
« Ils nous ont réduites au dénuement absolu. » (p. 55)
Quarante femmes sont enfermées dans une cave depuis plus de dix ans. Elles ne connaissent pas la raison de leur détention. Les gardes qui les surveillent et les nourrissent n’ont jamais prononcé un mot en leur présence ni daigné répondre à leurs questions. Impassibles, ils font claquer le fouet derrière les grillages quand elles se disputent, se touchent, réfléchissent, complotent, ne trouvent pas le repos ou tentent de se donner la mort…
Parmi ces quarante femmes, la plus jeune nous raconte son histoire de la prépuberté à ses dernières heures : elle est la narratrice de ce roman.
Elle qui a été enfermée avec des adultes étrangères alors qu’elle n’était qu’une enfant n’a pas le souvenir d’avoir connu la lumière du jour ni même les hommes1…
« Au plus loin que je puisse retourner, je suis dans la cave. Est-ce bien cela que l’on nomme des souvenirs? Les quelques fois où les femmes ont consenti à me raconter des moments de leur histoire, ils contenaient des événements, des allées et venues, des hommes : moi, je suis réduite à nommer souvenir le sentiment d’exister dans un même lieu, avec les mêmes personnes, faisant les mêmes choses, qui étaient manger, excréter et dormir. Pendant très longtemps, les journées se sont déroulées de façon exactement semblable, puis je me suis mise à penser et tout a changé. » (p. 14)
Elle se distrait de son quotidien en se racontant des histoires, en observant le comportement des femmes qui s’agitent autour d’elle, en fixant un jeune garde dans l’espoir d’un regard qui la fasse exister, ou en comptant les battements de son cœur pour retrouver la mesure du temps…
A la suite du retentissement d’une sirène qui fait fuir leurs gardiens, les quarante détenues parviennent à quitter leur prison. La narratrice découvre la liberté et un paysage que ses trente-neuf condisciples ne parviennent pas à reconnaître : s’agit-il de la Terre ? Face à un monde visiblement dévasté, la narratrice dispose d’une force que les autres femmes n’ont pas : celle de n’avoir pas connu la vie d’avant. Aussi ce monde-là, aussi hostile qu’il soit, devient-il le sien…
Il y a dix ans, la lecture (scolaire) de La plage d’Ostende m’avait été imposée. Elle m’avait arraché tant de soupirs que j’avais fini par estimer ma souffrance suffisante avant d’en arriver à bout : j’avais lu le tiers du roman et m’étais dit qu’on ne m’y reprendrait plus !
J’étais encore fermement résolue, il y a peu de temps, à ne plus me piquer à la prose de Jacqueline Harpman2. Puis un collègue m’a vanté les charmes de Moi qui n’ai pas connu les hommes... Songeant qu’en une décennie, les goûts, comme le vin, parfois, se bonifiaient3, j’ai estimé qu’il me fallait retenter le coup…
Le verdict? Je n’aime toujours guère la prose de l’écrivaine4.
Le roman m’a paru lent, répétitif, prévisible et tristement inexpressif. Je n’ai pas cessé d’y trouver des analogies avec La route de Cormac McCarthy : dans les deux œuvres, les personnages principaux progressent dans un paysage si désolant qu’il évoque l’Apocalypse… Mais quelle force n’a pas le roman de Harpman, face à celui de McCarthy qui charrie avec puissance les émotions et la peur du petit et de son père…
Le terme qui me semble le plus approprié pour parler de Moi qui n’ai pas connu les hommes est sans aucun doute aseptisé. Ici, je ne vais faire que paraphraser l’excellente critique de Lucien sur Critiques libres : s’il arrive aux protagonistes de rire ou pleurer dans ce roman, je n’ai jamais éprouvé l’envie d’en faire autant. L’auteure dit l’émotion et jamais ne contribue à la faire ressentir : lorsque les femmes sont enfermées dans la cave durant le premier tiers du roman, je n’ai pas même éprouvé une vague impression d’oppression !
Le style de Jacqueline Harpman est laborieux, parfois ampoulé à l’aide de subjonctifs imparfaits ou plus-que-parfaits dont l’utilisation m’a, ici et là, rendue quelque peu perplexe…
« [...] je me sentais traitée avec mépris, comme si j’eusse été incapable de comprendre les réponses aux questions — peu nombreuses, pourtant — que je posais et je résolus de ne plus accorder aucun intérêt aux femmes. »
Son écriture m’a parfois arrêtée au détour de phrases bizarrement conçues…
« - Tu as si peu idée de ce qu’était avoir un destin que tu ne peux pas comprendre ce qu’il en est d’être dépourvu au point où nous le sommes. » (p. 55)
Mais, indépendamment de la forme, ce roman a généré d’autres frustrations : dès le départ, l’auteure soulève nombre de questionnements5 pour lesquels elle ne donne aucune réponse.
Elle touche aussi à des sujets de réflexion (la condition humaine, la vie en société, la dignité, la promiscuité, l’euthanasie, …) qu’elle pourrait creuser abondamment puisque l’intrigue de son livre est somme toute extrêmement dépouillée, mais qu’elle ne fait jamais qu’effleurer !
Bien que sa fin offre un joli dénouement, je n’ai, dans l’ensemble, témoigné à ce livre qu’un intérêt très mitigé. La monotonie de la narration, le vague survol des pistes de réflexion et la froideur/désaffection de la narratrice m’ont un peu laissée sur ma faim. J’avoue n’avoir pas trouvé où se trouvait le nectar de ce livre, cette essence qui ravit le lecteur et le pousse à nous en faire valoir les mérites… J’en suis triste parce que quelque part entre La route et La servante écarlate, j’avais pensé, avant de m’y plonger, que ce roman serait peut-être plein de promesses…
« Parfois, les femmes me plaignaient, disant qu’elles, au moins; avaient connu la véritable vie et j’ai été bien jalouses d’elles, mais elles sont mortes, comme je vais le faire, et que veut dire avoir vécu quand on ne vit plus? Si je n’étais pas devenue malade, je crois que je serais quand même repartie et que je marcherais encore, car je n’ai jamais rien eu d’autre à faire. » (p. 260)

Ce livre a été lu dans le cadre du challenge « Littérature belge ».
- Physiquement/charnellement, s’entend. [↩]
- Jacqueline Harpman s’est éteinte en mai dernier. [↩]
- Je me demande d’où me vient cette tendance récurrente à douter davantage de mes goûts que de ce que je consomme. [↩]
- Déduisez-en ce que vous désirez en déduire. [↩]
- Pourquoi ces femmes ont-elles été enfermées là? Qui sont les gardes? Pour qui travaillent-ils? Pour quelle raison se sont-ils subitement enfui? Pour aller où? Comment se fait-il que l’électricité continue de tourner indéfiniment et en tout lieu, même après des décennies – que pas même une ampoule ne claque?! [↩]




dommage que tu n’ai pas accroché, moi j’avais vriament beaucoup aimé – je crois que j’aime bien le ton « détaché », comme tu dis, de la narratrice
Eh bien, j’ai moi aussi eu une mauvaise expérience avec Jacqueline Harpmann et « Le bonheur dans le crime ». Son écriture et le thème m’avaient mise très mal à l’aise. Vu ton avis sur ces deux romans, je ne poursuivrai pas ma découverte de l’auteur.
C’est marrant mais en lisant ton résumé de ces femmes enfermées, je pensais justement à « La servante écarlate » et au « Dernier homme » pour ce qui est du décor apocalyptique.
Arf, je n’ai jamais lu Harpman et j’avais justement acheté 2 de ses titres pour avancer dans ton challenge… »Orlanda » et non la plage mais « Du côté d’Ostende ».
Bon ben je commencerai par là hein
Des mecs (je suppose que les gardiens sont des hommes… sinon, merci de préciser) qui séquestrent des femmes sans raison? Je passe: c’est à mon avis un pitch qui n’a aucune crédibilité, sauf à considérer que l’auteur a voulu écrire un roman gratuitement misandre, ou illustrant un féminisme victimaire agaçant.
Cela dit, j’ai eu plus de chance en reprenant hors du cadre scolaire des livres qui, imposés, m’avaient déplu: alors que je n’étais pas venu à bout de « Jacques le Fataliste et son maître » de Diderot au lycée, je l’ai adoré plus tard.
@Manu: en revanche, « le bonheur dans le crime » est un fort beau titre…
Niki > Il en faut pour tous les goûts
Manu > Une de mes amies me l’a recommandé dernièrement, après que je lui aie communiqué ma déception avec celui-ci. En général, ses goûts et les miens s’opposent, tout comme les nôtres… Mais sur ce coup-ci, je crois que c’est à toi que je vais faire confiance
Cynthia > J’espère que tu apprécieras mieux que moi.
N’oublie pas que je comptabilise les livres d’auteurs différents : si tu lis deux Harpman, il n’y en a qu’un qui compte
DF > J’aime beaucoup ton commentaire
Oui, les gardiens sont des hommes, mais tu t’avances un peu vite parce que… (attention, spoil) les 40 femmes, une fois libérées, progressent dans une plaine dévastée en ayant pour seuls points de repère d’autres guérites que la leur. Elles trouvent dans la suite du roman des caves enfermant 40 hommes ensemble également…
On ne peut donc pas prétendre à mon sens que ce roman soit gratuitement misandre ou encore féministe et victimaire. Il n’a pas ce(s) défaut(s)-là, je pense…
Je ne sais pas si j’ai déjà lu cette auteure mais là, tu ne me donnes pas envie de la découvrir.
Bon weekend.
On en a déjà parlé mais je viens enfin lire ton billet !
Je crois que j’ai aimé tout ce que tu n’as pas aimé, ahah ! Sauf peut-être le style parfois un peu trop ampoulé, je l’admets. Mais étrangement, je n’ai pas ressenti de manque à combler vis-à-vis des questions qui n’auront jamais de réponse…
Philippe D. > En toute logique. Pourtant, beaucoup d’avis sont enclins à donner envie de lire cette auteure. N’y sois pas fermé, on ne sait jamais que ta subjectivité rejoigne celle de J. Harpman !
Morgouille > C’est chouette que tu l’aies apprécié. Tu sembles inversement bien meilleur public que moi, il faut dire. C’est une chance
!
Je ne sais pas si je suis réellement bon public… Je crois que plus ça va, plus j’arrive à choisir mes lectures selons mes humeurs véritables. Et puis j’aime aimer, et je cherche le meilleur dans chaque livre !
J’avais essayé de lire un Jacqueline Harpman il y a quelques années, je ne suis tant ennuyée que je ne me souviens pas du titre !!! Depuis, je fuis les livres de cet auteur
Je suis par contre plongée dans un très bon polar de Pieter Aspe qui m’aidera à réussir mon « petit belge » peu avancé !!!
C’est étrange comme parfois les livres qui posent de vrais questionnements sont dérangeants. Pour moi, c’est un livre introspectif qui nous fait chercher les réponses et c’est ce que j’aime dans ce livre que j’ai lu plusieurs fois! Je n’ai pas trouver LES réponses mais j’ai trouver une partie de MES réponses. Je dirais
sez essayer même si vous n’avez pas aimé d’autres romans de Jacqueline Harpman…
Et bien moi, j’ai adoré « moi qui n’ai pas connu les hommes », il y a très longtemps que je l’ai lu, peut être une vingtaine d’années (j’exagère peut être) et j’ai rarement lu une histoire aussi inédite que « vertigineuse », j’encourage ceux qui ne l’ont pas lue à se faire leur propre opinion, quitte à ne pas aimer, l’unanimité est souvent suspecte…
Alain
J’ai adoré aussi….
Je ne pense pas qu’un livre doive forcément apporter les réponses aux questions qu’il génère: chacun a sa propre imagination et sa propre histoire pour y répondre personnellement…..ou ne pas y répondre.
J’ai également beaucoup aimé de cet auteur « En toute impunité ». Mme Harpman n’est peut-être pas très tendre envers les hommes bien que dans « Moi qui n’ai pas connu les hommes », ces derniers ne sont pas en meilleure position que les femmes (ils ont même tous disparu…)