
« J’étais censée pleurer parce que j’avais peur et je souhaitais du fond du cœur entendre à nouveau les ordres qu’il donnait. » (p. 67)
Mari, 17 ans, a arrêté ses études pour prêter main forte à sa mère dans la gestion de son hôtel. Elle travaille dur et ne se voit accorder aucune pause, aucune liberté, même pas celle de pouvoir se coiffer comme elle l’entend…
Un jour, un événement trouble la tranquillité de l’hôtel : une prostituée sort d’une des chambres en proférant des insanités à l’encontre d’un homme resté dans l’ombre de la pièce qu’ils occupaient précédemment. Mari entend sa voix et l’entr’aperçoit quand il se lance à la poursuite de celle qui crie au scandale… Dès lors, cet homme la subjugue et l’obsède…
« Je me suis retournée. L’homme se tenait sur le palier. On pouvait dire qu’il avait passé l’âge mur et se trouvait à l’aube de sa vieillesse. [...] Il n’était ni haletant, ni en sueur, alors que la femme était si éperdue. Il n’était pas non plus embarrassé. Seuls les quelques cheveux qu’il avait encore sur le front étaient mêlé, en désordre.
Je me suis dit que je n’avais encore jamais entendu un ordre résonner d’une manière aussi belle. Il en émanait sang-froid, majesté et conviction. Même le mot « putain » avait un accent aimable.
« Tais-toi, putain. »
J’essayai de le faire revivre pour moi seule. Mais l’homme ne rouvrit pas la bouche. » (p. 13)
Partie faire une course, Mari croise l’homme peu de temps après l’incident survenu à l’hôtel. Elle le suit, ils se rencontrent. Bientôt, elle devient objet de désir, de sadisme et d’humiliation. Elle qui n’a jamais vraiment menti ni désobéi à sa mère, elle multiplie sans crainte les ruses pour retrouver son amant/bourreau. Aspirée dans une spirale de perversion sexuelle, elle semble à vrai dire prête à suivre celui-ci jusqu’à la mort…
« Plus la chair au service de laquelle je suis est laide, mieux c’est. Cela me permet de me sentir vraiment misérable. Lorsqu’on me brutalise, lorsque je ne suis plus qu’un bloc de chair, naît enfin au fond de moi une onde de pur plaisir. » (p. 177)
Pour d’obscures raisons, la littérature asiatique ne m’a jamais vraiment attirée. Suite à ma lecture d’Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil d’Haruki Murakami, mon hésitation à découvrir des auteurs asiatiques s’était résolument confirmée. Ce n’est qu’en vue de boucler le challenge Petit bac avec cette catégorie qui a posé problème à plusieurs d’entre nous (le végétal) que je suis allée à la rencontre de Yôko Ogawa…
J’avais quand même bon espoir d’apprécier cette auteure en raison de la dimension psychologique qui émanait, m’a-t-on plusieurs fois expliqué, de tous ses livres.
Je crois l’avoir compris, je suis tombée sur l’un des romans les plus extrêmes d’Ogawa…
L’écrivaine nous propose ici une initiation à l’amour physique dans tout ce qu’il a de plus anormal, froid et malsain. A peine sortie de l’enfance, la naïve Mari s’interroge sur ses premiers émois érotiques…
« Je ne sais pas très bien si ce que le traducteur a fait à mon corps est normal ou non. Je ne sais pas non plus comment le savoir.
Mais je crois que c’était sans doute quelque chose de spécial. Parce que c’était assez différent de tout ce que j’ai pu imaginer dans ma tête d’après l’ambiance et les bruits discrets qui flottent la nuit aux environs de la réception de l’hôtel. » (p. 71)
Bientôt, elle prend goût à ces jeux avilissants et dangereux – des jeux dont elle perçoit l’esthétique de la douleur et de la mort avant même de succomber à la souffrance physique – auxquels la soumet « le traducteur », cet homme ambigu qui se montre tour à tour attentionné voire craintif, puis subitement tyrannique et incontrôlable.
Elle entretient avec lui une relation régulière alors qu’elle n’ignore en rien le bruit qui l’accuse d’avoir tué son épouse…
Hôtel Iris traite un sujet scabreux sans verser dans la vulgarité. En raison, sans doute, de l’ingénuité avec laquelle s’exprime Mari, je me suis surprise à osciller entre dégoût et fascination. Le malaise contenu dans les pages de ce roman m’a tourmentée. Étourdie, je songeais à chaque pause à l’ampleur du « dérangement » de la narratrice, tout en ne comprenant pas par quelle alchimie et pourquoi survenait la fascination – improbable et problématique -, à côté du dégoût…
Chose surprenante, j’ai mieux supporté ce livre et la façon dont le sado-masochisme1 – sujet principal – y était abordé que Les femmes du braconnier où la sexualité dégoulinait, écœurante, même en tant que sujet secondaire !
Ce roman ne sera sans aucun doute pas mon préféré de Yôko Ogawa : je pense qu’il m’aurait mieux plu s’il avait été moins explicite, plus suggestif. Toutefois, je pense avoir trouvé une auteure qui risque de me plaire à travers d’autres oeuvres. Aussi, suis-je bien décidée à découvrir Cristallisation secrète qu’il me tarde de voir paraître en poche, ou encore La piscine – Les abeilles – La grossesse, qu’une amie m’a chaudement recommandé.
Me conseilleriez-vous de privilégier l’un ou l’autre? M’en conseilleriez-vous d’autres?

Cette lecture rentre dans le cadre du challenge « Petit bac », catégorie « Végétal » (7/7).
- Voilà deux fois que j’écris sado-machochisme : je serais curieuse de savoir ce que Monsieur Freud aurait pu comprendre de ce lapsus… [↩]



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