Grâce et dénuement / Alice Ferney

:7:

« Non, pensait Esther, ceux-là ne se plaindraient de rien, ils ne connaissaient que le tranchant des choses. » (p. 59)

:resu:

A l’écart de la ville, sur un terrain vague, vit une famille de Gitans que les habitants ‘riches et civilisés’ méprisent. Angéline, la doyenne, partage ce territoire avec ses cinq fils, les quatre épouses des derniers et leurs enfants respectifs.

Esther, bibliothécaire, fait un jour son apparition auprès d’Angéline et se propose de lire des histoires à ses petits-enfants.

Alors qu’elle est qualifiée de « gadjé »1, elle va, par ses venues hebdomadaires, sa persévérance2 et sa générosité peu à peu communiquer aux enfants le goût des contes et des fables et trouver dans ce grand groupe à la culture si différente de la nôtre une place…
:avis:

J’ai éprouvé des difficultés à rentrer dans ce roman en raison de la généalogie complexe qui s’étend en dessous d’Angéline3 et de la culture atypique qu’on est amené à rencontrer abruptement dès les premières pages, mais l’apparition d’Esther – Esther qui joue le rôle de pont entre eux (les Roms) et nous, lecteurs (Gadji que nous sommes, tout comme elle) facilite l’immersion au cœur de cette singulière histoire…

L’écriture de l’auteure décrit avec finesse et sobriété l’existence humble des gens du voyage.

« Oui, la vitalité s’était enfermée en eux. Partout, ils trouvaient leurs marques. Le ravitaillement sans argent, l’eau potable qu’il fallait chercher à la pompe, les sources occasionnelles de revenu, les tournées des hommes dans la banlieue, tout cela eût semblé à d’autres une existence impossible et tout cela assurait un rythme à leur vie. » (p. 26)

J’ai ressenti beaucoup de respect de la part d’Alice Ferney vis-à-vis de ses personnages : Grâce et dénuement est un roman à la fois sensible et retenu. Il n’émet pas de jugement à l’égard des Roms/Gitans et nous invite à la tolérance.

Ce livre m’a permis de passer un plaisant moment et m’a surprise par sa capacité à mettre au jour – le roman porte bien son titre – la grâce qui peut émaner du dénuement et ce, sans faire preuve de complaisance pour autant. Il projette le lecteur dans un monde gris et revêche, l’y fait macérer jusqu’à substituer à la bienséance davantage d’humanité…

Cécile QD9 et Marie m’ont toutefois permis de prendre conscience a posteriori de quelques bémols : les échanges entre Esther et Angéline et les siens restent toujours très superficiels. Je m’étonne donc avec elles que la magie ait lieu, que cette leçon d’humanité passe avec tant de facilité quand les relations tissées entre les Roms et la Gadjé demeurent finalement très peu profonds…

Aussi, tout en se gardant de les juger, Alice Ferney décrit le mode de vie des Gitans par la malpropreté, l’inculture, l’oisiveté, l’alcoolisme, les larcins, le machisme, les violences conjugales, l’infidélité, … Mais évite-t-on les clichés avec une description pareille à celle-là?

Quoi qu’il en soit, force est de constater que le livre fait son effet si l’on se laisse porter sans y réfléchir… Une jolie découverte !

Ce livre a été lu dans le cadre d’une lecture commune avec Del et Lucile.

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  1. Dans ce roman, Alice Ferney attribue au mot « gadjé » la traduction « putain ». En réalité, ce terme ne sert aux Roms que pour qualifier les individus qui ne sont pas des Roms… (Source.) []
  2. Esther se bat, tout au long du livre, pour qu’Anita, l’aînée des enfants, bénéficie d’une inscription à l’école municipale. []
  3. La famille compte 20 personnages environ. []

13 Réponses au billet “Grâce et dénuement / Alice Ferney”


  • Cela fait longtemps que ce livre est sur mon étagère … celui-ci va monter en grade grâce à ton billet :-) Merci !

  • Je n’avais pas adoré le style d’écriture mais c’est vrai que c’est un beau roman.
    Je viens justement de terminer un gros boulot sur les Tsiganes (Bohémiens, Gitans, Roms, …) dans la littérature et j’ai repris ce titre dans la biblio générale.

  • Bonjour Reka,

    Voici le lien vers mon billet (rédigé in extremis ce matin, lecture finie hier soir ; on a bien fait de prévoir large! ;-) )
    http://lameralire.blogspot.com.....gitan.html

    Je partage globalement ton avis, mais je m’étonne moins que Cécile, Marie et toi que la « magie » ait opéré entre Esther et les Gitans malgré leurs rapports si superficiels (peut-être parce que j’ai fréquenté à l’école primaire des Gitans et un peu leurs familles, donc). J’ai trouvé au contraire tout cela extrêmement plausible. Je ne trouve pas mes mots pour ne pas entrer dans un discours qui dirait « ces gens-là » ou « dans leur culture » (et qui sonnerait donc comme une exclusion/opposition définitive entre « nous » et « eux »), mais je pense que pour les personnages du roman, tout divertissement est bon à prendre. Ils aiment la lecture que leur prodigue la Gadjé et la tolèrent dans ce rôle-là. Il n’empêche qu’elle reste une Gadjé et que pour eux, une relation d’amitié qui les engagerait dans la durée en-dehors des liens du sang n’est pas envisageable (et tout simplement considérée comme impossible de fait).

    Je n’ai pas trouvé non plus le roman caricatural sur l’alcoolisme, les larcins, les violences conjugales : ils ne sont pas généralisés à tous les personnages. Simon traîne à lui tout seul pas mal de casseroles. Et puis il y a aussi une notion de « valeurs gitanes » qui, à mon sens, ne relève pas de la caricature…

    Enfin, j’ai trouvé comme toi qu’Alice Ferney faisait ici preuve de beaucoup de finesse!
    Au plaisir en tout cas d’une nouvelle lecture commune! ;-)  

  • Bonsoir ! Je lis ton avis en diagonale car il me reste encore quelques pages à lire. Le mien sera en ligne très très vite ;)

  • Tiens, ça me rappelle que je n’ai pas lu ce roman d’Alice Ferney. Je pense que j’y retrouverais avec délectation la finesse de sa plume. J’ai vraiment adoré lire ces autres romans, comme la conversation amoureuse…

  • Julie’tte > Aaah ! Ben j’espère qu’il te plaira :)

    Voyelle et Consonne > Je ne peux pas prétendre l’avoir adoré non plus, le style. En fait, je l’ai trouvé efficace pour ce roman-là, mais indépendamment du contenu, je ne l’aurais pas aussi volontiers apprécié, je pense.

    Lucile > J’aime beaucoup ton billet très complet !
    Je m’étonne parce que je ne conçois pas trop comment vivent les Gitans, à vrai dire. Comme je te le disais sur ton blog, je ne pense pas en avoir rencontré de ma vie… J’ai donc essayé de me distancier, ne sachant pas ce qui était bon à prendre ou à laisser.
    Au plaisir aussi d’une autre lecture commune, si nos PAL se rencontrent ;)

    Del > Je guette ton article…

    Lorraine > C’était le premier que je lisais de l’auteure. J’en lirai sans doute d’autres. Peut-être La conversation amoureuse, même si j’ai l’impression d’avoir lu beaucoup d’avis mitigés à propos de ce livre…?

  • Je n’ai pas été séduite par la plume de Alice Ferney dans les deux romans que j’ai lu d’elle. Pas envie d’aller plus loin. 

  • Savez vous si il existe un film ?

  • Manu > Après deux « échecs », ça se comprend :)

    Melo > Je ne pense pas qu’un film ait été adapté à partir de ce livre, non. Du moins, à ma connaissance, pas encore…

  • Une très bonne année 2012, avec plein de lectures passionnantes à venir!

  • Bonjour ! Avant toute chose, une très bonne année 2012 !
    Voici enfin mon billet pour cette lecture commune. Je suis vraiment désolée pour ce retard, j’ai eu fini le livre peu de temps après la date, mais il y a eu les fêtes de fin d’année, ensuite je suis partie quelques jours…bref, voici le lien ;)
    http://bookophiles.wordpress.c.....denuement/  
    Bises

  • De cette auteure, je n’ai lu que « L’élégance des veuves » dont j’avais aimé le style bien que je sois quelque peu restée à l’écart du sujet.
    J’ai encore « La conversation amoureuse » dans ma PAL avant d »éventuellement lire celui-ci ;)
    Alors, 2 semaines sans billet. Un retour est prévu bientôt ?
    Bises.

  • Métaphore > Bonne année ! Je te souhaite aussi beaucoup de coups de coeur littéraires pour 2012. Et la santé ! :)

    Del > Meilleurs voeux, Del.
    Merci pour ton billet, je filerai le lire dès que j’aurai un peu de temps. Biz.

    Cynthia > J’en lirai sans doute un autre de cette auteure pour me faire une opinion plus marquée de son style et de ses sujets de prédilection. Mais pas tout de suite.

    Je devrais poster un billet bientôt (partenariat service presse), mais comme chaque année, je slalome (quelle drôle de conjugaison !) entre mes passions et, ces temps-ci, c’est la photo qui prend le dessus. Je ferai donc une brève réapparition dans le courant du mois, mais la lecture de romans est en standby chez moi pour le moment :) Bise, encore bonne année et à bientôt ;)

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