
« Et comment rester enfant sans la présence d’un adulte qui vous définisse? » (p. 17)
Sans explications, Josie a été forcée de quitter sa demeure et de suivre sa mère pour aller habiter avec elle dans la maison du Révérend, où vivent sa grand tante Esther et le petit fils de cette dernière, Jared Jr, qui s’emploie à des études de théologie afin de suivre le même parcours que son père décédé…
Mal reçues, Josie ne peut s’empêcher de s’interroger sur la raison de leur départ, mais Delia, sa mère, s’obstine à pulvériser les questions et à noyer les souvenirs…
Bientôt, Delia, absorbée par une liaison amoureuse, s’absente de plus en plus et laisse sa fille Josie livrée à elle-même dans cette demeure aussi sinistre que ses occupants…
Au cours d’une journée d’errance du côté du marais, non loin de la maison du Révérend, Josie va rencontrer son cousin Jared Jr et avoir à souffrir de sa sévère influence…
Josie va être prise au piège. Les paroles et les gestes amoraux de Jared Jr devront rester un secret à détourner de sa Mère à qui elle n’avait jusqu’alors jamais rien eu à cacher…
C’est motivée par l’avis enthousiaste de Cynthia que j’ai fait l’acquisition de ce livre qui m’aura permis de découvrir – enfin ! – la plume de la très appréciée Joyce Carol Oates.
Je ne l’ai pas regretté. Emprunt d’onirisme, ce récit se veut à la fois troublant et subjuguant.
L’onirisme se fait sentir en grande partie à cause des symboles qui se dessinent dans le roman : le marais, lieu de rendez-vous privilégié de Jared et Josie, est ici pensé dans son acception la plus glauque. Cet espace parait aussi menaçant que le faucon et le serpent qui l’habitent : des animaux qui, dès le commencement de l’histoire, affolent Josie et font figure de présage puisqu’ils métaphorisent très clairement le personnage amoral de Jared, son ascendance et sa perversion…
« Sitôt franchie la lisière du marais, où se dressent au-dessus de ta tête les joncs, les roseaux et les tiges de bambou, tu le vois – ombre noire qui se glisse, vive, sinueuse. Corps luisant, noir huileux, parcouru d’étincelles, dessinant un S. Un serpent ! Aussi long que ton bras ! Impression fugitive d’une tête courroucée d’yeux jaunes éclatants de colère. » (p. 10-12)
Les images fantasmagoriques sont évidemment la première caractéristique à donner au récit une dimension onirique, mais le ressenti éprouvé à la lecture en est une autre, car ce livre vous absorbe de la même façon qu’un rêve. Il vous propulse dans la fange et vous prenez plaisir à vous y enliser doucement, qu’importe que l’ambiance et les faits autour soient tout à fait inquiétants…
L’atmosphère des plus étranges qui se dégage de ce livre a été pour moi, à elle seule, une expérience proprement stupéfiante et hypnotique.
Hormis cela, Premier amour recèle d’autres originalités qui lui permettent de se distinguer, d’en faire une lecture « à part ».
Dès le début du récit, la solitude se fait ressentir en s’imposant de plus en plus lourdement à mesure que le récit progresse…
Josie est d’abord seule dans son incompréhension quand Delia, sa mère, l’arrache sans la moindre explication à son existence préalable. Elle est seule dans sa peur, dont Delia se moque éperdument…
« « Mère, je crois que… j’ai peur. » et Mère me regarde d’un air exaspéré « Ne sois pas ridicule ; la ‘peur’ n’est qu’un mot. » [...] « Franchement Josie ! Se prendre à ce point au sérieux, à ton âge, dit Mère avec froideur. Une enfant de onze ans existe à peine. » » (p. 20-21)
… Elle est délaissée par son instable mère et enfin solitaire dans la souffrance et les supplices que lui inflige Jared Jr, envers qui elle éprouve une irrépressible fascination qu’elle assimile à de l’amour…
Jared étant le seul à s’apercevoir de sa présence et à « s’occuper d’elle », Josie semble revenir à lui de façon systématique en dépit du caractère éminemment morbide de ses « attentions ».
Terriblement suggestif, ce roman dénonce avec beaucoup de subtilité et d’intelligence l’emprise qu’ont respectivement Jared Jr et Delia sur Josie…
« Si tu pénétrais dans le marais, tu livrais ton corps. Tu n’étais plus toi-même, tu avais pour nom toi, elle, petite. Tu étais entourée d’imperceptibles bruits de succion. De grognements de crapauds. Pareils à des grognements d’homme – tu avais entendu des hommes grogner et ahaner, ahaner et grogner, il y a longtemps de cela, alors que tu n’étais pas censée écouter. Tu savais ce que c’était, déjà en ce temps-là : la pulpe animale cherchant à s’extraire de force de son carcan. Suintant, bouillonnant, jaillissant enfin.
C’est bien. Mais maintenant, il faut te laver. Jared rinçait rapidement tes doigts poisseux dans la rivière, Jared aspergeait d’eau ton visage moite de sueur. Tu avais envie de dire Je t’aime, Jared, mais il t’attrapait par la nuque et te plongeait le visage dans l’eau qui te laissait dans la bouche un goût de métal amer.
Jusqu’à ce que tu suffoques en battant l’air de tes bras pitoyables, comme une oie en pleine noyade, et qu’il te prenne en pitié. Oh, pour l’amour du ciel ! Personne ne va te tuer, pourquoi veux-tu que quiconque prenne cette peine? » (p. 57)
A ce stade, je me pose toujours la question de savoir si Josie ne cherche pas inconsciemment à « appartenir » à Jared pour s’affranchir d’une mère à la fois égoïste et moralisatrice.
« Les doigts de Mère, véritables serres, avaient agrippé mes épaules osseuses. Ses yeux accusateurs sondaient les miens, ses yeux gris pâle teintés de bleu, parsemés de paillettes de mica quasi invisibles, comme certaines des pierres disséminées sur les berges de la Cassadaga.
Tu ne peux rien me dissimuler ! Tu ne peux pas avoir de secret pour moi !
Car il doit bien y avoir un jour – une heure, une minute ! – où pour la première fois, un bébé tente de leurrer sa mère : un moment où pour la première fois de sa vie, il exerce ce que l’on appelle sa volonté : le geste de tromperie instinctif, improvisé, le subterfuge qui deviendra partie intégrante de sa vie mentale. Si les parents sont en mesure de déceler un tel moment, il se peut qu’ils l’étouffent de telle sorte que l’intrigue ourdie par le bébé soit à jamais déjouée. En me saisissant ainsi, comme toujours en pareil cas, sachant que je n’oserai pas résister, Mère cherchait à évoquer le temps magique d’avant le temps où elle ne se contentait pas d’être Mère, celle qui m’était maintenant connue sous le nom de Delia S. – mais tout au monde pour moi. » (p. 51-52)
Le ton réprobateur qu’emploie volontiers Delia envers sa fille fait office de sévère héritage et donne lieu à des intervalles où Josie ne s’exprime plus à la première personne du singulier, mais à coups de « tu ». Ces moments, en l’occurrence, semblent se manifester lorsque l’enfant porte un regard critique sur ce qu’elle fait/vit voire qu’elle ne paraît pas assumer ses agissements…
« Avec brutalité, à présent, Jared t’oblige à te lever. Tu paniques en te demandant où il t’emmène mais tu ne parviens pas à te dégager de son emprise. Entre les tiges de bambou, tu distingues la haute maison de bardeaux couleur d’étain qui se dresse au-dessus de toi, à l’autre bout du marais – fenêtres opaques aveuglées par le soleil. Tu te dis, Et si mère regardait ! Et si mère regardait ! Mais c’est un après-midi de semaine. Mère est ailleurs, personne n’est là. » (p. 39)
Enfin, Joyce Carol Oates signe ici une critique incisive de la religion qui, par le personnage fanatique et déséquilibré de Jared, apparaît comme porteuse de béantes frustrations et en ressort profondément viciée.
Ce roman illustre donc une sexualité noire, à mi-chemin entre inceste et pédophilie1. On y trouve un érotisme malsain/inconvenant dont l’objectif est apparemment de desservir la religion. Mais si certains passages sont durs, le récit n’est jamais impudique car Joyce Carol Oates pratique l’art de la suggestion avec brio.
Premier amour peut choquer si tant est que des images plus réalistes qu’allégoriques se dessinent dans votre esprit.
Pour ma part, j’ai eu l’impression de faire un rêve funeste sur tons sales où règne un très pesant silence entrecoupé de coups, de cris et d’ecchymoses ; un cauchemar, peut-être, mais dont on refuse bizarrement de détourner la tête et qui persiste longtemps…
« Comme la nuit dans ton lit au second étage de la maison du Révérend, tu sens au cœur même des fondations l’insondable abîme du temps qui tout engloutit, l’abîme où un jour tu seras entraînée, anonyme, nue, dévorée jusqu’à l’os, dispersée. Sans plus être la ‘Josie’ de ta Mère, ni son bébé, ni même la ‘petite’ de Jared. » (p. 82)
Les livres qui laissent des traces font à mon sens partie des meilleurs. Voilà six mois que j’ai lu celui-ci et il demeure intact dans mon esprit… Oates aura donc gravi les sommets de mon estime en seulement 89 pages : une véritable performance !
Je suis impatiente de découvrir d’autres de ses œuvres. Nous étions les Mulvaney et Reflets en eau trouble m’attendent d’ailleurs d’ores et déjà dans ma bibliothèque. Les avez-vous aimés?
PS : Hormis dans les albums illustrés, littérature et peinture faisaient pour moi bandes à part, mais on retrouve dans Premier amour un contenu empli d’onirisme et de symbolisme qui n’a cessé de m’évoquer les peintures de Paul Delvaux, un peintre belge…
Image empruntée sur le site du MUCRI (Musée critique de la Sorbonne).

Cette lecture rentre dans le cadre du challenge « 100 ans de littérature américaine ed. 2011″.
- Josie a 11 ans, Jared Jr en a 25. [↩]





Le premier livre que j’ai lu de cette auteure fut: « Un endroit où se cacher ». Comme j’ai bien aimé, je lis maintenant « Nous étions les Mulvaney ». Un peu trop détaillé à mon goût: elle écrit tous les magasins qui sont sur telle rue, tourner à gauche, puis à droite… », au point où j’ai sorti mon atlas, d’autant que j’ai déjà visité la région dont elle parle. Et malgré que ses chapitres sont de longues digressions à partir d’une petite phrase qui soulève notre curiosité, je continue parce que c’est intéressant. Je ne dis pas que j’en ferais une étude comme vous faites ici, dans ce billet, mais c’est un nom que je retiens pour mes demandes à la bibliothèque.
Je n’ai pas lu ce livre-là de Joyce Carol Oates mais avec ce si bel article que tu as écrit, je vais le noter sur ma LAL immédiatement. Il faut dire que j’ai déjà dans ma PAL : « Les chutes », « La fille du fossoteur » et ‘L’oeil du serpent » qui m’attendent imaptiemment.
Il me fait envie aussi ce livre, comme beaucoup des livres de JCO que je vois chroniqués sur la blogo. J’en ai noté beaucoup déjà, reste à les lire…
ton enthousiasme est communicatif – je vais noter ce livre
Claudel > A lire ce que tu me dis du contenu de Nous étions les Mulvaney, je risque, moi aussi, d’accrocher moins à ce roman qu’à Premier amour.
Je ne voulais pas faire une « étude » du livre, mais il y avait tant de choses à en dire à mon sens que j’ai fait un très (trop?) long billet, j’en suis consciente!
Anne > J’espère que tu parviendras à te le procurer parce que livre n’est plus édité, tant en grand format qu’en poche, il me semble. Pour ma part, j’ai dû passer par Priceminister pour pouvoir mettre la main dessus !
Je me réjouis de lire tes avis relatifs aux autres romans de Joyce Carol Oates que tu possèdes déjà dans ta bibliothèque. N’hésite pas à me faire signe quand tes critiques seront en ligne !
Ys > Je suis curieuse de connaître ton opinion !
Niki > Ah, je crois que c’est la première fois que je te donne envie de lire un livre, Niki – Ah non, mes archives me font savoir que je t’avais également tentée avec le roman de Sophie Tolstoï en réponse à la Sonate à Kreutzer : est-il désormais dans ta PAL ?
– Pour Premier amour, j’espère qu’il te plaira si tu parviens à mettre la main dessus !
honte sur moi, le livre de sophie tolstoi est toujours sur la LAL – ma PAL étant HENAUME, je tente avec difficulté de la faire baisser un peu avant d’y ajouter autre chose
Et bien, on peut crier victoire, tu as aimé un livre de ma romancière américaine favorite, rien que ça !!!! Elle ne m’a jamais déçue même si j’ai tendance à préférer ses pavés à ses romans plus courts. Cela dit, j’ai l’impression que ce sera le contraire pour toi ! Les plus courts sont aussi plus percutants !
J’ai adoré Nous étions les Mulvaney, mais que cela ne t’effraie pas, hein
J’hésitais… tu m’a convaincue !
Ce sera Aelys… et finalement ici (plus modulable !!!) : http://impressions-aelys.blogspot.com/
pourrais tu m’en communiquer le titre en anglais STP ? il n’est plus disponible en français – merci
Niki > Tu as bien raison, évide ta PAL dans un premier temps, c’est plus raisonnable
Manu > J’avais le lointain souvenir que tu appréciais Oates ! C’est chouette
On verra pour les Mulvaney. Comme j’aime espacer ma lecture des titres d’un même auteur, je lirai celui-ci d’ici 6 mois-1 an à mon avis
Aelys > Aaaah !
Rebienvenue sur la blogo !!
Niki > First love : a gothic tale. Mais il y en a deux d’occasion ici si jamais !
Pas de soucis pour trouver ce titre, je l’avais trouvé chez Club
Ravie que tu l’aies aimé et pas si étonnée que ça finalement car je trouve que l’univers et l’écriture de Oates ressemblent beaucoup à ceux d’Ovaldé, auteure que tu affectionnes particulièrement si mes souvenirs sont bons 
Un point de départ troublant et intéressant… je retiens la référence. Merci!
Lu il y a 6 mois et tu en livres une analyse aussi précise !
Les extraits que tu cites sont véritablement troublants. Je n’ai jamais lu cette auteure mais tu me donnes plus qu’envie de la découvrir avec ce roman. Merci !
Cynthia > Tes souvenirs sont bons… Je n’aurais pas fait le rapprochement entre Oates et Ovaldé, c’est amusant. Ovaldé est quand même un peu plus soft, non?
Pour Club ça devait être une fin de stock, tu as eu de la chance
DF > Chouette, je me réjouis de lire ton avis !
Lorraine > J’ai recopié de nombreux passages et le livre est mince, on y replonge avec beaucoup de facilité ! C’est une auteure très appréciée sur la blogo, j’espère que tu seras, toi aussi, sous le charme lorsque tu découvriras l’une de ses oeuvres !
Il est vrai que je n’ai lu qu’un seul roman d’Ovaldé jusqu’à présent mais j’ai retrouvé cette impression de malaise rencontrée chez Oates, ces personnages féminins sous le joug d’hommes rustres et cette écriture qui appuie là où ça fait mal sans pour autant verser dans la violence gratuite.