
Ce court roman (137 p.) est scindé en 5 chapitres indiquant la progression du temps : l’aube, midi, 16 heures, 22 heures, l’aube.
Au cours de cette longue journée, s’expriment à tour de rôle Lucie L., Marie G. et Henri D.
Cela se passe le 29 juillet 1943,
Lucie L. manipule la sonde et la poire. Alors que son mari séjourne en Allemagne, seule, elle avorte.
Marie G. est enfermée en cellule depuis 50 nuits. Elle va être guillotinée pour avoir prêté assistance à des femmes qui souhaitaient avorter.
Henri D. est l’exécuteur attitré de Marie G. Parce que l’avortement est considéré comme immoral dans le régime en place, il se prépare à donner la mort une fois de plus…
Chapitre après chapitre, sont offerts les réminiscences, les réflexions et ressentis de ces trois personnages. Parallèlement et à l’insu les uns des autres, chacun ravale sa douleur en silence. Ils attendent…
La première partie du roman nous offre un aperçu de l’enfance des trois intervenants. Elle met au jour l’âpreté de leur vie dès son commencement, les raisons qui expliquent en partie ce qu’ils sont devenus :
Lucie L. a vécu un amour fusionnel avec sa mère. Elle était dévorée par cette dernière au point de ne pas oser penser « je ». Lucie a grandi avec le sentiment que sa seule possession ou sa seule liberté se résumait à son propre corps, sentiment qui a engendré un refus de le/se partager…
Plus tard, tant de fois, je serai tentée de disparaître à nouveau dans son corps, je reviendrai à la maison étranglée de chagrins atroces, je m’effondrerai, à cause de ma voix cassée, à cause de la caresse inachevée d’un homme, j’attendrai de ma mère qu’elle porte tout, supporte tout, qu’elle m’absorbe, je me laisserai tomber dans son amour qui n’a pas de fond. Nous nous refermerons comme un coquillage, nous suffisant l’une à l’autre, hermétiques au monde extérieur. Cela durera quelques heures ou quelques jours, le temps n’aura pas de contours, il s’étirera, doux, indifférencié, comme celui des nourrissons, du sein maternel au sein maternel. Jusqu’à ce que les murs m’écrasent, et le corps de ma mère, ses mains, ses mots, ses silences, ses biscuits, son lait chaud, ses tissus aux couleurs passées pendus raides devant chaque fenêtre, étendus sur le sol, enveloppant les coussins, les traversins, moi que l’air n’entre plus dans ma poitrine, que j’ouvre toutes les fenêtres, que je crache mon asthme, que je fuie cet amour, je suis égoïste et injuste, ma mère le pense mais elle lutte contre les larmes de peur que je ne revienne plus, elle se retient, et me retient, si peu. (p. 53)
J’ai quinze ans et pour la première fois, je me regarde dans un miroir. Je veux dire avec attention. Sans complaisance. [...] Je découvre que ma bouche est belle. Je la touche du bout des doigts, je l’essaie, je souris. Elle ne ressemble à celle d’aucun de mes parents. Elle est à moi. Je doute quand même, je m’y force, j’ai peur de ce qui m’appartient, quel pacte est-ce que je brise quand je pense « je », quand je suis seule? (p. 49)
Marie G. a rêvé d’une relation avec sa mère débordée toute sa vie. Issue d’une famille nombreuse, elle n’a jamais obtenu l’affection et la tendresse attendues…
Les mains râpeuses de sa mère, Marie G., les pose sur ses joues, sa tête tient juste à l’intérieur. Elle voudrait les baiser mais sa mère les retire, elles sont tellement occupées, ces mains, impossible de les avoir un instant à soi. Marie G. voudrait être une robe, une chemise, un jupon, un drap sale, n’importe quoi qui passe entre les mains de sa mère et reçoit le temps qu’il faut, ses caresses de papier de verre. (p. 58)
Henri D. s’estime responsable de la mort de sa mère. Atteinte d’une maladie incurable, elle annonçait explicitement cette mort qui la guettait à petits feux en grondant sa turbulente progéniture, mais jamais il n’avait envisagé que cette métaphore puisse être réelle…
Il y a d’autres images où je cours à travers la pièce avec mon frère, nous sommes des chevaliers, nous galopons sur nos chevaux en faisant claquer nos semelles, moi je suis le chef, je donne des ordres. Toi, tu t’appuies à la fenêtre, tu portes la main à ton front comme une princesse très lasse et tu dis « Vous faites tellement de bruit, les enfants. Tu m’épuises, Jules-Henri, tu me tues ». Elle est debout, pas transparente encore, le moment est proche mais il reste quelques semaines ou quelques mois, et elle dit que je la tue. Moi, je ne me rends pas compte, je continue, je joue, je crie, je pourfends mes ennemis, il y a moins de beignets aux pommes mais je n’en tire aucune conclusion, maman ne se lave plus les mains, elle ne sort plus, moi je reste un dragon, un loup-garou, je me tapis dans l’ombre avec mon frère, nous sommes toujours vainqueurs, nous hurlons à papa que c’est fait, les ennemis sont découpés en morceaux. Pendant ce temps, ma mère nous a prévenus : elle meurt. Pas d’un coup. D’abord, une autre personne couche dans son lit, une femme maigre avec des milliers d’os qui tousse et crache du sang. Je demande à la femme où est ma mère, elle répond que c’est elle mais je ne la crois pas, elle dit Jules-Henri, mon garçon, je reconnais sa voix alors je demande pardon, ses os me transpercent, je m’excuse de t’avoir tuée, je n’ai pas fait exprès, j’ai cru que c’était une blague, tu me tues Jules-Henri tu avais dit, une phrase de princesse fatiguée, maintenant tu m’embrasses et on oublie tout, d’accord, je ne crie plus, je ne cours plus et toi tu ne t’épuises pas, tu ne meurs plus, un baiser et terminé, hein maman, hein? Le mal est fait. J’ai tué ma mère. (p. 31-32)
A mesure que le jour décline (les chapitres qui suivent le premier), l’auteure se recentre sur le vécu immédiat de Lucie L., Marie G. et Henri D. Elle continue de creuser leur irréductible souffrance…
Celle de Lucie L. m’a peu convaincue. J’ai trouvé son affliction difficile à comprendre et me suis agacée de son « isolement ». Alors que l’on sait que les deux autres intervenants vont être amenés à se rencontrer à la fin du roman (l’exécuteur et son exécutée), Lucie est clairement à l’écart, dans l’ombre. Pourtant, sa connexion à Marie G. a lieu, mais dans le passé (souvenir) et de manière si évaporée que cela nous échappe presque à la première lecture.
Bien sûr, j’ai avorté. Deux fois. La première aurait pu avoir lieu dans la Manche, chez ma tante, près de Cherbourg où je donnais un récital1. J’ai cherché une prostituée, j’étais sûre qu’elle saurait où je devais aller. Je lui ai tendu un billet, nous sommes montées dans sa chambre. J’ai dit je suis enceinte. Elle m’a donné l’adresse d’une avorteuse, j’ai payé cette adresse. J’ai trouvé la maison de la femme. La femme n’était pas chez elle. J’ai attendu sur le pas de la porte, une heure, peut-être deux. Je suis partie, terrorisée à l’idée qu’on me regarde, qu’on me juge, qu’on me dénonce. (p. 54)
Celle d’Henri D., en revanche, m’a particulièrement touchée. Par la plume de l’auteure, le bourreau, instinctivement considéré tel un monstre, redevient un homme. Valentine Goby ne cherche pas à excuser cet individu, mais elle donne des clés susceptibles d’éveiller l’empathie…
Il n’en peut plus, Henri D., de lire dans les journaux qu’il tranche des têtes comme un boucher découpe la viande. Parce que c’est son boulot, parce qu’il faut manger. Il boit mais les fantômes résistent et demain ce sera un de plus. (p. 42)
La peau des condamnés, toute réaction de leur chair, de leurs nerfs, il ne peut rien en voir. Il refuse de découper lui-même les cols de chemise, les cheveux des femmes, ces morceaux de tissus tombés à terre enferment une telle tiédeur, et ces cheveux qui ont collé au cou une odeur de transpiration, de sébum, et quand les lames de ciseaux effleurent la nuque, il y a ce réflexe de la peau qui se rétracte, se couvre de minuscules protubérances et frissonne, cet homme, cette femme a froid, c’est ignoble. Les condamnés, je les veux raides, silencieux, dociles, je les veux morts [...] (p. 100)
Pouvoir transmettre l’empathie vis-à-vis de ce qu’on ne sait aisément tolérer, c’est indéniablement remporter un succès…
La réussite de ce roman ne tient pas seulement de l’expérience humaine qu’il délivre mais aussi du style de l’auteure : l’écriture de Valentine Goby est très singulière. Ses phrases sont extrêmement longues, truffées de virgules. Son rythme est rapide, haletant, emprunt d’urgence. Il semble vouloir rattraper le prochain lever du jour. Le dernier que vivra Marie G.
La plume de l’écrivaine m’avait déjà charmée lorsque, des années plus tôt, j’ai découvert son premier roman La note sensible. Ce roman-là m’avait suffisamment séduite pour me conduire vers d’autres de ses œuvres… qui m’ont hélas nettement moins touchée (Sept jours, Petite éloge des grandes villes).
Qui touche à mon corps je le tue est fondamentalement dissemblable de son premier ouvrage (qui était plus optimiste, poétique et léger) et de ceux qui ont suivi. Son style, cela va de soi, change en conséquence : sa plume n’est plus seulement élégante et délicate, elle y inspire l’instinct et fièvre. Elle percute le lecteur au lieu de le bercer. A mon sens, ce roman-ci est le plus abouti de tous ceux que j’ai lus jusqu’à présent.

Jules Henri Desfourneaux
Alors même que se clôture la rencontre de ces trois personnages, une dernière page annonce ce qu’on n’imaginait pas… « Je remercie S.L. d’avoir partagé son travail sur Jules-Henri Desfournaux ». L’information tombe comme un couperet, l’on comprend que ce qu’on vient de lire était une histoire vraie : Henri D. n’est autre que Jules-Henri Desfourneaux, Marie G., Marie-Louise Giraud. Ils ont tous deux bel et bien existé.
Sous le régime de Vichy, « Marie G. », une Cherbourgeoise, a bien porté un secours illégal à 27 femmes en pratiquant leur avortement. N’obtenant pas la grâce du Maréchal Pétain, elle se fit exécuter le 30 juillet 1943 à la prison de La Roquette par Jules-Henri Desfourneaux…
Valentine Goby recourt ici au même procédé que Françoise Chandernagor2, dans La Chambre, où l’on n’apprend qu’à la fin que c’est de Louis XVII dont elle romançait l’histoire. Je suis absolument fanatique de cette démarche qui consiste à annoncer à la toute fin qu’il s’agissait de personnes réelles ou de faits historiques. Cela me donne toujours une envie ravageuse de reprendre ma lecture depuis le début sur-le-champ…
Quoi qu’il en soit, si ma relecture de ce roman n’est pas immédiate, elle sera au moins effective !
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A des fins informatives, Claude Chabrol a été inspiré par cette histoire et réalisa le film Une affaire de femmes en 1988, avec Isabelle Huppert dans le rôle de Marie-Louise Giraud. (Il me tarde de pouvoir le voir.)
A des fins « associatives », deux romans se rapprochent très fort de celui-ci de par leurs thématiques : Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo et Revolutionary Road de Richard Yates, qui constituent l’un comme l’autre de superbes œuvres à mes yeux.



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