Archive mensuelle de septembre 2011

Plage de Manaccora, 16h30 / Philippe Jaenada

:5:

« Les deux premiers jours, tout s’est bien passé. Le troisième, non. » (p. 10)

:resu:

Voltaire (le narrateur), Oum (sa femme) et Géo (leur enfant) ont cette année-là opté pour l’Italie en guise de destination de vacances.

A Peschici1, il fait une chaleur torride. La famille se prépare sereinement à entamer sa troisième journée de farniente – bouquinage, apéro, baignade et gros dodo -, mais un gigantesque nuage passe devant la résidence des touristes, une odeur de barbecue s’élève et la panique grandit quand la famille se rend compte qu’un incendie de forêt s’est déclaré et ravage tout en son passage.

Voltaire nous relate l’angoisse qui monte, la course contre le feu qui se propage et les souvenirs qui affluent, avant la mort qui paraît de plus en plus inéluctable…
:avis:

Ce roman est inspiré d’un fait réel vécu par Philippe Jaenada et sa famille en 2007. L’auteur nous propose donc ici un pur récit d’autofiction2. Je ne suis pas du tout une ennemie du genre, mais je n’ai pas cessé d’y voir l’auteur à la place de Voltaire et le charme n’a de ce fait qu’à moitié opéré.

On retrouve dans La plage de Manaccora, 16h30 le style caractéristique de Philippe Jaenada – imposantes digressions, parenthèses imbriquées – mais elles se prêtent à mon sens moins bien au personnage de Jaenada Voltaire qu’à Halvard Sanz, le « héros » gauche, gentil, farfelu et attendrissant du Chameau sauvage.

L’auteur distille son humour habituel dans un événement qui se veut insoutenable et anxiogène, il s’efforce de faire du léger avec du lourd au point d’en devenir, à mon sens, parfois lourd lui-même. N’ayant pas la maladresse et la candeur de Halvard, Voltaire/Jaenada – écrivain, époux et père de famille – m’a par moments semblé pesant dans sa manière (patente !) d’essayer de faire rire son lectorat…3

« J’ai fermé la voiture (elle a clignoté orange comme pour me dire : « Ne me laisse pas là, patate ») et nous avons rejoint le groupe, sur la terrasse. » (p. 37)

~

« C’est source de rage et de haine comme un ongle trop long de Mozart est source de suicide collectif. Comment ai-je pu être assez stupide (moi, Voltaire) pour lui en vouloir et la haïr? J’aime Oum, et j’aime Mozart (mais moins qu’Oum – tocard, Mozart). » (p. 166)

Aussi, les digressions de l’auteur m’ont tour à tour amusée et dérangée, semblé utiles et parfaitement insignifiantes selon les cas.

Rabat-joie, j’ai eu à déplorer aussi le trop grand nombre d’anecdotes du narrateur/auteur quant à son absorption d’alcool (chose que j’avais eue à reprocher au Chameau sauvage également).

Malgré tout, l’humour décalé de l’auteur a opéré de temps en temps, quand je m’y attendais le moins…

« - Oum ! OUM ! (Descends, Anna, ne nous attends pas…) OUM !
Depuis l’intérieur, une voix très naturelle m’a répondu, à peine appuyée, étonnée, celle de quelqu’un qu’on dérange dans un puzzle :
- Quoi?
Comment ça, quoi? Rien, je voulais savoir s’il fallait acheter du pain, pour midi.
- Viens ! Vite ! Sors ! SORS ! » (p. 45)

Ce roman n’a certainement pas que des défauts : il exprime le rapport des uns et des autres face à la peur, au danger, à la mort ; il dit l’anxiété qu’inspire la perte des gens qu’on aime, les lâchetés desquelles on devient capable dans l’insécurité, les souvenirs – ici étonnamment anodins – qui refluent quand on pense vivre les dernières minutes de son existence… Plage de Manaccora, 16h30 aurait clairement pu être un roman parfaitement maîtrisé et intéressant, mais il croule à mon sens sous bon nombre de parenthèses vides et de considérations sans queue ni tête.

Je ne prétends pas ne pas avoir ri (ça s’est produit 4 ou 5 fois) ni avoir détesté ce livre, mais je n’ai pas retrouvé les traits foncièrement jubilatoires et tendres de son premier roman, Le chameau sauvage.

Bilan plus que mitigé : une déception que je partage avec L’Ogresse.

Cette lecture rentre dans le cadre du challenge « Petit bac », catégorie « Sport et loisir/divertissement » (5/7).

:SC: :BB:

  1. Ville en bord de mer longée par une forêt, dans la région des Pouilles, en Italie. []
  2. « Récit fondé, comme l’autobiographie, sur le principe des trois identités (l’auteur est aussi le narrateur et le personnage principal), qui se réclame cependant de la fiction dans ses modalités narratives et dans les allégations péritextuelles (titre, quatrième de couverture…). On l’appelle aussi « roman personnel » dans les programmes officiels. Il s’agit en clair d’un croisement entre un récit réel de la vie de l’auteur et d’un récit fictif explorant une expérience vécue par celui-ci. » (Définition de Wikipédia). []
  3. J’entends par là que le rire provoqué par Halvard m’a paru franc et naturel en raison de son caractère, alors que celui qu’essaie de provoquer Voltaire est forcé, justement par l’Halvard qu’il n’est pas… []

Trudi la naine / Ursula Hegi

:4: :stop:

« Ah, Trudi, toi et ta merveilleuse imagination. » (p. 154)

:resu:

Trudi, née à Burgdorf, en Allemagne, se fait témoin de la vie, des commérages et des secrets de tout un village. De 1915 à 1952, elle observe le quotidien du monde qui l’entoure lors de l’avènement du nazisme et durant la Seconde Guerre mondiale.
:avis:

Je dois ce résumé très succinct à la quatrième de couverture de ce livre et aux critiques qui ont émergé çà et là sur la blogosphère. Comme je ne suis pas arrivée au bout de cette brique de 730 pages et que je n’ai à vrai dire trouvé le courage d’en lire qu’un peu moins du quart, je n’aurais pas pu vous en dire autant.

En effet, à la 160e page, je n’en étais qu’au début des années ’20. J’ai principalement appris que l’enfance de Trudi était éprouvante : sa mère sombre dans la folie en raison du handicap de son enfant et décède après en avoir fait voir des vertes et des pas mûres à Trudi et à son père pendant quatre ans, les adultes n’osent pas la regarder, elle est exclue à l’école mais s’émerveille lors des brefs instants de camaraderie, … Ce genre de choses.

Malgré cette introduction, il semblerait que ce livre ne s’attarde pas sur Trudi et que son « infirmité » ne soit qu’un prétexte pour analyser différemment le fonctionnement de la société et les répercussions de la prise de pouvoir par Hitler selon le point de vue allemand1

J’ai d’ailleurs pu constater que plusieurs lecteurs étaient unanimes quant à l’intérêt que comporte ce roman au niveau historique. En raison de mon abandon, je n’en ai malheureusement pas vu l’ombre. J’ai certes entr’aperçu la pauvreté des gens dans le climat d’après-guerre (celle de 14-18), mais rien de plus.

Pourquoi ai-je acheté ce livre? A cause de sa couverture principalement2, de sa quatrième et des avis enthousiastes sur la blogosphère, mais il m’est tombé des mains pour une multitude de raisons :  sa lenteur, la profusion de descriptions…

« Autour du fossé oblong dans lequel on avait descendu le cercueil, le sol était jonché de couronnes, de bouquets de roses et de lis. Quelques veuves de guerre avaient apporté des brocs pour arroser les fleurs afin d’éviter qu’elles ne fanent trop vite. Cinq religieuses de Theresienheim se tenaient là, immobiles, la tête inclinée, pendant que leurs doigts pétrissaient des rosaires. Tombant des érables tout proches, des graines ailées et blanches comme des os tournoyaient paresseusement dans la chaleur accablante. » (p. 56)3

… mon incapacité à m’attacher aux personnages qui, de surcroît, se démultiplient de chapitre en chapitre au point de semer une confusion insurmontable, et la connerie des adultes qui interviennent dans le récit, aussi…

« Ouvrant les bras aussi grand que possible, Trudi fit glisser ses deux index sur toutes les touches, depuis les deux extrêmités du clavier jusqu’au milieu, noyant toutes les conversations autour d’elle dans un joyeux déluge de notes qui lui fit tout oublier, avant que Mme Abramowitz la soulève du tabouret en bois et l’emmène chez elle, de l’autre côté de la rue. « Jamais tu ne dois perdre ta dignité », lui dit-elle. » (p. 67)4

Le style d’Ursula Hegi n’est pas désagréable mais ce livre m’a paru épouvantablement copieux à des fins qui ne m’ont pas paru utiles.

Constatant après 160 pages que l’intrigue n’avait quasiment pas progressé5 et que je perdais patience au point d’aboyer contre ce livre toutes les trois minutes, j’ai rendu les armes.

C’est dommage, j’avais de bons espoirs à l’égard de cette fiction. Il m’aurait plu de voir ce qu’elle contenait en en soustrayant toutes les descriptions et les faits inutiles. Mais combien de pages aurait compté ce livre, alors? Cinquante? :s

« La mère d’Eva arborait ses perles et un petit béret très chic. En contrebas, le Rhin roulait ses belles vagues vertes. Dans la chaleur scintillante, on aurait dit que les arbres derrière le fleuve flottaient au-dessus du sol. Une cigogne passa devant la terrasse, volant vers la ville, et un bateau de plaisance blanc se débattait contre le courant avec une telle lenteur qu’il paraissait à peine bouger. » (p. 160)

Je fus donc le bateau de plaisance de ce livre, et le roman, le courant…
Pour avancer, il me semblait n’y avoir qu’une option : me substituer à Zeus et interrompre les frasques du ciel.

On est plus heureux tout-puissant.

Cette lecture rentre dans le cadre du challenge « 100 ans de littérature américaine ed. 2011″.

:SC: :BB:

  1. Source de l’information : Solenn, Mobylivres. []
  2. Éblouissante couverture. J’aurais acheté ce livre pour la beauté de l’objet même s’il avait traité de l’habitat des pintades vulturines sauvages en Afrique du Nord (ça aurait été peut-être plus dépaysant et drôle, en fin de compte). []
  3. Passage où Trudi enterre sa mère. On s’attend à un peu psychologie, mais non : les fleurs, le paysage, … Pourquoi pas? []
  4. Dans ce passage, Trudi a 4 ans. Vous vous voyez dire ça à un enfant de cet âge?! []
  5. Ce que j’avais lu jusque là serait-il vraiment indispensable pour comprendre la suite? La suite ne se révèlerait-elle pas, au fond, aussi insignifiante que son début me l’avait semblé? []

Lâchons les chiens / Brady Udall

:6:

« Tous les regards sont tournés vers moi et, planté dans une flaque d’huile, je souris comme un idiot. » (p. 149)

:resu:

Ce livre contient onze nouvelles qui se passent toutes en Utah ou en Arizona. En voici quelques résumés sommaires :

  1. Un homme sort de chez le dentiste dans un état abominable et accepte l’aide d’un inconnu qui l’invite quelques heures chez lui.
  2. Un père vaguement éméché s’est mis en tête d’apporter à son enfant une chèvre naine alors qu’il n’a pas le droit de visite et qu’il fait nuit…
  3. Un individu rencontre son beau-frère, Buckeye. La famille est folle du nouvel arrivant mais ce dernier n’est peut-être pas celui qu’elle imagine…
  4. Une femme raconte la folie de son compagnon depuis qu’il a, sans le vouloir, contribué à la mort de son meilleur ami…
  5. Un homme s’éprend d’une jeune femme handicapée tandis qu’une autre femme, devenue célibataire, s’installe chez lui subrepticement.
  6. Un homme partage son toit avec trois fous. Sa meilleure amie, Ansy, remplie d’a priori vis-à-vis de ses colocataires refuse résolument de mettre les pieds chez lui.
  7. Un père trouve son fils affublé d’une perruque blonde récupérée dans une poubelle et se laisse submerger par de douloureux souvenirs…
  8. Une bande de trois amis cherchent à se faire de l’argent, des filles et à tuer quelques bêtes sauvages.
  9. Un serpent s’invite dans la maison d’une famille d’Indiens tandis qu’un homme blanc, en panne, s’achemine vers chez eux pour leur demander de l’aide…
  10. Deux amis se retrouvent sans le sou et sans véhicule dans une ville paumée.
  11. Un homme nerveux et grande gueule qui se prend pour un cow-boy se voit rendre un service à son ami Jesus et à lui en demander un en retour…
:avis:

Je ne connaissais pas du tout Brady Udall et je n’aurais vraisemblablement pas « rencontré » ses oeuvres de si tôt si Manu ne m’y avait pas aidée en m’offrant l’une d’elles.

En commençant ce recueil, je n’étais pas plus emballée que ça. J’ai même eu très peur : il faut dire que la première nouvelle est de loin la plus glauque et « effrayante ». En quelques lignes, l’auteur parvient à nous mettre un tel goût de sang dans la bouche que, saisie de vertiges, j’ai bien failli tomber là… Heureusement, cette histoire n’est qu’un dur moment qui cède fort heureusement (pour moi ?1) sa place à des récits nettement moins sordides…

N’étant pas amatrice de corpus de nouvelles, j’ai exploré les histoires que proposait l’auteur avec un scepticisme relativement prononcé au départ. Puis j’y ai progressivement adhéré, entr’apercevant toujours plus nettement le talent de l’auteur – indéniable ! – à dresser des portraits très précis (et pourtant presque improbables) en seulement quelques pages…

On trouve dans chacune des nouvelles des protagonistes marginaux, perdus, blessés, revanchards ou désabusés – souvent alcooliques et/ou mentalement déséquilibrés - à qui l’auteur parvient à insuffler une humanité étonnante. Comme l’illustre on ne peut plus justement Bluegrey, les personnages des nouvelles de Brady Udall semblent en attente de quelque chose d’indéfini, comme assis au bord de la vie : c’est probablement cela qui les rend si fragiles et attachants.

J’ai noté aussi la présence d’un humour sardonique, qui m’a occasionné, notamment dans l’extrait ci-dessous, un amusement féroce…

« - Puis-je dire les grâces? demande-t-il pour la troisième fois.
Je renonce à mon discours. Nous baissons la tête et attendons quelques instants. Au lieu de dire une prière, Hugh se contente de prononcer « les grâces » d’une voix tonitruante. »  (p. 131)

Je pense que si j’avais déjà mis les pieds en Arizona ou en Utah, la lecture de Lâchons les chiens m’aurait été encore plus plaisante, mais j’ai globalement apprécié2 ce recueil excentrique dont émane une humanité palpable et tout à fait surprenante.

Un grand merci à Manu pour m’avoir permis de découvrir un auteur dont je ne rechignerai certainement pas à m’intéresser désormais ! :)

 . 

Cette lecture rentre dans le cadre du challenge « 100 ans de littérature américaine ed. 2011″ et du challenge « Petit bac« , catégorie « animal» (4/7)

  1. Je n’exclus pas l’éventualité d’être une vraie croquette de m’être montrée très (trop) impressionnable sur ce coup-là ! []
  2. J’ai adoré la sixième et la deuxième nouvelle et j’ai nettement moins aimé la huitième. []


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