Oyez, braves gens.
Je vous fais part des 5 abandons (sur 9 lectures) de ces mois de février et mars 2011.
Ci-dessous, vous trouverez des critiques rehaussées d’un curieux cocktail associant ras-le-bol, dépit et vexation.
En effet, le dernier roman en date qui m’ait suffisamment plu remonte à octobre 2010.
Entre temps, j’en ai découvert 17.
J’annonce : si à 20, je n’ai pas de coup de coeur, je bute ma bibliothèque…
La délicatesse / David Foenkinos

Précepte premier : ne pas lire la quatrième de couverture(*) de ce fichu bouquin.
(*) « François pensa : si elle commande un déca, je me lève et je m’en vais. C’est la boisson la moins conviviale qui soit. Un thé, ce n’est guère mieux. On sent qu’on va passer des dimanches après-midi à regarder la télévision. Ou pire : chez les beaux-parents. Finalement, il se dit qu’un jus ça serait bien. Oui, un jus, c’est sympathique. C’est convivial et pas trop agressif. On sent la fille douce et équilibrée. Mais quel jus ? Mieux vaut esquiver les grands classiques : évitons la pomme ou l’orange, trop vu. Il faut être un tout petit peu original, sans être toutefois excentrique. La papaye ou la goyave, ça fait peur. Le jus d’abricot, ça serait parfait. Si elle choisit ça, je l’épouse…
– Je vais prendre un jus… Un jus d’abricot, je crois, répondit Nathalie.
Il la regarda comme si elle était une effraction de la réalité. »
On s’attend à un roman doux et sucré comme une petite friandise ou un jus d’abricot. On s’attend à une rencontre, à un rapprochement, à une explosion de couleurs. Hein oui? Eh ben non.
Que je vous raconte – en septante pages, pas plus – l’amorce de ce bouquin :
François rencontre Nathalie au détour d’une rue, ils vont boire un verre (p. 11). Puis ils se marient (p. 20). Au bout de sept années de parfaite harmonie, François décède à la suite d’un accident (p. 36). Nathalie est éplorée. Séduit en secret depuis leur rencontre, Charles, son patron, profite du chagrin et de la vulnérabilité de cette dernière pour tenter une approche (p. 50). Après avoir refusé explicitement ses avances (p. 60), Nathalie va s’intéresser à un collègue de travail discret et ordinaire répondant au nom de Markus (p. 74)…
Dans ce roman, David Foenkinos entend sans doute déjouer les tristes désillusions qui envahissent l’esprit de toute personne essuyant un deuil : celui de l’être aimé. La délicatesse aborde avec humour et légèreté la faisabilité d’un renouveau, principalement amoureux.
Ne nous y méprenons pas. A moins d’être d’un optimisme grotesque, ce roman n’a rien de thérapeutique. La rapidité à laquelle se font les choses a d’ailleurs de quoi provoquer en l’individu concerné (mais pas seulement) quelques effets indésirables. La nausée et les vomissements, par exemple.
Les chapitres sont courts et entrecoupés de petites annotations / chansons / dictons / citations / commentaires qui aèrent la lecture ou bouchent les trous, c’est selon (personnellement, j’ai trouvé ces petites additions passablement lourdingues) ; le roman est parsemé de notes de bas de page où est distillé une espèce d’humour gentil et propret – cuicui-, les enchaînements et la progression de l’intrigue sont ultra-rapides et la psychologie des personnages est par conséquent d’une platitude abominable (quand Foenkinos aurait-il pu trouver le temps de donner chair à ses Monsieur-Madame avec cette fulgurante succession des faits, je vous le demande?).
En conclusion, l’excès de légèreté nuit gravement à la substance.
J’ai trouvé le contenu de ce roman si futile, risible et harassant que je l’ai abandonné à mi-chemin et ne comprends pas ce qui lui a valu ce torrent de prix littéraires1.
Allez, je vous partage le « meilleur » extrait, rien que pour rigoler :
« Je viens vous voir pour le dossier 114 », dit-il.
Fallait-il qu’en plus de son étrange apparence il prononce des phrases aussi stupides? Nathalie n’avait aucune envie de travailler aujourd’hui. C’était la première fois depuis si longtemps. Elle se sentait comme désespérée : elle aurait presque pu partir en vacances à Uppsala, c’est dire. Il la regardait, avec émerveillement. Pour lui, Nathalie représentait cette sorte de féminité inaccessible, doublée du fantasme que certains développent à l’endroit de tout supérieur hiérarchique, de tout être en position de les dominer. Elle décida alors de marcher vers lui, de marcher lentement, vraiment lentement. On aurait presque eu le temps de lire un roman pendant cette avancée. Elle ne semblait pas vouloir s’arrêter, si bien qu’elle se retrouva tout près du visage de Markus, si proche que leurs nez se touchèrent. Le Suédois ne respirait plus. Que lui voulait-elle? Il n’eut pas le temps de formuler plus longtemps cette question dans sa tête, car elle se mit à l’embrasser vigoureusement. Un long baiser intense, de cette intensité adolescente. Puis subitement, elle recula :
« Pour le dossier 114, nous verrons plus tard. » (p. 74)
C’est beau, hein?
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L’histoire de l’amour / Nicole Krauss

Ce livre met en parallèle trois histoires :
celle de Léo Gursky, ex serrurier à la tragique destinée : ayant dû fuir les Nazis durant la Seconde guerre mondiale, il perdit sa dulcinée, qui, sans nouvelles de lui, se remaria avant d’accoucher du fils qu’elle avait conçu avec lui. Au commencement du récit, cet enfant désormais adulte qui se nomme Isaac n’a pas connaissance de l’identité de son vrai père. Il est écrivain, comme Léo avait rêvé de le devenir,
celle d’Alma Singer, adolescente qui fait face à la mort de son père, à la tristesse de sa mère et aux délires spirituels de son jeune frère. Alma tient son prénom d’un roman que son père adorait : L’histoire de l’amour. C’est cette même histoire qu’un certain Jacob Markus souhaitera faire traduire en anglais, et c’est à la mère d’Alma, traductrice, que reviendra cette commande…
celle de Zvi Litvinoff, un écrivain polonais ayant écrit, lui aussi, un roman intitulé L’histoire de l’amour…
Transie d’admiration, de plaisir, d’émotion et de béatitude devant le roman de son époux, voilà plusieurs siècles qu’on me recommandait de plonger dans L’histoire de l’amour.
Je ne vous dirai cependant pas grand chose de ce roman, parce que je ne l’ai pas achevé non plus !2
En effet, j’ai commencé par déplorer les tics langagiers de Léo. Ponctuant invariablement sa narration de « Mais. » et de « Et pourtant. », la noradrénaline a concouru à faire tomber ma tête à terre…
« S’il avait cordonnier, je serais devenu cordonnier ; s’il avait pelleté de la merde, moi aussi j’aurais pelleté. Mais. Il était serrurier. Il m’a appris le métier et c’est ce que je suis devenu. [...] J’ai fait ce métier pendant plus de cinquante ans. Ce n’était pas ce que je m’étais imaginé faire. Et pourtant. En vérité, j’ai fini par l’aimer, ce métier. »
… Mais je l’ai ramassée et j’ai fait l’effort de continuer encore un peu.
J’ai donc rencontré la jeune Alma qui m’a encore plus énervée que le pauvre Léo. Héhé.
Alma raconte sa vie en l’énumérant. Ainsi, on apprend au point 4 que son père a perdu la vie quand elle avait sept ans, au point 11 qu’il est mort d’un cancer du pancréas, au point 29 que sa mère lui lisait des extraits de L’histoire de l’amour. Comme si ce déplaisant inventaire n’était pas suffisant, s’ajoute dans ces eaux-là un enchâssement très douloureux. Car la mère d’Alma ne se contente pas de lui raconter L’histoire de l’amour, on y a aussi droit par le biais de ses traductions…
Lourd, pénible, peu captivant.
C’est là que ma tête se décroche et roule à nouveau. Plaignez-moi.
Même si ce roman rappelle un peu le style et les idées de Jonathan Safran Foer (enfin, je ne sais qui a inspiré qui !), je suis, hélas, passée complètement à côté.
… Ça m’aura d’ailleurs presque fichu des semelles de plomb.

Cette lecture rentre dans le cadre des challenges « 100 ans de littérature américaine 2011″ organisé par Marion et « Les coups de coeur de la blogosphère », initié par Theoma.
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Rapport aux bêtes / Noëlle Revaz

Dans Rapport aux bêtes, Noëlle Revaz donne la parole à Paul, un paysan fruste et violent pour qui seul le travail et les bêtes comptent. Non content de voir son épouse trop fréquemment au lit, il se défoule sur elle et n’en supporte pas davantage la présence que celle de ses enfants.
Georges, un ouvrier portugais venu pour aider Paul à la ferme, va toutefois amener celui-ci à s’assouplir petit à petit et à prendre conscience que l’oisiveté de sa femme cache un mal nécessitant des soins urgents…
Paul s’exprime ici à la première du singulier en parler paysan. L’usage du langage populaire dans un roman constitue un trait original, mais c’est hélas cette principale caractéristique m’a empêchée de poursuivre la lecture de ce livre. Harassée par cette forme délibérément inesthétique, je ne suis pas parvenue à attendre la très souhaitée métamorphose de Paul.
« Le soir j’appelle gentiment, comme je sais de la voix douce et de miel quand on veut tuer la poule, et Vulve elle vient confiante et bête comme si j’allais donner le grain et elle attend avec le vide étalé sur la figure.
Ces bonnes femmes, ça fait tout ce qu’on demande, ça aurait pas un soupçon d’indépendance un jour de dire : « C’est moi qui vais aux asperges. » Ou : « Ce soir on refait la polente. »
Ça attend comme une beuse molle et ça gaspille tout son temps à se frotter la figure et à dire quand est-ce qu’on chauffe. » (p. 26)
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Toutes choses scintillant / Véronique Ovaldé

Fatiguée d’enchaîner les déceptions, je suis revenue vers une auteure sûre : Véronique Ovaldé.
Ses deux romans Déloger l’animal et Les hommes en général me plaisent beaucoup m’avaient en effet beaucoup plu.
L’intrigue de Toutes choses scintillant est la suivante :
Les habitants d’une île polaire se sont retrouvés subitement sans emploi à la fermeture de la déchetterie où ils travaillaient. Fermée à cause de la radioactivité qui s’en dégageait, il règne depuis des années sur l’île de Koukdjuak un climat malsain et délétère.
De nombreux enfants irradiés sont nés, l’entièreté de la population – des plus jeunes aux plus vieux – recourt à l’alcool pour « survivre » et/ou oublier.
La jeune Nikko, née une nuit où plein d’autres bébés ont aussi vu le jour, souffre elle-même de la Nodamycine3.
Elle pense que le jour de sa naissance, les adultes, confus, l’ont confiée à un couple qui n’était pas ses parents…
Hélas – en dépit de tout le bien que j’ai pu dire et penser des romans et de la plume de Véronique Ovaldé -, ce roman ne m’a pas permis de sortir de ma léthargie littéro-affective ou affectivo-livresque.
J’ai vite eu à redire avec ce livre aussi :
La première phrase de Toute choses scintillant suggère des paroles semblables à celles qui figuraient dans Déloger l’animal.
« En fait, mon père n’est pas mon père. » (p. 7)
Dans les deux romans, les narratrices respectives rechignent à se convaincre que le père qu’elles connaissent est leur géniteur. Ce « détail » a déjà pesé dans la balance, m’embarquant dans cette histoire avec une impression de déjà-vu… Sentiment qui s’est rapidement confirmé lorsque la jeune Nikko nous évoque ses lapins bleus : observation pour le moins fantasmagorique et singulière rappelant aussi Déloger l’animal, où Rose, la narratrice, nous relate ses heures passées sur le toit de sa maison aux côtés d’un tas de petits lapins…
Le principal défaut de ce livre réside dans l’imagination un peu trop débridée4 de l’auteure. Toutes choses scintillant étant antérieur à Déloger l’animal (il s’agit du second roman de Véronique Ovaldé), l’on devine que ce livre a été le fruit d’un bouillonnement imaginatif intense très difficile à endiguer.
(Comme dans L’histoire de l’amour, un tic langagier a en outre excité mes petits nerfs dans ce récit : « Oh oui ».)
Excessif et surchargé, ce roman est sans conteste le moins bon de tous ceux que j’ai lus de l’auteure.
Je n’ai d’ailleurs pas eu le courage de l’achever non plus.
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Romance nerveuse / Camille Laurens

Après Véronique Ovaldé, Camille Laurens. Une autre écrivaine à qui je faisais aveuglément confiance et dont j’avais généralement envie d’acheter les livres les yeux fermés.
Bien qu’il s’agisse d’autofiction comme dans ses autres romans, Romance nerveuse est très différent de ce que j’ai pu lire de Camille Laurens jusqu’à présent.
En vacances à Djerba, Camille ressasse l’incident qu’elle a connu avec son éditeur d’origine en 2008. Survient au beau milieu de son trouble un homme. Luc, paparazzo : il est insolent, charmeur, speedé, anticonformiste et provocateur. Il est l’exact opposé d’elle, et pourtant, ils vont se conjuguer.
Dans ce livre, Camille Laurens nous raconte Luc. Le rythme de sa prose épouse fréquemment l’impétuosité et le dérèglement de son aimé. Elle écrit l’absence de rapport au temps, l’inconscience, l’inconséquence.
Certains passages ont retenu mon attention de par leur esthétisme…
« [...] il cherche la scène qui déploiera le malentendu, le geste qui fera déborder le vase, la crise qui justifiera la rupture, avant l’excuse qui permettra de revenir, le cadeau d’attendrir, la parole d’émouvoir, il cherche sans discontinuer l’offense et le pardon. » (p. 82)
… cependant, rien, dans ce livre, ne m’a retenue ni captivée.
Je déplore de ne pas avoir été tentée de recopier autant d’extraits que lors de mes lectures de Ni toi ni moi et de Philippe. Comme toujours, les productions de Camille Laurens frôlent l’exercice de style. Si l’écriture n’hypnotise pas, c’est peine perdue.
Ce fut donc peine perdue.
Encore une lecture avortée…
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En conclusion :
Il est des jours où, moi aussi, je voudrais être bon public…
(J’espère n’avoir blessé personne par ma franchise. Elle est le résultat d’un trop plein de déceptions, vous l’aurez compris.)
- Pas moins de dix début 2011 ! [↩]
- A vrai dire, j’ai même dû me documenter quant au cas du troisième personnage sur qui je n’ai pas même lu une ligne : il arrive un moment, après
48-495-6 livres dépréciés, où la patience et l’indulgence disparaissent… [↩] - Maladie résultant des irradiations nucléaires. [↩]
- Père non père + lapins bleus + alcoolisme à tous les niveaux de génération + Nodamycine. [↩]
Reka, documentaliste, lectrice grognon, geekette fragmentaire. 
![reka [at] marecages .be](http://marecages.be/upload/out/mailreka.png)
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