Archive mensuelle de mai 2011

Le treizième conte / Diane Setterfield

:7:

« Quand on n’est rien, on invente. Pour combler le vide. » (p. 164)

:resu:

Margaret Lea, jeune libraire et biographe reçoit une lettre de Vida Winter, l’une des auteurs les plus en vogue de sa génération. Cette dernière l’invite à venir dans le Yorkshire sous son toit afin de concevoir sa biographie.

Réputée pour avoir livré nombre de fois à des journalistes des vies qui n’étaient pas la sienne et qui relevaient de sa fertile imagination, Vida ne pourra plus, avec Margaret qui entend bien s’assurer que son interlocutrice lui dit la vérité, se laisser porter par sa créativité…

Très vite, elles concluent un pacte : en échange de trois faits véridiques et vérifiables survenus de la vie de Vida, Margaret n’aura, pour la suite, le droit de ne poser aucune question, ni de brûler les étapes. Mrs Winter racontera à son rythme, comme bon lui semble, le récit de sa vie.

Malgré le caractère revêche de son hôte, Margaret va progressivement s’attacher à Vida… Basé sur sa gémellité, le récit de la narratrice va amener Margaret à frôler d’on ne peut plus près son vécu similaire, mais douloureux…

De son côté, Vida entreprendra la narration de son passé en tant qu’Adeline March, jumelle d’Emmeline. Commence le récit de drôles d’enfants nées avec un drôle d’héritage…

« Mon histoire n’est pas seulement la mienne, c’est aussi celle d’Angelfield. Angelfield le village. Angelfield la maison de maître. Et la famille Angelfield elle-même. George et Mathilde ; leurs enfants, Charlie et Isabelle ; les enfants d’Isabelle, Emmeline et Adeline. Leur maison, leurs destins, leurs peurs. Et leurs fantômes. On devrait toujours prêter attention aux fantômes, Miss Lea, vous ne croyez pas? » (p. 86)

:avis:

C’est pour avoir lu de nombreuses critiques élogieuses à propos de ce roman que Le treizième conte s’est un jour inscrit dans mon pense-bête. Après avoir négligé des années cet élément de ma LAL, très chère Niche1 est apparue et m’a mis ce livre sous le nez, déclarant que je risquais bien d’apprécier…

Ne pouvant que difficilement passer à côté d’une suggestion provenant de l’éclaireuse plutôt éclairée qu’elle fut quelques fois à mon endroit, j’ai entamé la lecture dudit roman. Le côté obscur de la force – Reka ronchonchon – avait au commencement de cette fiction le dessus : le résumé du roman ne cadrait guère avec le genre de livre que j’apprécie de découvrir à l’accoutumée, c’est pourquoi je me trouvais dans un état de perplexité avancé. Les histoires, les contes, les fables fleuris de secrets, magie, intrigues et fantômes …  n’étaient pas, pensais-je, des sujets susceptibles de me mettre en appétit.

Et pourtant ! C’est avec étonnement que je me suis vue plonger dans ce livre dès le troisième chapitre.

L’intrigue du Treizième conte est bien ficelée, bien menée, captivante, agréable. L’écriture est élégante, et, surtout, la magie qui se dégage de ce livre n’a rien de mièvre…

Diane Setterfield excelle dans l’art de mettre en abîme (lecture d’un roman à l’intérieur d’un roman) et enchante, par la façon dont elle aborde le rapport du lecteur à la littérature.

« Toute la matinée, j’eus l’étrange impression de sentir se mêler deux univers, les fragments épars de l’un s’infiltrant à travers les fissures de l’autre. Vous connaissez ce sentiment qui vous vient quand on commence un nouveau livre avant que la membrane du précédent ait eu le temps de se refermer complètement? Les idées, les thèmes et même les personnages du dernier ouvrage ont imprégné les fibres de vos vêtements, et quand vous ouvrez le suivant, ils sont toujours là. J’éprouvais une sensation du même ordre. Toute la journée, je fus distraite. Par des pensées, des souvenirs, des sentiments, des fragments de ma vie ressurgissant de façon saugrenue, qui rendaient toute concentration impossible. » (p. 402)

Première fois que je rencontre un livre mystérieux qui ne m’énerve pas à force de suspendre le récit. Je n’ai eu à déplorer ni longueurs, ni prévisibilité. En prime, ce roman, à force de faire des références aux classiques de la littérature anglaise (Jane Eyre, La Dame en blanc, les Hauts de Hurlevents, …) m’a presque donné envie de me débrider un peu de ma littérature contemporaine pour aller vers ce à quoi je tourne inexplicablement le dos depuis les secondaires…

Seul bémol : les dix dernières pages, rose bonbon, en dissonance avec le reste du livre, assez sombre et mélancolique… Mais un très plaisant moment dans l’ensemble !

Merci à Niche de m’avoir exhortée à batifoler un peu en dehors de mes habitudes et frontières ;)

« Tous les enfants construisent un mythe autour de leur naissance. C’est là un trait universel. Vous voulez comprendre quelqu’un? Son coeur, son esprit, son âme? Demandez-lui de vous parler de sa naissance. Ce que vous obtiendrez ne sera pas la vérité, mais une histoire. Et rien n’est plus révélateur qu’une histoire. » (p. 44)

  1. Une parente bien inspirée qui m’a tout de même permis d’identifier mon livre de chevet et qui, contrairement à beaucoup de mes amies, n’a pas des goûts tout à fait dégueu (bien qu’il faille parfois se méfier d’elle sur le plan cinématographique…) []

La cloche de détresse / Sylvia Plath

:6:

:resu:

Esther Greenwood, jeune américaine issue d’une famille plus que modeste, remporte un prix littéraire. A la suite de ce succès, elle et onze autres lauréates se rendent à New York pour un luxueux séjour. Cette vie-là, caractérisée par le faste, les dîners mondains, les bals huppés et autres frivolités ne convaincra guère la narratrice.
Dès le début du roman, son malaise s’avère perceptible. Esther n’est clairement pas dans les mêmes dispositions d’esprit que ses compagnes :

« Il y en aurait pour dire : « Regardez ce qui arrive dans ce pays. Une fille vit pendant dix-neuf ans  dans une ville  perdue, elle est tellement pauvre qu’elle ne peut même pas se payer un magazine, et puis elle reçoit une bourse  pour aller au collège, elle gagne un prix ici, remporte un concours là, et elle finit aux commandes de New York, comme s’il s’agissait de sa propre voiture. »
Seulement, je ne contrôlais rien du tout. Je ne me contrôlais même pas moi-même. Je ne faisais que cahoter comme un trolleybus engourdi, de mon hôtel au bureau, du bureau à des soirées, puis des soirées à l’hôtel et de nouveau au bureau. Je suppose que j’aurais dû être emballée comme les autres filles, mais je n’arrivais même pas à réagir. Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’œil d’une tornade qui se déplace tristement au milieu du chaos généralisé. » (p. 12)

Esther met en question ses aspirations, s’interroge sur ses ambitions tant affectives1 que professionnelles. Désirant tout et son contraire, elle souffre de ne pas y voir clair…

« Si c’est être névrosée que de vouloir au même moment deux choses qui s’excluent mutuellement, alors je suis névrosée jusqu’à l’os. Je naviguerai toute ma vie entre deux choses qui s’excluent mutuellement… » (p. 105)

« Je voyais ma vie se ramifier devant mes yeux comme le figuier de l’histoire. Au bout de chaque branche, comme une grosse figue violacée, fleurissait un avenir merveilleux. [...]. Je me voyais assise sur la fourche d’un figuier, mourant de faim, simplement parce que je ne parvenais pas à choisir quelle figue j’allais manger. Je les voulais toutes, seulement en choisir une signifiait perdre toutes les autres, et assise là, incapable de me décider, les figues commençaient à pourrir, à noircir et une à une elles éclataient entre mes pieds sur le sol. » (p. 88)

Embourbée dans un marasme introspectif qui ne fait que s’amplifier à mesure que le récit progresse, la narratrice bascule lorsque, de retour à sa ville résidentielle (Boston), sa mère lui apprend qu’elle n’a pas été retenue pour poursuivre des études de lettres : c’est pour elle un rêve qui s’évanouit…

« J’ai commencé à additionner toutes les choses que je ne savais pas faire. » (p. 86)

Submergée de frustrations, Esther va perdre le contrôle d’elle-même, mais les électrochocs ne seront pas la réponse à ses insomnies et à l’étrangeté de son comportement…  Après plusieurs tentatives de suicide, la jeune fille sera accueillie au sein d’un hôpital psychiatrique…
:avis:

Les critiques littéraires, à la sortie de ce livre en 1963, ont rapproché Esther Greenwood de Holden Caulfield, le narrateur de L’Attrape coeurs (1951). S’il s’agit dans les deux cas de romans initiatiques, j’ai trouvé que ces fictions n’avaient que très peu de choses en commun2 et que le roman de Sylvia Plath avait moins vieilli que celui de J. D. Salinger.

Tom Wolfe

D’ailleurs, La cloche de détresse m’a franchement rappelé Moi, Charlotte Simmons (2004), mais sans le patois ‘fuck’ qu’y use et abuse Tom Wolfe3. En effet, lorsqu’Esther et son amie Doreen choisissent d’échapper aux strass et paillettes de leur cérémonieux voyage pour aller à la rencontre d’un monde opposé – fruste et pervers -, c’est à une jeunesse vaguement décadente que nous avons alors affaire…  Toutefois, Sylvia Plath ne poursuit assurément pas les mêmes objectifs que l’Américain aux vestons blancs. Elle nous laisse découvrir un personnage riche en nuances, sans excès, et éminemment humain. C’est, avec elle, fondamentalement la question de l’être qui se pose, et non celle du paraître…

Lorsque Esther regagne Boston, le désœuvrement laisse place à la panique : Esther reste vêtue durant trois semaines de l’élégante tenue que lui avait donné l’une de ses camarades à New York et ne trouve plus ni le sommeil, ni l’appétit, ni la concentration. Cet affaiblissement progressif se traduit, dans le livre, par une modification stylistique : Esther recourt de plus en plus aux ellipses/flash back et se disperse continuellement. Bien qu’il s’agisse d’une démarche perspicace pour témoigner de la confusion qui l’habite, j’avoue avoir commencé à perdre moi-même les pédales dès lors que j’ai vu Esther à ce point se diviser…

C’est pour cette raison que je n’ai pas pu savourer la deuxième partie du roman comme la première.
Cependant, je n’en suis pas restée là : l’insatisfaction s’est dissipée en faveur d’un sentiment nettement plus optimiste grâce aux critiques de Lilly, Chiffonnette, à l’analyse du Buzz littéraire, et à la lecture morcelée de cet ouvrage. Tous ont en effet retranscrit des extraits du livre et c’est en redécouvrant isolément les plusieurs passages qui les avaient marqués eux que j’ai moi-même été percutée par la force du roman.

J’ai lu dans les mots d’Esther Greenwood mes propres passages à vide…

« Je voyais les années de ma vie jalonner une route comme des poteaux télégraphiques, reliés les uns aux autres par des fils. J’en ai compté un, deux, trois… dix-neuf poteaux mais après… les fils dansaient dans le vide. Malgré tous mes efforts, je ne voyais pas de poteau après le dix-neuvième. » (p. 135)

C’est donc en deux temps que s’est forgée mon opinion. J’ai initialement été déçue par ce livre jusqu’à ce que les avis et analyses de lecteurs tiers m’aident à revoir mon jugement.

Au final, La cloche de détresse m’apparait comme une fiction frappante autant que troublante. Ce spleen dont Esther est la proie et qui n’est la cause de presque rien – que l’on qualifierait volontiers d’anodin – pourrait être en effet celui de n’importe qui. De même, ce roman est une démonstration subtile de la fragilité des Hommes et donc de la facilité à laquelle tout un chacun peut sombrer subrepticement, vertigineusement vite et bas.

Le parcours d’Esther, c’est aussi celui de Sylvia4. Ce roman ne peut donc qu’appeler à la réflexion et avoir une résonance.

C’est un livre vrai.

Cette lecture rentre dans le cadre du challenge « 100 ans de littérature américaine ed. 2011″ et du challenge « Petit bac« , catégorie « objet » (2/7)

  1. Son célibat, sa virginité, son futur rôle d’épouse et l’éventuelle maternité qui ne l’enthousiasme en rien. []
  2. Esther et Holden n’ont pas le même âge, pas la même maturité, pas la même façon d’exprimer leur malaise, et leur abattement m’a semblé très inégal : les extrêmes atteints par Esther constituent d’ailleurs – à mon sens – des indicateurs quant à l’acuité de sa souffrance… []
  3. Par l’absence de grossièretés, La cloche de détresse s’est avérée être pour moi une lecture bien plus agréable et distinguée. []
  4. L’auteure témoigne dans ce livre de sa propre vie. Elle s’est donné la mort à l’âge de 31 ans… []