Archive pour la Catégorie 'Lectures'

Le monde selon Garp / John Irving

:4:

« Mais, dans le monde selon Garp, nous sommes tous des incurables. » (p. 649)

:resu:

Jenny Fields, infirmière, veut un enfant, mais a aussi pour ambitions de continuer à travailler et de ne pas s’embarrasser d’un homme à demeure… C’est dans un contexte très particulier qu’elle conçoit Garp et qu’elle réussit pleinement à satisfaire ses désirs.

Garp1 naît donc sans père, prend de l’âge chapitre après chapitre, poursuit le chemin que Jenny lui a soucieusement tracé et rencontre bientôt Helen, fervente lectrice et fille de son entraîneur de sport, dont il s’éprend immédiatement. Pour la conquérir, il projette de devenir écrivain.

Au terme de ses études, Garp quitte les États-Unis pour Vienne en la compagnie de Jenny. Elle entreprend d’écrire un livre autobiographique où elle fait état de ses réflexions féministes et connaît un grand succès, devenant la défenderesse de tas de femmes persécutées, ce qui n’enchante pas Garp qui ne cautionne que partiellement le discours de sa mère et aimerait par ailleurs une reconnaissance strictement vierge.

Garp publie à son tour, et, bien que récompensé d’une renommée moins évidente que Jenny, obtient la main d’Helen, avec qui il aura trois enfants desquels il prendra anxieusement soin. Son mariage sera néanmoins ébranlé par la concupiscence que dénonçait génériquement sa mère dans son autobiographie intitulée Sexuellement suspecte…

(Je m’arrête là pour le résumé. S’il vous semble étrange et peu éclairant, rassurez-vous, je trouve aussi.)

:avis:

Ce livre qu’on qualifie volontiers d’incontournable, de roman culte, de chef d’œuvre (!) et qui a suscité l’enthousiasme de nombreux lecteurs avait immanquablement attisé ma curiosité. Il m’a été offert par Manu et je la remercie de m’en avoir fait cadeau2 !

Quand j’ai lu la préface écrite par John Irving, mon intérêt a redoublé. J’ai tout de suite pensé que ce livre recelait de jolies promesses par la façon dont l’auteur s’exprimait et par les sujets qu’il annonçait…

Malheureusement, je dois avouer que j’ai ramé à m’en farcir des maux de tête pour arriver au bout de ce roman. Je me suis acharnée à avancer, me souvenant sans cesse de l’engageante préface et des critiques laudatrices, puis de critiques moins enchantées qui affirmaient que le roman décollait vers la 200e page. Pourtant incapable de porter un tant soit peu d’intérêt à l’histoire des Garp à quelque moment que ce fut, j’ai fini par capituler aux trois quarts du livre3

J’ai trouvé Le monde selon Garp globalement décousu : durant la première moitié du livre, les chapitres, à cause d’énormes ellipses, n’entretiennent que rarement des transitions les uns avec les autres. Le roman m’a donc, pendant 300 pages, évoqué ce genre de feuilletons télévisés qui ne nécessitent pas qu’on ait vu les précédents pour comprendre celui qui est en cours. Tout au long du livre, j’ai essayé de comprendre l’intérêt de ce qui avait été précédemment lu, d’assembler les pièces, de trouver une cohérence, mais en vain : je n’ai jamais compris où John Irving voulait nous mener.

A mi-chemin entre le genre loufoque et la tragédie, ce roman m’a paru inconfortable et irréaliste. Je ne suis parvenue à croire ni aux personnages, ni à leurs histoires.

Aussi, l’adultère, la concupiscence, la sexualité, exemplifiés sous toutes leurs formes, m’ont donné l’impression d’un roman emprunt de voyeurisme, en dépit de son côté moralisateur.

« Puis Garp pensa à Mrs. Ralph. Furieux contre lui-même, il comprit qu’il tenait à la revoir une dernière fois ; il bandait de nouveau, et cette brusque érection lui rappela qu’il avait envie de revoir son corps épais et grossier. Il gagna vivement l’escalier de service. La chambre puait, il aurait pu la retrouver à l’odeur.
Il la vit et son regard se porta droit sur le ventre et le sexe, le nombril bizarrement tordu, les bouts de seins plutôt petits (pour d’aussi gros seins). Il aurait mieux fait de regarder d’abord les yeux ; il se serait rendu compte qu’elle était bien réveillée et qu’elle aussi tenait les yeux fixés sur lui.
- Finie la vaisselle? demanda Mrs Ralph. On vient dire au revoir? » (p. 315)4

Le style de l’auteur, correct mais certainement pas spectaculaire à mon sens5, ne m’a pas transportée non plus. Si bien que les nouvelles de Garp, qui nous sont données à lire parfois in extenso dans le roman, n’ont fait que peser un peu plus sur mon ennui.

En définitive, je reconnais à ce livre beaucoup d’imagination et quelques propos malicieux…

« Elle veut parler du sexe, commenta Garp. Le coup est classique. Une femme [Jenny] qui, pas une seule fois de sa vie, n’a ressenti le désir sexuel, faire un sermon sur ce qui est universel ! Et le pape, qui a fait voeu de chasteté, tranche pour des millions d’êtres le problème de la contraception.  Le monde est fou. » (p. 246)

Mais il m’a semblé qu’Irving, à force de vouloir traiter trop de sujets à la fois, a mené son livre vers quelque chose d’abominablement confus et superficiel.

Trop de péripéties, trop de sujets, trop de longueurs.
Pour moi, ce fut ô combien épuisant.

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir apprécié l’idée du roman, entrevue dans la préface, même s’il a fini par totalement m’échapper…

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Petit bac 2012, catégorie « prénom» (2/10).

:SC: :BB:

  1. C’est ce qui lui sert à la fois de nom et de prénom. []
  2. Manu, je m’excuse par avance de ne pas en faire une critique aussi élogieuse que toi, ne m’en veux pas de ne pas avoir été sensible à l’un de tes romans préférés… :s []
  3. C’est-à-dire à la 477e page. []
  4. Si avec ça, je ne m’attire pas tous les internautes en rut, ça va bien ! []
  5. J’aurais dû compter le nombre de Mon Dieu, Bon Dieu, Seigneur ! et de bitte pour appuyer mes propos… []

Bonne et mauvaise littératures

Mardi 7 février, je vais souper avec une amie. Ensemble, nous déterrons pour la troisième ou quatrième fois consécutive la même polémique : elle évoque la mauvaise littérature, je fais le gros dos1.

Alors que je dévoile mes crocs, mon interlocutrice me balance l’argument le plus imparable qui soit : « Mais je suis une professionnelle du livre ! ». Elle est libraire, je suis bibliothécaire-documentaliste mais elle a un master philo option littérature et moi un simple baccalauréat professionnalisant. Je ravale ma vexation et je lui ouvre grand les bras : « Alors vas-y : toi qui as le bagage littéraire, explique-moi pourquoi tu parles de mauvaise littérature. »

Cette introduction n’a pas pour but de vous faire dire ou penser de vilaines choses à propos de mon amie2. Ce n’est qu’une mise en contexte, une manière d’incarner la théorie et le sens commun…

Je ne vous restituerai pas la discussion que nous avons entretenue. Elle était empressée, déstructurée, lacunaire. Malheureusement, je reste depuis lors encombrée d’un problème qui, pour l’avoir insuffisamment creusé collectivement, me taraude l’esprit… Je ne cherche pas des vérités, je cherche à comprendre les points de vue qui ne sont pas miens et éventuellement à penser aux questions que j’aurais oublié de me poser !

Pour être brève, je crois que ce qui me heurte fondamentalement dans ce débat, c’est l’élitisme et le mépris que contiennent ces adjectifs : bonne et mauvaise littératures.

J’ai des arguments et du ressenti pour noircir plusieurs pages, mais je sais que je ne trouverais aucune accalmie en me déversant parce que ce que je recherche, c’est un échange et que j’aspire à m’enrichir de vos opinions avant tout…3

Par cet article, j’aurais souhaité connaître vos avis :

  • Êtes-vous sensibles à ce débat ou vous indiffère-t-il?
  • Avez-vous une opinion quant au sujet?
    • 1. Parler de bonne et de mauvaise littérature vous choque-t-il ou non?
    • 2. Que pensez-vous de la prétention de certains critiques littéraires à objectiver ce qui est bon et ce qui ne l’est pas?
    • 3. Inversement, comment jugez-vous le relativisme du lecteur lambda? La subjectivité se suffit-elle à elle-même pour évaluer la qualité d’un roman?
    • 4. « Science de l’art » : réalité ou aberration?
    • 5. Quels critères objectivables concourent selon vous à la qualité d’un roman?
    • 6. Si un livre/auteur est « mauvais », comment comprendre le succès qu’il emporte auprès d’un certain lectorat?
    • 7. Les romans à gros tirages et gros succès (romans populaires) peuvent-ils être considérés comme de l’art? Pourquoi?
    • 8. Avez-vous déjà apprécié un mauvais livre? Lequel et pourquoi? – En avez vous éprouvé de la gêne?
    • 9. Avez-vous déjà déprécié un mauvais livre? Lequel et pourquoi?
    • 10. Avez-vous déjà apprécié un bon livre ? Lequel et pourquoi? – En avez-vous éprouvé de la satisfaction?
    • 11. Avez-vous déjà déprécié un bon livre? Lequel et pourquoi?
    • 12. Les prix littéraires récompensent-ils vraiment de bons livres?
    • 13. Seriez-vous disposé à catégoriser la littérature en d’autres termes que bonne/mauvaise? Que vous évoque cette distinction : Littérature de l’esprit et littérature du cœur? La trouvez-vous préférable/juste?
    • 14. Théoriciens vs opinion publique : si l’un des deux à tort, cela signifie-t-il que l’autre a raison?
    • J’en oublie ! N’hésitez pas à me faire compléter la liste.

Ne vous sentez pas obligé de répondre à toutes les sous-questions si elles ne vous inspirent pas de manières équivalentes !

J’espère que ce débat va intéresser d’autres personnes que moi, et que les participations seront aussi construites que nombreuses. N’oubliez pas d’écrire et de répondre à vos interlocuteurs dans le respect de chacun. Cet article n’est pas le lieu d’une joute oratoire ni d’un ring de boxe.

Au plaisir immmmmense de vous lire !!

PS-Avertissement : Bonne et mauvaise littérature, je n’ai pas fini d’en parler : j’ai acquis 4 essais pour finir d’en découdre (ou pas) avec cet insondable questionnement. Ne vous étonnez donc pas de la récurrence de cette problématique dans les mois à venir sur mon blog ;)

  1. Mes lectures de Comme un roman de Daniel Pennac et d’Au bon roman de Laurence Cossé m’avaient déjà permis de constater à quel point ce sujet avait le don de me mettre mal à l’aise… []
  2. Je l’aime en dépit du caractère parfois pédant de sa répartie :p ! []
  3. Or, argumenter ne risquerait-il pas de tuer dans l’œuf les perspectives quasi infinies de ce débat? []

Rien ne s’oppose à la nuit / Delphine de Vigan

:7:

« Lucile est toujours restée suspendue au-dessus du vide et ne l’a jamais quitté des yeux. » (p. 384)

:resu:

Dans ce livre, Delphine de Vigan met au jour sa famille maternelle et tente avant toute chose de raconter la belle et insaisissable Lucile, sa mère.

La vie de sa mère, elle a voulu l’écrire dans son intégralité : depuis la naissance jusqu’à la mort. Après avoir rassemblé les témoignages des parents, frères et sœurs, et amis de Lucile, l’auteure s’est efforcée de sonder la personnalité de celle qui souffrait de troubles bipolaires et pénétrait tour à tour dans l’obscurité ou dans la lumière ; de celle qui, issue d’une famille nombreuse1, vit un grand nombre de proches mettre fin à leurs jours ; de celle qui était rongée par la peur et transpirait un mal de vivre inextinguible…

Lucile Poirier s’est donné la mort en 2008 sans un appel à l’aide. Rien ne s’oppose à la nuit est un roman (auto)biographique, une forme de quête identitaire dont l’écriture, indispensable, fut sans doute thérapeutique pour Delphine de Vigan.

« … avais-je besoin d’écrire ça ? Ce à quoi, sans hésitation, j’ai répondu que non. J’avais besoin d’écrire et ne pouvais rien écrire d’autre, rien d’autre que ça. La nuance était de taille ! » (p. 84)

« J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre » (p. 298)

:avis:

Ce livre est intimiste et pudique à la fois. Delphine de Vigan y exprime la souffrance, l’impuissance et parfois la colère qu’elle a pu éprouver lors de l’accompagnement de sa mère psychotique. Elle essaie aussi de la comprendre et de la traduire, de signifier son courage et son renoncement, sa force et sa fragilité, ses heures lumineuses et obscures… Ce livre est pudique par sa manière de relater les faits, d’exprimer le ressenti sans pathos et de suggérer l’amour sans jamais l’énoncer.

De nombreuses fois, l’auteure interrompt son récit pour témoigner de ce que l’écriture de son livre génère en elle comme « obsessions » : la peur de décevoir ses proches, de ne pas être au plus proche de la réalité, de dévoiler les secrets et déséquilibres de son entourage familial, etc. J’ai particulièrement apprécié la manière dont elle avait construit Rien ne s’oppose à la nuit parce que l’on voit le livre se construire. Ce procédé « meta » m’est apparu comme intéressant et nécessaire pour percevoir les intentions de l’auteure. Je pense que j’aurais été moins sensible à ce livre sans ces césures qui révèlent l’état d’esprit de Delphine de Vigan au cours de l’élaboration de son travail…

« Un matin je me suis levée et j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive, dussé-je m’attacher à ma chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti. » (p. 48)

« Je ne suis pas sûre que l’écriture me permette d’aller au-delà du constat d’échec. La difficulté que j’éprouve à raconter Lucile n’est pas si éloignée du désarroi que nous éprouvions enfants ou adolescentes, lorsqu’elle disparaissait. » (p. 351)

Parmi les livres que j’ai pu lire d’elle (No et moi et Jours sans faim), Rien ne s’oppose à la nuit m’a semblé le plus abouti, le plus sérieux, le mieux écrit, le plus profond et, forcément, le plus crédible.

En dépit toutefois de ce grand nombre de superlatifs, je ne me cache pas d’avoir trouvé certains passages un peu longuets, surtout dans la dernière partie du roman. Long et éprouvé à la fois, ce livre aurait, selon moi, peut-être gagné à s’effeuiller d’une cinquantaine de pages…

En somme, ce livre est joliment écrit, judicieusement construit, il sonne juste. Delphine De Vigan s’y décharge avec force et habileté. Toutefois, je n’aurais sans doute pas envisagé de lui décerner le Goncourt de 2011 pour autant…

Une agréable découverte, mais dont je ne garderai, je crois, pas un souvenir impérissable en ce qui me concerne…

 

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Psy (3/4).

:SC: :BB:

  1. Elle était elle-même la troisième enfant d’une famille qui en compta neuf. []


Page 1 sur 35
1
2
3
4
5
6
7
8
10
20
30
Dernière »