle : une vie libertine, suivie d’un mariage tardif qui se délita pour cause de jalousie et se solda par un crime passionnel.

Dans ce roman, se cache derrière le discours de Pozdnychev la voix de Léon Tolstoï qui, lors de l’écriture de cette nouvelle, était vraisemblablement en proie à une phase mystique et éprouvante en ce qu’il aspirait à un idéal d’ascétisme toutefois très difficile à atteindre…

Les propos de Pozdnychev, ambigus et contradictoires, sont donc ceux d’un homme ballotté entre son désir d’abstinence et ses instincts primitifs.

Pozdnychev nous partage sa vision du mariage

« [...] le mariage n’était pas un bonheur mais un très lourd fardeau. » (p. 252)

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« [...] la plupart ne voient dans leur visite à l’église qu’une condition particulière pour posséder la femme qu’ils veulent prendre, pensez quel sens abject acquièrent tous ces détails. Il en ressort que tout se résume uniquement à cela. C’est une transaction commerciale. On vend une jeune fille innocente à un débauché en y mettant les formes. » (p. 242)

de l’Amour avec un grand A, ou de l’amour spirituel,
et n’épargne aucunement les femmes, qu’il considère comme infidèles, vengeresses et dangereuses…

« -Vous parlez de ce qu’il est admis de croire et de la réalité des choses. Chaque homme  éprouve ce que vous appelez de l’amour pour chaque jolie femme.
-Ah, mais c’est horrible ! Que dites-vous là? Il existe pourtant bien un sentiment mutuel qu’on appelle l’amour et qui ne dure pas seulement des mois ou des années, mais toute la vie?
-Non, rien de tel n’existe. A supposer même qu’un homme préfère une certaine femme toute sa vie, il est hautement probable qu’elle en choisisse un autre, il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi en ce monde. » (p. 215)

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« Les femmes, telles des reines, tiennent quatre-vingt-dix pour cent de l’humanité sous le joug de l’esclavage et d’un dur labeur. Et tout cela parce qu’on les a humiliées et privées d’un droit égal à celui des hommes. Elles se vengent sur notre sensualité en nous attrapant dans leurs filets. Oui, tout vient de là. Les femmes se sont muées en armes d’assaut sensuel au point que les hommes sont incapables d’entretenir avec elles des relations paisibles. Dès qu’un homme aborde une femme, il tombe aussitôt sous son influence hypnotique et perd la tête. J’ai toujours éprouvé une gêne teintée de crainte à la vue d’une dame parée en tenue de bal mais désormais, ces sentiments ont cédé la place à l’épouvante, je vois en elle une menace pour l’humanité, un phénomène contre-nature et j’ai envie d’appeler la police, de crier à l’aide, de prévenir chacun du péril, d’exiger qu’on l’ôte de ma vue, comme un objet dangereux. » (p. 239)

… Mais le point de vue de Tolstoï reste ambigu car il semble voir en la gente féminine un espoir/une solution et leur prêter une mission de délivrance et d’éradication du Vice consistant à réprimer la fougue de leur mari…
Une mission qu’elles délaissent néanmoins constamment, les rendant de ce fait d’autant plus blâmables…

« Notez que les bêtes s’accouplent uniquement lorsqu’elles peuvent produire une descendance, tandis que l’immonde roi de la nature le fait constamment, pour le seul plaisir. Et il ose encore élever cette occupation simiesque au rang de perle de la création en la qualifiant d’amour. Et au nom de cet amour, c’est-à-dire de cette abjection, il cause la perte – de quoi donc? – de la moitié du genre humain. Pour son contentement, il transforme en ennemies toutes les femmes, alors qu’elles devraient nous assister pour mener l’humanité vers la vérité et le bien. Qui donc empêche constamment le genre humain d’aller de l’avant? Les femmes. » (p. 257)

L’illustre auteur, qui, à défaut d’être toujours juste, reste à tout le moins vaguement cohérent, n’épargne toutefois pas non plus ce qu’il est et dont il est lui-même la proie : les hommes et leurs mœurs perverses…

« [...] celui qui a connu plusieurs femmes pour son plaisir n’est plus normal non plus, il est corrompu à jamais, c’est un être dissolu. Et comme on reconnaît immédiatement l’alcoolique ou le drogué par son visage, ses manières, de même on reconnaît le fornicateur. Il peut s’astreindre à l’abstinence, il peut lutter mais jamais plus il ne connaîtra une relation pure, simple, innocente et  fraternelle avec une femme. » (p. 226)

Dans La Sonate à Kreutzer, le but de Tolstoï semble de prouver avant tout la profonde anormalité de l’acte charnel et de dénoncer combien les passions et l’animalité nuisent à la quiétude de la relation.

« Je m’interrogeais sur les origines de notre animosité mutuelle, alors que tout était parfaitement clair : la nature humaine s’insurgeait contre l’animalité qui l’opprimait. » (p. 253)

C’est à cela que Sophie Tolstoï a voulu répondre par la rédaction de son roman : si l’homme est incapable de s’en tenir à une relation dénuée de bestialité – comme toutes les femmes en rêvent en vérité – … à qui la faute?

L’épouse Tolstoï a fait écho à la nouvelle de son mari en exprimant le point de vue d’Anna – ou de toutes les femmes -, rendue si souvent fautive d’après le discours de Pozdnychev dans La Sonate à Kreutzer.

Une entreprise hardie pour l’époque sans doute, mais qui m’a semblé manquer de finesse pour réussir à atteindre le principal intéressé…

Emprunt de dualité, A qui la faute? est une lutte entre pureté et bestialité ; fidélité et infidélité ; calme et tempête ; tempérance et excès : rien, dans ce roman n’existe en effet sans son contraire. Anna est dépeinte comme une femme parfaite, tandis que Prozorski est l’incarnation de tous les défauts et de tous les écarts. Aussi, Sophie Tolstoï flirte assurément avec le platonisme, que ce soit par les antinomies qu’elle expose ou par les aspirations d’Anna, élevées bien « au-dessus des choses terrestres »… (A qui la faute?, p. 35)

Le procédé employé par Sophie Tolstoï rend son récit invraisemblable et risque selon moi d’être pris pour ce qu’il est : une fiction. Les oppositions qu’elle emploie rendent son histoire irréaliste, et donc « irréflexible », au contraire de Léon Tolstoï qui, lui, recourt au méta dans sa nouvelle : c’est une histoire dans l’histoire, mais ce sont avant tout les réflexions philosophiques et religieuses d’un homme.

Là où Sophie Tolstoï expose des faits, son mari exprime les jugements et élucubrations d’un homme dont on comprend peu à peu qu’il est déséquilibré et abattu… La crédibilité du récit n’en est que plus forte, à l’inverse du roman de son épouse, dont le manque de nuances et les contrastes tranchants ressortent comme sombrement dérangeants…

Au final A qui la faute? a pour moi été un livre facile à lire et agréable, j’en ai même trouvé l’histoire assez émouvante, mais il m’est apparu comme un peu défectueux en tant que plaidoyer pour la défense des femmes.

La Sonate à Kreutzer, quant à elle, m’a égayée en dépit de sa froideur, de son pessimisme, et de son radicalisme renversant. Cette nouvelle est un témoignage historique somptueux, un portrait excessif et haut en couleurs, …mais proscrit, de préférence, aux romantiques et aux féministes cardiaques… ;)

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Ce livre a été chroniqué dans le cadre d’un partenariat avec Chroniquesdelarentreelitteraire.com et Ulike. Je les remercie pour ce livre, ainsi que la maison d’édition Albin Michel.

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«Un jour les aînés ne sont plus là. Et il faut malheureusement se résoudre à vivre avec ses contemporains.»