Archive mensuelle de juillet 2011

Quand souffle le vent du nord / Daniel Glattauer

:7:

« J’embrasse comme j’écris. » (p. 338)

:resu:

Tout commence par une erreur de destinataire : Emmi Rothner écrit à Leo Leike en pensant s’adresser à l’agence qui publie Like, un magazine auquel elle souhaite résilier son abonnement. La répétition de cette méprise va amener Emmi et Leo à échanger quelques e-mails… Jusqu’à entamer une correspondance de plus en plus régulière, assidue et intimiste…

Assez vite, les deux protagonistes sont tentés de se donner rendez-vous afin de mettre un visage sur la personne avec qui ils échangent désormais plusieurs courriels par jour. Ils choisissent de se rendre à la même heure dans un lieu public très fréquenté pour tenter d’y deviner qui se cache derrière les messages qu’ils reçoivent, mais en s’interdisant de s’aborder mutuellement pour confirmer leurs présomptions. Ce jeu ne fera qu’attiser l’envie d’une rencontre véritable…

Tandis qu’Emmi, l’audacieuse, est singulièrement tentée par un « vrai » face-à-face ; Leo repousse quant à lui cette éventualité en permanence de peur que cela n’altère leur amitié et la vision qu’ils ont l’un de l’autre…

« Comment maîtriser l’immédiateté de la rencontre [...] ? Comment nous serions-nous regardés? Qu’aurions-nous soudain vu dans l’autre? Comment nous écririons-nous aujourd’hui? Qu’écririons-nous? Nous écririons-nous encore? Emmi, j’ai simplement peur de perdre ma « deuxième voix », la voix d’Emmi. Je veux la conserver. Je veux la traiter avec prudence. Elle m’est devenue indispensable. » (p. 120)

Bien que la tentation d’une entrevue se confirme davantage au fil des jours, plus le temps passe, plus Emmi et Leo éprouvent des difficultés à prendre le risque de se rencontrer… Car entre ces deux êtres qui ont appris à se connaître par le biais d’écrans interposés a éclos de part et d’autre un sentiment qui ressemble étrangement à de l’amour…

Seulement, un problème se pose : Emmi est mariée et mène, dit-elle, une vie de famille heureuse…
Quelle solution vont-ils privilégier en conséquence?

« Juste quelques baisers, Emmi. Est-ce mal? Est-ce adultère? Qu’est-ce qu’un adultère? Un mail? Ou une voix? Ou un parfum? Ou un baiser? J’aimerais être près de vous. » (p. 279)

:avis:

Suite à l’immense engouement qu’a suscité livre sur la blogosphère, j’ai souhaité le découvrir à mon tour et, comme la plupart des lectrices1, je suis tombée sous le charme de cette fiévreuse et haletante correspondance.

Il faut bien le dire, le pouvoir attractif de ce roman est démentiel. Je me suis risquée à y goûter alors que j’avais une lecture en cours et je n’ai pas eu d’autre choix que de voracement l’engloutir ! Ce livre est un piège : parcourir ses trois premières pages revient forcément à en lire pas moins de cent d’un seul coup2.

Bien que ce bouquin n’innove en rien dans le répertoire « roman épistolaire amoureux »3, il n’empêche qu’il se laisse dévorer et apprécier comme s’il s’agissait du premier du genre.

En un sens, Quand souffle le vent du nord est malgré tout avant-gardiste (du moins, à ma connaissance) dans sa façon d’illustrer ce qui ressort des relations tissées via Internet. On y distingue les prémices d’une réflexion relative à la transition entre le virtuel et le réel (l’image que l’on se fait de l’Autre VS l’Autre), on y retrouve le plaisir et la difficulté de lire entre les lignes ainsi que l’avalanche de sentiments (confiance, tendresse, ivresse, dépendance, …) qui est susceptible de découler de ce type de communication…

Certains lecteurs ont trouvé le contenu de ce livre tout à fait improbable. Je l’ai quant à moi trouvé très représentatif de la réalité. Bien sûr, ce roman comporte des originalités4 mais il n’empêche qu’il s’en dégage beaucoup de justesse : l’exaltation générée à la suite d’un pétillant dialogue électronique et l’attente/la dépendance à une personne qui n’existe pas pour soi « en chair et en os » sont à mon sens deux exemples des plus avérés.

Outre le fait qu’il m’ait plu d’avoir affaire à un bouquin magnétique et vrai, j’ai apprécié le caractère franc et prononcé des interlocuteurs, leur spontanéité qui, malgré des réponses échangées à une vitesse parfois exemplaire5 ne sont jamais dénuées d’esprit ; la fluidité de leur langage, ainsi que l’humour et le cynisme qui est savamment distillé dans leurs répliques.

Malgré ses qualités, Quand souffle le vent du nord reste un roman d’amour facile à lire et évoquera par conséquent chez certains les genres tant décriés de Marc Lévy ou encore d’Anna Gavalda. Je le conçois, sans toutefois me résoudre à le trouver creux ou niais. Sa fin abrupte6 et le délicat sujet d’adultère qu’il traite sont les principaux arguments que je détiens pour tenter de le sauver de cette sinistre réputation… Dommage, cependant, que Glattauer nous offre sa fatalement très attendue Seconde Septième vague qui demeure sans doute le contre-argument par excellence pour empêcher d’écarter ce livre de la littérature de consommation…

En définitive, Daniel Glattauer nous offre ici un roman joli et pétillant qui séduit les foules pour son attractivité et son parfum « raisonnablement fantasmatique » … mais qui, à la manière d’un savoureux bonbon, ne laisse pas non plus un souvenir impérissable.

A découvrir toutefois pour le vif plaisir qu’il procure au moment de sa découverte !

« Idylle familiale » est un oxymore, une association de mots qui se contredisent : on a soit la famille, soit l’idylle. » (p. 225)

  1. C’est sans surprise qu’on découvre que ce type littérature n’est pas la tasse de thé de certains représentants de la gente masculine;) []
  2. N’entamez donc pas ce bouquin si vous ne disposez pas devant vous de deux magnifiques heures de temps de libre sous peine 1. d’être tenté de le rouvrir en des moments et des lieux où la lecture d’évasion est normalement proscrite (au bureau, en réunion, …), 2. d’être proprement incapable d’en sortir (j’ai failli rater mon bus pour ne pas l’avoir vu arriver !). []
  3. Une romance qui naît à la suite d’une correspondance écrite, ça s’est déjà vu dans L’amour, Béatrice de Janine Boissard (oui, j’ai de sacrées références !) ou dans Vous avez un message mais rassurez-vous (je parle pour ceux qui, comme moi, garderaient un souvenir abominable de ce film qui réunit Meg Ryan et Tom Hanks), Daniel Glattauer nous offre ici une fiction nettement moins quiche mièvre à mon sens. []
  4. Originalités indispensables pour ne pas sombrer dans la banalité, surtout au vu de la généreuse expérience dont disposent déjà les générations Y et Z ! ;) []
  5. Emmi et Leo font du mail l’usage d’un tchat quand ils ont la possibilité de rester immobiles derrière leurs PC respectifs. []
  6. Fin qui rappelle Le mec de la tombe d’à côté, de Katarina Mazetti. []

Magnus / Sylvie Germain

:5:

« Comment ne pas suspecter tout jusqu’à soi-même quand on a distillé en vous tant de mensonges? » (p. 142)

:resu:

Franz-Georg a cinq ans et la mémoire vide de tout. Le seul vestige de son passé s’appelle Magnus, il s’agit d’un petit ours en peluche amoché qui dégage une « imperceptible odeur de roussi et de larmes ».

L’enfant doit tout réapprendre : ses souvenirs, sa langue et les proches qui étaient les siens.

En ce presque milieu de 20e siècle, en Allemagne, Thea Dunkeltal, la mère, œuvre patiemment à la retransmission de cette mémoire perdue. Franz-Georg assimile avec candeur son enfance dorée, ignorant que la vie qu’on lui rapporte n’est en rien celle dont Magnus fut spectateur…1

En dehors de vécu révolu – celui qu’a renié sa mémoire, devenue vierge -, Franz-Georg pose également sur le monde qui l’entoure au présent un regard dénué de tout soupçon/interprétation…

« Clemens Dunkeltal est médecin, mais il n’a pas de clientèle privée et ne travaille pas dans un hôpital. L’endroit où il exerce son métier se situe non loin de leur village, mais Franz-Georg n’y est jamais allé. A son allure majestueuse, à son air grave, le docteur Dunkeltal doit être quelqu’un d’important – un magicien de la santé. Il reçoit des patients par milliers, dans son vaste asile de la lande, et tous souffrent certainement de maladies contagieuses puisqu’ils n’ont pas le droit de sortir. Franz-Georg se demande d’où peuvent bien venir ces foules de malades – de toute l’Europe, a dit un jour sa mère, avec une imperceptible moue d’orgueil et de dégoût confondus. L’enfant a cherché dans un atlas et est resté pantois – l’Europe est tellement vaste, les peuples si nombreux. » (p. 20)

Un soir, les parents de Franz-Georg sont appelés à fuir leur foyer précipitamment. L’enfant découvre alors l’horreur en bas de chez lui : des villages incendiés, anéantis.

Face aux paroles réconfortantes de sa mère, l’enfant, ingénu, ne désespère pas de connaître des jours meilleurs, mais bientôt, Thea, autrefois douce et attentionnée, se montre irritable et dure à l’instar de Clemens Dunkeltal, le père, qui n’a jamais cessé de porter sur son fils un regard inexplicablement sévère…

Le tableau se ternit d’autant lorsque Thea apprend la mort de son époux décimé à la guerre. Affaiblie, cette dernière confie Franz-Georg à son frère, Lothar, qu’elle tenait à distance et boudait depuis de nombreuses années.

Expatrié chez son oncle à Londres, Franz-Georg va devoir digérer bien vite le décès de sa mère, mais aussi d’autres terribles vérités à propos de ses origines et de son père, son « maître de la nuit » (p. 22) à qui il vouait jusque là une fascination débordante…

Pour s’arracher à ses fausses origines, à ce père désigné coupable de crimes de guerre, cet enfant devenu déjà grand – qui se fera par la suite appeler Adam, puis Magnus – va partir en voyage, à la rencontre du monde, de son passé et de son avenir.

Magnus est un roman initiatique où tente de progresser un être obsédé et dévoré par sa propre identité…
:avis:

Ce livre a pour moi été une déception. Plusieurs raisons ont concouru à me rendre cette lecture revêche :

- Le style de l’auteure : il est sans conteste brillant ; sa maîtrise du verbe est parfaitement gérée, … mais elle transpire. En effet, aucun mot semble n’avoir été laissé au hasard, le travail de l’écriture s’impose lourdement au détriment de tout le reste. J’ai l’impression d’avoir eu entre les mains une démonstration de virtuosité stylistique. Par conséquent, Franz-Georg/Adam/Magnus n’a pas pris forme. Il est resté un personnage inodore, irrémédiablement enfermé dans ses pages de papier…

- Les pauses intercalaires : Magnus est scindé en chapitres – dits fragments – qui sont eux-mêmes entrecoupés de courts poèmes/notules/séquences/… évoquant ou explicitant Magnus et/ou son monde. Je n’ai pas tant à reprocher à ces « césures » le fait qu’elles cassent le rythme du roman, mais plutôt leur absence d’intérêt. Elles m’ont donné l’impression de perdre mon temps, principalement quand il s’agissait de poésie. Faute de goût, manque de romantisme ou esprit trop terre à terre, les vers m’ennuient.

- Le genre du roman : je pense qu’on peut volontiers classer Magnus dans les romans initiatiques voire les contes philosophiques. Une fois pour toutes, je comprends que je suis réfractaire à ce type de littérature. Ce livre m’a vaguement rappelé L’alchimiste de Paulo Coelho, qui demeure pour moi une expérience passablement… pénible2.

En somme, Magnus est un roman dont je peux sans problème reconnaître la richesse, mais ce n’est absolument pas le genre de livre susceptible de me décocher une flèche en plein cœur…

Une lecture que j’aurais sans nul doute avortée si j’avais su qu’elle recelait une fin aussi dépourvue de rationalité/clarté.

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge Petit bac, catégorie « prénom » (3/7).

  1. Je ne suis pas claire? Je vais l’être : Franz-Georg est un enfant adopté à qui on raconte d’innombrables salades. [SPOIL]D’ailleurs, ce pauvre gosse n’est pas Allemand, il est ISLANDAIS (ce qui ne veut pas dire que le lecteur a tôt ou tard le privilège d’apprendre quelle a été sa vie de 0 à 5 ans : on ne suit pas Dieu, on suit Franz-Georg de bout en bout, avec sa mémoire trouée et ses lancinantes interrogations ![/SPOIL] []
  2. C’est principalement la chute du roman qui me rappelle L’alchimiste. Il y est question d’une rencontre mystique dont l’interprétation me laisse tout à fait stupide, faute d’intelligibilité… []

Nous sommes tous des playmobiles / Nicolas Ancion

:6:

 

Nous sommes tous des playmobiles est un recueil de dix nouvelles au parfum d’absurdité.

Je ne suis pas amatrice de nouvelles, et si j’ai été à la rencontre de ce livre, c’est essentiellement à cause de son titre et de sa quatrième de couverture aguicheurs. Toutefois, le contenu de ce recueil n’a guère concordé avec l’idée que je m’en étais fait. Je m’étais en effet attendue à trouver une critique probablement cocasse de – entre autres – Bruxelles, ville surpeuplée où court une population terne et désabusée. Or, si certaines histoires ont lieu à Bruxelles, ce n’est pas tant pour en chambrer les occupants…

Dans ce recueil, il n’est pas non plus question de playmobil(e)s au sens propre. Toutefois, le titre de l’ouvrage divulgue métaphoriquement son fil rouge : dans toutes les nouvelles, il est question d’individus ballottés/secoués par la vie, par leurs semblables ou par de menus détails qu’on pourrait croire insignifiants.

C’est ainsi que l’on rencontre…

  1. Un banquier cocu/quitté qui reçoit à son domicile les visites simultanées et non concertées de son odieuse ex-femme et de gangsters très peu futés…
  2. Un directeur commercial qui salit sa chemise peu de temps avant un rendez-vous très important…
  3. Un homme non diplômé, sans emploi et donc fauché qui rêve d’emmener sa bien-aimée au Canada.
  4. Un Académicien qui se fait prendre en otage par deux individus ulcérés par les règles – la dictature ! – imposées par l’Académie royale et qui revendiquent leur droit de mettre des « rait » après les « si » s’ils l’entendent !
  5. Un vieil homme très seul, attablé dans un bar, qui brûle de lier conversation avec la serveuse…
  6. Un homme qui timbre, agrafe et étiquette plus vite que son ombre, et qui n’a pas sa langue et ses gestes en poche, même vis-à-vis des supérieurs de l’entreprise dans laquelle il a été nouvellement engagé…
  7. Un jeune garçon appelé Georges, qui aime son prénom pour le mythe qui l’accompagne, même si ses camarades rigolent de lui…
  8. Un homme qui se lance dans la formation de criminels et qui n’a qu’un seul apprenant, niais.
  9. Un intrus qui cherche à s’infiltrer dans la maison d’un couple bourgeois qui a justement choisi ce jour pour se disputer violemment…
  10. Un type qui ne se remet pas d’avoir percuté un jeune homme avec sa voiture et lorgne en vain des nouvelles de l’accidenté qu’il croit avoir tué bien que celui-là soit reparti en parfaite santé…

Toutes les nouvelles ne sont à mon sens pas de qualité similaire. Les trois premières1 et la septième m’ont nettement moins convaincue que toutes les autres. Mais, en un sens, je préfère que l’entrée soit moins délectable que le dessert pour éviter les déceptions. Or, j’ai témoigné un intérêt croissant aux nouvelles dès lors que j’ai fait la connaissance des fadas (ou pas?) de la très jubilatoire 4e nouvelle !

« - Faisons un essai, Popaul. Il est normal que je te frappe après que tu te sois trompé ou il est normal que je te frappe après que tu t’es trompé?
- Que tu t’es trompé.
- T’es sûr? Fais bien attention.
- Mais oui, crie le vieux, tout le monde sait ça. « Avant que » suivi du subjonctif, « après que » suivi de l’indicatif. Il n’y a pas plus clair.
- [...]
- Non, Popaul, tu vas bien m’écouter. Ce que je vais te dire est très important. Après « après que », on met ce qu’on veut. T’as compris? CE QU’ON VEUT ! Qui t’es, toi, vieux croulant, pour décider ce qu’on met après les mots, d’abord? » (p. 50-51)

J’ai ensuite cahoté d’histoire en histoire, étourdie par l’alternance de ressentis radicalement différents que généraient leurs lectures successives… Après les rires que m’ont valu la 4, ont retenti l’attendrissement et l’amertume pour le vieil homme seul de la 5e nouvelle…

« Jusqu’à ce que ce soit trop tard et qu’ils se rendent compte qu’eux aussi sont devenus vieux. Comme tout le monde. [...] avec des varices, des cernes, des escarres et des heures de silence. » (p. 71)

… Homme seul qui laisse sa place à un homme impulsif, insolent, dingue et prodigieusement amusant dans la 6e histoire…
Bref, chaque nouvelle désopilante/déjantée est suivie par une autre, d’un tout autre ton, souvent plus sérieux, mais certainement pas moins digne d’intérêt, que du contraire !

Nous sommes tous des playmobiles est en somme un recueil surprenant, parfois empli d’un l’humour noir/grinçant, parfois pourvu d’un sérieux voire d’une sagesse tout à fait inattendus.

En organisant le challenge « littérature belge », j’émettais l’intuition de trouver parmi les lettres belges un petit quelque chose de différent. Ce recueil le confirme, et cela vaut ici tant pour la forme que pour le fond. Outre le fait que l’auteur cite de nombreux lieux connus à Bruxelles – ce qui rend fatalement la lecture un peu plus belge ! -, je ressens dans la prose de Nicolas Ancion davantage de liberté que dans la plume d’auteurs d’autres nationalités et ce type de littérature « affranchie » est à mon sens joliment rafraîchissante !

Une découverte étonnante et globalement réjouissante !

Ce livre a été lu dans le cadre du challenge « Littérature belge ».

Lire la chouette critique de Daniel Fattore sur ce même livre.

  1. Mon déplaisir est peut-être irrecevable : j’étais la proie d’allergies carabinées quand j’ai commencé la lecture du recueil… []