Archive pour la Catégorie '** | J’ai toléré'

Le pingouin / Andreï Kourkov

:5:

« Je vais avoir quarante ans, et l’être qui m’est le plus proche est un pingouin… » (p. 153)

:resu:

Victor Zolotarev, écrivain raté, vit seul dans un appartement avec son pingouin mélancolique appelé Micha.

Bientôt, Victor se voit proposer un poste atypique dans une agence de presse : chargé d’écrire les nécrologies de personnes à la fois célèbres et vivantes, il s’accommode de ce nouvel emploi peu contraignant sans se poser aucune question… Mais il se rend compte rapidement que son nouveau travail n’est pas sans risque, car les morts qu’il honore à l’écrit finissent par trépasser les uns après les autres.

De rencontres insolites en péripéties incongrues, Le pingouin est un roman absurde et inattendu…

:avis:

Bon, bon, bon.

J’ai l’impression de n’avoir rien compris à ce livre. Les allusions à l’histoire et à la culture post-soviétiques – à propos desquelles j’avoue ne rien connaître1 – ainsi que la grande place dédiée à l’absurde y sont sans doute pour beaucoup… Mais pas seulement !

En effet, Andreï Kourkov nous propose de suivre ici un personnage (Victor) franchement naïf. La lectrice que je suis n’a donc eu d’autre choix que de poser sur les événements un regard… si pas tout aussi naïf, presque autant ! Oserais-je publiquement révéler que je n’ai jamais envisagé que la mafia jouait un rôle dans ce livre? …

« Va à la rédaction… Je vais appeler ma secrétaire pour qu’elle te laisse entrer dans mon bureau. Dans le coffre-fort, tu prendras la serviette marron que tu me rapporteras… Je vais te donner la clé. Si tu te rends compte que tu es suivi, débarrasse-t-en sans qu’on te voie et balade-toi en ville jusqu’au soir… » (p. 142)

Malgré plusieurs passages criants, je n’ai vu, comme Victor, que des « bizarreries » que je n’étais pas capable de nommer : la mafia n’étant jamais évoquée explicitement en dehors de la quatrième-de-couverture-que-je-n’avais-pas-lue (!), ce n’est qu’en lisant quelques critiques après avoir fini le bouquin que les choses se sont soudainement clarifiées…

Cette mise en lumière tardive ne m’aura toutefois pas permis de revoir mon jugement. Or, ce roman a fait pour moi figure de déception… Je peux sans problème reconnaître au Pingouin une évidente originalité et une grande force : celle de propulser habilement le lecteur dans une perception candide/désaxée au point de le rendre tout à fait innocent (j’en suis la preuve vivante), mais si je m’étais attendue à lire une fiction désopilante et éminemment sympathique, je l’ai perçue comme plutôt cafardeuse… Bref, je n’ai pas le souvenir d’avoir souri.

Ce livre, bien que riche en rebondissements, m’a paru plat et longuet. J’ai déploré la banalité des personnages ou, plutôt, leur personnalité très terne, leur manque d’expressivité et de relief : Le pingouin ne fait pas dans le sentiment. Seul Micha m’aura attendrie quelques fois…

« Le pingouin, son repas englouti, revint près de son maître, que cette attitude câline étonnait. Il le caressa, et sentit son protégé se serrer plus fort contre sa jambe. » (p. 140)

Enfin, et sans doute que cela contribue en partie à la singularité de ce roman, nombreuses sont les énormités qui prennent place dans la vie de Victor et qui suscitent son attention pour un temps dérisoire. Alors que le lecteur est tenté de creuser, il n’a d’autre choix que de suivre le narrateur qui y pense et qui oublie. Ce manque de suite dans les idées – parfaitement réfléchi et maîtrisé par l’auteur – m’a parfois quelque peu agacée…

Pour finir, la traduction de ce poche – truffée de coquilles – et son style saccadé ont définitivement empêché ce livre de me convaincre.

Reflet de la période post-soviétique, les contemporanéistes trouveront sans aucun doute à ce roman un véritable intérêt historique. Ils percevront les subtilités de cette histoire et s’amuseront de son caractère absurde. Quant à moi, mon amertume tient en grande partie, je crois, de mon inculture et de mon absence de prise de conscience par rapport à l’étendue de la naïveté du personnage principal au commencement de cette lecture… Malgré tout, je crois que Le pingouin n’est pas le genre de lecture dont j’avais envie ou besoin pour le moment. Je suis donc malheureusement passée à côté…

Un roman qui, objectivement, mérite le détour pour autant qu’on évite de tomber dans les mêmes pièges que moi… BE AWARE ! ;)

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Petit bac 2012, catégorie « animal » (1/10).

:SC: :BB:

  1. Ignorance à laquelle j’ai vaguement tâché de remédier entre temps, merci Szymon ! []

Hôtel Iris / Yôko Ogawa

:5:

« J’étais censée pleurer parce que j’avais peur et je souhaitais du fond du cœur entendre à nouveau les ordres qu’il donnait. » (p. 67)

:resu:

Mari, 17 ans, a arrêté ses études pour prêter main forte à sa mère dans la gestion de son hôtel. Elle travaille dur et ne se voit accorder aucune pause, aucune liberté, même pas celle de pouvoir se coiffer comme elle l’entend…

Un jour, un événement trouble la tranquillité de l’hôtel : une prostituée sort d’une des chambres en proférant des insanités à l’encontre d’un homme resté dans l’ombre de la pièce qu’ils occupaient précédemment. Mari entend sa voix et l’entr’aperçoit quand il se lance à la poursuite de celle qui crie au scandale… Dès lors, cet homme la subjugue et l’obsède…

« Je me suis retournée. L’homme se tenait sur le palier. On pouvait dire qu’il avait passé l’âge mur et se trouvait à l’aube de sa vieillesse. [...] Il n’était ni haletant, ni en sueur, alors que la femme était si éperdue. Il n’était pas non plus embarrassé. Seuls les quelques cheveux qu’il avait encore sur le front étaient mêlé, en désordre.
Je me suis dit que je n’avais encore jamais entendu un ordre résonner d’une manière aussi belle. Il en émanait sang-froid, majesté et conviction. Même le mot « putain » avait un accent aimable.
« Tais-toi, putain. »
J’essayai de le faire revivre pour moi seule. Mais l’homme ne rouvrit pas la bouche. » (p. 13)

Partie faire une course, Mari croise l’homme peu de temps après l’incident survenu à l’hôtel. Elle le suit, ils se rencontrent. Bientôt, elle devient objet de désir, de sadisme et d’humiliation. Elle qui n’a jamais vraiment menti ni désobéi à sa mère, elle multiplie sans crainte les ruses pour retrouver son amant/bourreau. Aspirée dans une spirale de perversion sexuelle, elle semble à vrai dire prête à suivre celui-ci jusqu’à la mort…

« Plus la chair au service de laquelle je suis est laide, mieux c’est. Cela me permet de me sentir vraiment misérable. Lorsqu’on me brutalise, lorsque je ne suis plus qu’un bloc de chair, naît enfin au fond de moi une onde de pur plaisir. » (p. 177)

:avis:

Pour d’obscures raisons, la littérature asiatique ne m’a jamais vraiment attirée. Suite à ma lecture d’Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil d’Haruki Murakami, mon hésitation à découvrir des auteurs asiatiques s’était résolument confirmée. Ce n’est qu’en vue de boucler le challenge Petit bac avec cette catégorie qui a posé problème à plusieurs d’entre nous (le végétal) que je suis allée à la rencontre de Yôko Ogawa…

J’avais quand même bon espoir d’apprécier cette auteure en raison de la dimension psychologique qui émanait, m’a-t-on plusieurs fois expliqué, de tous ses livres.

Je crois l’avoir compris, je suis tombée sur l’un des romans les plus extrêmes d’Ogawa…

L’écrivaine nous propose ici une initiation à l’amour physique dans tout ce qu’il a de plus anormal, froid et malsain. A peine sortie de l’enfance, la naïve Mari s’interroge sur ses premiers émois érotiques…

« Je ne sais pas très bien si ce que le traducteur a fait à mon corps est normal ou non. Je ne sais pas non plus comment le savoir.
Mais je crois que c’était sans doute quelque chose de spécial. Parce que c’était assez différent de tout ce que j’ai pu imaginer dans ma tête d’après l’ambiance et les bruits discrets qui flottent la nuit aux environs de la réception de l’hôtel. » (p. 71)

Bientôt, elle prend goût à ces jeux avilissants et dangereux – des jeux dont elle perçoit l’esthétique de la douleur et de la mort avant même de succomber à la souffrance physique – auxquels la soumet « le traducteur », cet homme ambigu qui se montre tour à tour attentionné voire craintif, puis subitement tyrannique et incontrôlable.
Elle entretient avec lui une relation régulière alors qu’elle n’ignore en rien le bruit qui l’accuse d’avoir tué son épouse…

Hôtel Iris traite un sujet scabreux sans verser dans la vulgarité. En raison, sans doute, de l’ingénuité avec laquelle s’exprime Mari, je me suis surprise à osciller entre dégoût et fascination. Le malaise contenu dans les pages de ce roman m’a tourmentée. Étourdie, je songeais à chaque pause à l’ampleur du « dérangement » de la narratrice, tout en ne comprenant pas par quelle alchimie et pourquoi survenait la fascination – improbable et problématique -, à côté du dégoût…

Chose surprenante, j’ai mieux supporté ce livre et la façon dont le sado-masochisme1 – sujet principal – y était abordé que Les femmes du braconnier où la sexualité dégoulinait, écœurante, même en tant que sujet secondaire !

Ce roman ne sera sans aucun doute pas mon préféré de Yôko Ogawa : je pense qu’il m’aurait mieux plu s’il avait été moins explicite, plus suggestif. Toutefois, je pense avoir trouvé une auteure qui risque de me plaire à travers d’autres oeuvres. Aussi, suis-je bien décidée à découvrir Cristallisation secrète qu’il me tarde de voir paraître en poche, ou encore La piscine – Les abeilles – La grossesse, qu’une amie m’a chaudement recommandé.

Me conseilleriez-vous de privilégier l’un ou l’autre? M’en conseilleriez-vous d’autres?

Cette lecture rentre dans le cadre du challenge « Petit bac », catégorie « Végétal » (7/7).

:SC: :BB:

  1. Voilà deux fois que j’écris sado-machochisme : je serais curieuse de savoir ce que Monsieur Freud aurait pu comprendre de ce lapsus… []

Vous vous appelez Michelle Martin / Nicole Malinconi

:5:

« C’est cela qui m’est apparu en écrivant, la possibilité (le risque) de l’horreur commune. » (p. 11)

:resu:

Lorsque Nicole Malinconi reçoit l’appel de l’avocat de Michelle Martin1 et qu’il lui confie le désir de sa cliente d’écrire un livre, l’auteure accepte une rencontre.

L’écrivaine rendra visite à celle-ci plusieurs fois, à la prison de Namur.

Le souhait, bien que flou de la détenue semble de vouloir mettre à plat sa vie en prison et son histoire ‘objective’, mais indépendamment de tout ce qu’elle a pu répéter et ressasser durant l’instruction.

Celui de Nicole Malinconi – un rien antagoniste – est de traquer les mots interdits et de parvenir à comprendre comment on en arrive, par l’envoûtement d’un seul homme, à semer la mort aveuglément.

Ce récit est fait de deux voix, bien qu’après avoir lu le manuscrit de l’auteure, Michelle Martin en ait refusé la publication…
:avis:

La réapparition de Michelle Martin dans la presse, en mai 2011 (quatrième demande de libération conditionnelle) m’a poussée à un questionnement entêtant. La personnalité de l’ex-femme de Marc Dutroux est celle qui, dans cette sinistre affaire, m’interpelle le plus. A l’abri des faisceaux orientés et a fortiori féroces des médias, j’aspire encore à comprendre qui se cache derrière cet être insaisissable…

A la sortie de ce livre, des critiques peu attentifs ont prétendu que Nicole Malinconi était de connivence avec Michelle Martin et que son ouvrage visait à appuyer sa demande de libération. Faux : si elle se montre à l’écoute, elle n’en prend pas moins parti du côté des petites filles, de leurs parents et des citoyens outrés. D’ailleurs, l’avocate de Michelle Martin a envisagé de lancer une action en justice en janvier 2008 pour empêcher la publication de ce livre qui était susceptible de nuire à sa cliente…

Nicole Malinconi emprunte ici le « vous » de politesse comme si elle adressait une lettre ouverte à Michelle Martin. Elle relate les répliques et attitudes de son interlocutrice et les commente, les agrémente de ses impressions personnelles (trouble, contrariété, …), comme si elle voulait confronter celle-ci à l’image qu’elle donne d’elle…

J’ai apprécié ce livre parce qu’il m’a permis d’en apprendre davantage sur la vie et la personnalité de Michelle Martin. J’ai notamment été étonnée par la façon qu’a cette femme de réussir, apparemment, à avancer dès lors qu’elle pense avoir trouvé des explications-justifications à son impardonnable comportement – une réalité qui transparaît en travers des lignes…

« Brusquement, vous ajoutez : Maintenant, j’ai répondu à la question, tout cela est derrière moi, je peux aller plus loin.
Vous faites le geste de déposer quelque chose, à côté. » (p. 95)

J’ai été agréablement surprise, aussi, par le fait que l’auteure ose présenter publiquement des vérités comme celle-là…

« [...] même au bout de votre peine, l’opinion publique pourrait vous en infliger aveuglément une autre, une mise à l’écart définitive. Penser à votre sortie, c’est penser à cette cruauté-là. » (p. 35)

Par contre, quelque chose m’a franchement choquée dans ce livre : d’emblée, Nicole Malinconi voit clair sur ses intentions propres, sur son projet d’écriture…

« Me revient aussitôt la question du début, d’avant même notre rencontre, celle qui m’a menée à vous, sans quoi l’idée d’un livre avec vous m’apparaît vaine, impossible : comment une femme se laisse-t-elle envoûter par un homme, jusqu’à laisser mourir, jusqu’à cet abandon de la vie, de l’élémentaire loi de la vie, jusqu’à l’oubli de la vie en elle? » (p. 35)

Pendant plusieurs mois, elle rend visite à cette femme qui a fait la démarche de demander de l’aide pour écrire sur sa condition de détenue et son parcours existentiel – de son enfance aux côtés d’une mère exclusive et déséquilibrée à sa relation avec Marc Dutroux auprès de qui « la prison s’est répétée » (p. 66) -, et pas une fois Nicole Malinconi ne fait part à Michelle Martin de ses aspirations inconciliables ni du contenu du livre qu’elle envisage d’écrire…

Je suis peut-être effroyablement laxiste à l’égard de Michelle Martin : les plus rancuniers d’entre vous estimeront, à raison peut-être, que n’importe quelle traitrise, n’importe quel croche-pied à l’intention de ce « monstre » n’égalera/ne surpassera ce qu’elle a pu faire… Mais j’estime quant à moi que le citoyen n’a pas à tenter de se substituer à la justice. Je trouve donc l’attitude de l’écrivaine franchement malhonnête. Pour moi, Nicole Malinconi a saisi la balle au bond pour se faire de l’argent sur la tête d’une des plus sordides célébrités de Belgique. Qui plus est, elle s’est permis de participer à son enfoncement alors qu’elle a été jugée et purge sa peine.

L’auteure justifie son entêtement à publier ce livre en dépit de la requête inverse de Michelle Martin, mais elle justifie mal sa démarche puisqu’elle est imbibée de déloyauté et de sournoiserie…

« Peut-être avez-vous parlé, durant tous ces mois, dans l’espoir d’une sorte de plaidoyer, d’une entente absolue, sans conditions ; et cet espoir a-t-il grandi avec la confiance réciproque de nos mots. Peut-être avez-vous confondu la confiance réciproque des mots avec la connivence, avec parler d’une même voix, d’un même avis. » (p. 12)

Un livre exprimant les dires et les gestes de Michelle Martin, au cours de ces entretiens, aurait-il été possible en toute neutralité? N’aurait-il pas présenté un risque « intellectuel » ? Le deuxième extrait que j’ai retranscrit permet de voir clair dans la psychologie de la criminelle et ce, sans pour autant que l’auteure appuie son texte de son empreinte subjective et personnelle. Il aurait donc été possible, selon moi, de relever le défi. Pour moi, c’eut été même préférable…

Quant au style de ce livre, … il paraît sobre et efficace quand il est dissout dans son ensemble. Après avoir relu certains passages indépendamment les uns des autres, j’ai été cependant frappée par la présence de certaines phrases, longues, qui n’avaient pas de colonne vertébrale (absence de verbe) ou qui contenaient en leur sein quantité de répétitions…

« [...] vous dites : Je veux écrire. Je veux parler de la condition de la femme. [...] Les petites filles, Julie et Mélissa, le fait que j’ai laissé mourir deux petites filles, je ne veux plus en parler. Les faits, tout le monde en a parlé ; les médias, le procès, moi-même. C’est assez. Je veux parler de moi ici, de toutes celles que je vois ici, de ce que ça veut dire. » (p. 18)2

Je n’ai pas été mécontente de découvrir ce livre parce qu’il m’a permis d’un peu mieux comprendre la tortueuse personnalité de Michelle Martin, mais le fait qu’il ait été édité – à tort ! – me rend sceptique jusqu’à la véracité de son contenu3.

On ne joue pas avec la vie des gens : ça vaut autant pour vous que pour Michelle Martin, Madame Malinconi !

Ce livre a été lu dans le cadre du challenge « Littérature belge ».

  1. Épouse et complice de Marc Dutroux, criminel belge impliqué entre 1995 et 1996 dans de nombreuses affaires d’assassinat, de viol et de séquestration. []
  2. Je me trompe peut-être, mais il me semble que l’auteure ait écrit à partir de ses souvenirs des entretiens et que ceux-ci n’étaient contenus ni dans un dictaphone, ni dans des notes : à la fin de son ouvrage – où est relatée l’une des dernières visites de l’auteure à la détenue -, N. Malinconi dit qu’elle ne se souvient vaguement que de deux choses et qu’elle a oublié le reste de l’échange. Comment être sûr que cette phrase ait exactement été celle prononcée par Michelle Martin? []
  3. Voir aussi, à titre d’exemple, la note de bas de page n°2 []


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