
« Ecrire : lécher, panser ses plaies, interminablement, sans jamais cicatriser ? » (p. 287)
Ce livre est une biographie romancée retraçant la vie de Ted Hughes, Sylvia Plath et Assia Wevill.
Trois ans après avoir échappé à la mort suite à une tentative de suicide, Sylvia Plath rencontre Ted Hughes dont elle tombe éperdument amoureuse…
« Un braconnier ? Dans mon poème, encore pataud et mal léché (il me fallait le travailler, aiguiser ses griffes), je désignais ce fauve qui me traquait par les termes de noir maraudeur. Chasseur animal ? Chasseur humain ? Je les mettais dans le même sac, ils m’angoissaient et m’attiraient. Mais je ne voulais pas être un trophée supplémentaire dans le tableau de chasse de ce Ted Hughes. Si nous devions nous rejoindre, je souhaitais que ce fût par la poésie » (p. 31-32)
Le ciment de leur relation est fait d’écriture et de poésie. Le couple se marie, conçoit deux enfants – avec une fausse couche entre les deux – et déménage d’un étroit appartement à Londres pour s’installer dans une maison (trop) spacieuse dans le Devon.
Peu de temps après, Ted quitte son épouse pour une femme mariée répondant au nom d’Assia Wevill. Sylvia qui, par sa relation avec Ted, pensait avoir trouvé un bonheur équilibré l’empêchant de sombrer à nouveau dans la dépression, se voit confrontée à l’enlisement comme quelques années auparavant. Dans un dernier sursaut d’inspiration provoqué par la colère et la détresse, elle élabore une série d’écrits avant de mettre fin à ses jours en inhalant du monoxyde de carbone.
Le couple de Ted et Assia, hanté par le fantôme de Sylvia, bat de l’aile. Assia finit par se suicider de la même manière que sa rivale en emportant avec elle l’enfant qu’elle aura eu de son amant…
Il a plu une telle ribambelle de critiques élogieuses à propos de ce titre dimanche passé que j’ai été précipitamment le booknapper à la bibliothèque. L’enthousiasme des blogueuses était à ce point unanime que jamais je n’aurais imaginé ne pas apprécier ce livre autant qu’elles (…).
Les femmes du braconnier est construit sur le mode polyphonique : plusieurs intervenants témoignent de la vie et de la perception qu’ils ont de Ted, de Sylvia, d’Assia, des relations qu’ils ont avec eux ou les uns les autres. S’expriment donc à tour à tour les trois protagonistes principaux, leurs parents, frères et sœurs, amis, voisins, et même leurs psy.
Les interventions de tous ces gens sont très courtes et rythmées, ce qui permet au livre de bénéficier d’une aération et d’en faciliter la lecture. Aussi, les rapports qu’entretiennent les personnages entre eux s’éclaircissent très rapidement. Cependant, j’ai vite eu à déplorer la manière dont ont été construites leurs prises de parole : tous s’expriment de la même manière et arborent une personnalité similaire en tentant de réfléchir une analyse psychanalytique des protagonistes principaux, ce qui confère au livre un air artificiel et lassant…
S’il s’agit là d’une première critique, mon exaspération a toutefois atteint son paroxysme par le nombre de fois où Mme Pujade-Renaud nous gratifie d’allusions à la sexualité de nos poètes : toutes les dix pages, Ted entre en Sylvia avec une brusquerie rémanente. Même anéanti par le suicide de son épouse, on continue de ne pas y échapper… Ce roman nous offre donc, avec une régularité très étudiée, pas moins de 35 scènes de cul frustes et inutiles.

↑ : Sylvia Plath ▫ ↓ : Assia Wevill. Au centre, Ted et Sylvia.
Enfin, j’ai pleuré l’absence d’Esther Greenwood, le double de Sylvia Plath, dont je m’étais sentie proche en lisant La cloche de détresse. Bien que son livre ne m’ait pas complètement séduite au moment de sa lecture, il m’avait néanmoins laissé, une fois « digéré », un souvenir radouci et troublant car j’avais fini par éprouver pour Sylvia/Esther une sympathie teintée de compassion voire de fascination… Le roman de Claude Pujade-Renaud a totalement gribouillé, concassé l’image que j’avais de Sylvia Plath.
Je n’ai pas retrouvé une miette des nombreuses réflexions qui, dans La cloche de détresse m’avaient frappée par leur pertinence et, surtout, par l’accord que je leur témoignais. Je ne peux pas croire que Sylvia Plath ait écrit sa vie, la sienne, jusque dans les moindres détails et qu’elle ait inversement prêté à Esther Greenwood, le personnage censé la représenter, des idées si loin des siennes.
Par exemple, la conception qu’a son personnage du mariage, de la maternité, de la sexualité me paraît aux antipodes de celle que nous propose Pujade-Renaud dans son roman… Évidemment, je ne remets pas ces faits en cause: Sylvia Plath s’est bien mariée et a eu deux enfants. Mais est-ce à dire qu’elle aurait bigrement changé entre 1953 et 1956… ?
[La Cloche de détresse] – « Les enfants me rendaient malade. » (p. 129) – « Comme cela semblait simple à toutes ces femmes autour de moi d’avoir des enfants ! Pourquoi ne pouvais-je pas rêver de me dévouer comme Dodo Conway à une ribambelle d’enfants piaillant les uns après les autres. Si je devais m’occuper toute la journée d’un enfant, je deviendrais dingue. [...]
La mère de ce bébé souriait continuellement, elle tenait ce gosse comme si c’était la première merveille du monde. Je regardais la mère et l’enfant et je recherchais des preuves tangibles de leur satisfaction mutuelle [...] » (p. 236)
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[Les femmes du braconnier] « Bref, je n’ai pas traîné : elle [Frieda, son premier enfant] venait d’avoir neuf mois et j’étais à nouveau enceinte. Ravie de l’être, béate. Je me supportais tellement mal en femme devenue plate, labourée par ces cycles menstruels – « ces marées de sang noir qui annoncent l’échec » -, cette répétition lunaire, mortifère… Porteuse de vie, je me sentais plus féconde en écriture. Je rêvais d’un placenta commun aux textes en gestation et à l’embryon en train de grossir. » (p. 126)
Quoi qu’il en soit, j’ai eu la triste impression que Claude Pujade-Renaud nous pervertissait le portrait de cette pauvre Sylvia Plath qui, ici, m’a parue égoïste, capricieuse et agaçante. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elle n’aurait pas trouvé là un écho à ce qu’elle fut, ou très moindre… Si elle avait eu à écrire sa propre autobiographie, je suis persuadée que je ne l’aurais aimée – elle, Sylvia – que davantage.
Enfin, j’avais conscience que j’allais entamer là une biographie romancée – ce qui ne me laissait pas sans craintes – mais j’ai cruellement déploré l’absence de sources bibliographiques en fin de volume ou, au minimum, d’une postface qui nous apprenne ce qui, dans ce livre, est avéré et ce qui, au contraire, fut imaginé par Claude Pujade-Renaud.
Je me suis profondément ennuyée et garde de ce livre un souvenir amer et décevant, comme Fashion et Lilly.
…Mais que cette critique ne vous détourne pas de Sylvia Plath : je vous recommande vivement de lire La Cloche de détresse et même de visionner le film Sylvia – joué par Gwyneth Paltrow et Daniel Craig – qui retrace la vie de cette écrivaine complexe et fascinante.
Un joli passage du livre quand même, avant de refermer cette critique tristement pessimiste…
« Vous savez, je l’ai compris depuis peu : écrire ne sert à rien. Je veux dire, ne protège pas contre le désespoir ou la dépression. Je l’ai cru lorsque j’avais dix-huit ou vingt ans. Plus maintenant. Non, écrire ne guérit de rien… On recoud la plaie au fil des mots. On enfouit le mal sous l’écorce du langage. La plaie se referme, ligneuse. En dessous, ça s’enkyste. Ou ça suppure. » (p. 197)

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Psy (2/4).
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