
« Un père qui hérite de son fils, ce sont des déchaînements de mots inconcevables. Désordres du temps. » (p. 28)
Lion, l’unique fils d’une heureuse famille, est mort à vingt et un ans d’une méningite foudroyante. C’est ce jeune homme, défunt, qui se rend narrateur des faits ayant eu lieu avant, pendant et après sa mort. C’est aussi celui-là qui observe et expose l’immense chagrin éprouvé par ses parents, et plus particulièrement par son père.
Dans un premier temps, le fils relate la dernière semaine que lui et ses parents ont vécue – une semaine harmonieuse et sans heurts, dénuée de signes annonçant la fin imminente de ce bonheur partagé…
Puis il recontextualise l’approche de son décès, en mettant en parallèle les gestes anodins de son père – quelques courses au supermarché, la résolution de deux-trois soucis logistiques, … – et le fulgurant déclin de son propre état de santé…
Quand les taches violacées, mortifères succèdent en moins de vingt quatre heures à l’inquiétante poussée de fièvre de Lion, ses parents apprennent qu’il est déjà trop tard. C’en est – en effet – presque aussitôt fini. Sa mort brutale laisse place à un vide incommensurable, fatalement synonyme d’effondrement…
Lion se veut ensuite observateur de la vie amère qui se prolonge après lui.
Une fois « parti », il rapporte non sans ironie les toquades, interrogations et la culpabilité de son père,
« Papa cerné par mille doutes, mille remords. Il aurait dû… Ponctuation permanente du deuil, l’infâme culpabilité fait son boulot. C’est ce qu’on appelle les regrets éternels. » (p. 22)
l’âpre organisation de ses obsèques,
Maintenant, il faut en venir au cercueil: la couleur (brun, noir ou blanc?), la forme, le bois (essence précieuse ou pin?), la garniture (capiton intérieur en satin ou en synthétique?), les poignées (argentées?). À eux de choisir. Et les annonces dans la presse (locale? nationale?). Et les faire-part? Et les repas, et l’hébergement des amis et les coups de téléphone, les mails? Qui s’en occupe? Veulent-ils une aide? Ils bafouillent toujours. Ils ne parviennent à penser à rien. Ils ne veulent rien. Ils disent n’importe quoi, que j’avais vingt et un ans, que… La question n’est pas du tout là pour les obsèques. Alors, ils disent qu’ils ne savent pas, que stop, qu’ils n’en peuvent plus. Désarroi. (p. 84)
le déroulement de sa cérémonie, l’obsessionnelle obstination du père à « perpétuer » son fils en retouchant des photos de lui sur ordinateur et en les revisionnant inlassablement, les faits et les signes qui le rappellent constamment à leur souvenir,
les traits parfois inhumains de la société bureaucratique dans laquelle on vit,
« Maman a dû faire des démarches à la Sécu pour des feuilles de maladie en retard. On y refuse de traiter son dossier : « Votre livret de famille n’est pas à jour! Il faut faire rayer votre fils du livret. » » (p. 125)
et enfin, la survie des parents, presque en dépit du bon sens…
« Au fil des années, il faut bien le constater, la douleur s’est un peu calmée.
- Pas vrai ! se récrie maman.
Il n’y a pas de mesure objective pour la douleur. Tout de même, il y a quelques repères. Par exemple, le rythme des crises de larmes qui s’estompe. Autre exemple : le nombre d’antidépresseurs, d’anxiolytiques, de consultations psys dont ils ont besoin et qui diminue. Ce sont des quantités mesurables, assez objectives après tout. » (p. 170)
Ce roman développe le rapport à la mort, ses séquelles térébrantes et le deuil qu’on voudrait incessant même si toujours, la vie reprend ses droits…
« [...] la mort fait partie de la vie, on peut vivre avec ça. » (p.173)
Tragique et plombant sujet que la perte brutale d’un fils unique. Pour alléger ce livre qui se veut naturellement encombrant, j’ai supputé que Michel Rostain avait, en habile technicien, tenté de sauver préventivement ses lecteurs de la noyade. Pour cela, il entrecoupe son œuvre de courts paragraphes, permettant d’avaler le poison à coups de menues gorgées. Il distille quelques notes d’humour dans son récit et présente le désespoir ravageur du père à travers le regard nettement plus tiède de son enfant.
C’est là que le bât blesse : s’il s’agit d’une manœuvre de l’auteur visant à éviter de sombrer dans le pathos – il est vrai que la souffrance des parents est en soi largement… suffisante -, ce fils presque neutre, qui observe en omettant de partager son ressenti, m’est apparu comme faux.
La construction du roman est techniquement réfléchie, le style est sobre et efficace, mais j’ai à déplorer un manque : la compassion du fils. Comment cet enfant peut-il constater la peine dévastatrice de ses parents et rapporter leurs sanglots sans cesse renouvelés sans sembler s’en émouvoir une seconde?
Ça ne fait pour moi pas l’ombre d’un doute, ce livre a brillamment évité l’étiquette « pathétique ». Cependant, le fait de ne pas avoir pris en considération le ressenti difficile de toutes les parties – c’est-à-dire la faiblesse du fils aussi – rend ce récit insondable et invraisemblable.
Enfin, comme Lili Galipette, j’ai trouvé les ruptures temporelles et les coupures narratives trop nombreuses. Elles aident le lecteur à ne pas devoir maintenir l’attention trop longuement sur des anecdotes pesantes, mais elles empêchent en même temps de rentrer tout à fait dans le récit et d’y adhérer…
Autant de raisons pour lesquelles ce livre ne m’aura, hélas, pas vue ni frémir ni pleurer…
Bien que cette lecture n’ait pas été aussi magistrale que je ne l’avais espéré, je remercie chaudement Marion de m’avoir offert ce livre !
Syllogisme : papa pleure chaque fois qu’il pense à moi. Papa n’est heureux que lorsqu’il pense à moi. Papa est heureux chaque fois qu’il pleure. » (p. 119)
Vous avez dit…