Archive mensuelle de octobre 2010

Nicolas Ancion, l'interview

Nicolas Ancion

Nicolas Ancion, auteur. (© L. Bazzoni)

Nicolas Ancion, un auteur belge aussi productif que renommé, a accepté de répondre à mes quelques questions.

Le but de l’interview est avant tout de le faire (mieux) connaître de vous, donc de vous tenter de lire ses productions littéraires déjà nombreuses – et couronnées de prix littéraires1 de surcroît ! – mais aussi de vous faire découvrir ses goûts, les auteurs/livres qui l’ont influencé ou marqué, notamment parmi les Lettres belges.

Avis, donc, aux challengeurs « littérature belge » qui seraient en panne d’inspiration ou ne rechigneraient pas à devenir de bons gros (que dis-je? énormes!) Belges – ferrés en ce qui concerne le patrimoine littéraire de ce petit pays qui ne sera peut-être bientôt plus que de l’ordre du souvenir -, vous avez ici quelques bons ouvrages à vous mettre sous la dent ! ;)

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Nicolas, vous vous êtes essayé au théâtre, à la poésie, à la prose (romans et nouvelles) et même à la bande dessinée. Comment expliquez-vous cet éclectisme?

N.A. : Je suis toujours partant pour de nouveau défis. Je n’ai pas envie de répéter à l’infini les mêmes idées, les mêmes recettes, les mêmes textes finalement. Le meilleur moyen de se remettre sans cesse en question, à mes yeux, c’est de se lancer dans des projets d’écriture très différents. A l’heure actuelle, cela veut dire l’écriture de scénario pour le cinéma, de livres pour enfants et de pièce de théâtre pour marionnettes… Si on me propose un projet inédit et emballant, j’ai du mal à refuser.

Dans quel genre vous sentez-vous le plus à l’aise et pourquoi?

N.A. : Je pense que la nouvelle est le format que je maîtrise le mieux. Parce que j’en ai déjà écrit quelques dizaines, dans des genres assez différents, d’une part, et parce que c’est une longueur qui convient bien à mon tempérament. Je vois un personnage plongé au cœur d’une scène précise, j’ai l’intuition que son projet est foireux et je peux me lancer dans l’écriture, je n’ai pas besoin de plus de matériaux. Trois heures d’écriture plus tard, la première version du texte est bouclée.

Vous aviez 24 ans quand a été publié votre premier roman Ciel bleu trop bleu.
Avez-vous toujours été passionné par la littérature?

N.A. : Oui, j’ai toujours aimé qu’on me raconte des histoires, déjà avant de savoir lire moi-même, j’ai grandi dans un théâtre de marionnettes ; le métier de mes parents, c’était de raconter des histoires. Il y avait beaucoup de livres à la maison, des BD et des chansons de geste, des beaux livres et de la poésie, j’ai toujours aimé lire, j’ai toujours été un lecteur sans le sou, dans les bibliothèques publiques et les librairies d’occasion. La littérature, c’était ma manière de voyager.

Y a-t-il des auteurs qui ont animé ou confirmé en vous le plaisir de lire et/ou l’envie d’écrire?

N.A. : Il y en a tant que c’est bien difficile et injuste d’en citer certains, mais je peux en nommer quelques uns qui m’ont donné envie d’écrire à mon tour : Boris Vian, Eugène Savitzkaya, Jacques Sternberg, Fernando Arrabal … Pour le plaisir de lire, ce sont surtout des livres que je citerais, plutôt que des auteurs. Récemment, je pense à « La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski ou « Epépé » de Ferenc Karinthy, mais aussi « 325000 francs » de Roger Vailland ou « Les racines du mal » de Dantec.

Récemment, j’ai appris sur votre blog Post-it littéraire que vous aviez lu une bonne centaine d’auteurs belges dans le courant de la décennie précédente.
S’agissait-il là d’un défi que vous vous étiez lancé? Quelles ont été vos motivations pour cela ?

N.A. : Quand j’avais dix-sept ans, j’ai remporté un concours d’écriture et on m’a offert un bon de 60 euros dans une librairie qui ne proposait que les œuvres de littérature belge au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. J’ai regardé les rayonnages. Il y avait quelques noms que je connaissais comme Jean Ray, Maurice Maeterlinck ou Henri Michaux mais surtout des étagères entières de textes inconnus. J’avais l’impression de pénétrer dans la caverne d’Ali Baba ou de découvrir un trésor englouti. Tous ces livres m’avaient été cachés pendant ces années d’école ! Je suis reparti avec Jean-Philippe Toussaint, Eugène Savitzakaya, André Baillon et je suis tombé sous le charme. Tous ces auteurs avaient un imaginaire bien à eux mais nourri par des réalités qui étaient proches des miennes, ils me parlaient comme de vieux amis. Du coup, d’un auteur j’ai rebondi vers un autre, suivant certains éditeurs et certaines collections (Passé Présent chez Jacques Antoine et Espace Nord chez Labor, deux collections qui on republié les textes introuvables des lettres belges), pour finir par lire vraiment beaucoup d’auteurs du grand nord francophone européen.

Ces compatriotes vous ont-ils influencé dans votre travail?
Si vous deviez retenir cinq d’entre eux, quels seraient-ils?

N.A. : Oui, leur influence est profonde, marquante. J’en ai déjà cité quelques uns, mais je peux certainement reprendre :

- André Baillon, écrivain fou, obsédé par les mots ;
- Paul Emond, dont « La danse du fumiste » est un des romans qui m’ont soufflé à la fin de l’adolescence ;
- Henri Michaux, pour l’humour de « Un certain plume » et sa poésie qui ne se laisse pas déchiqueter par la mode des textes troués ;
- les trois premiers romans de Jean-Philippe Toussaint, pour leur manière de raconter l’histoire, par petites tranches, pleines d’humour ;
- et, en bande dessinée, le grand chaos de Willy Vandersteen, dessinateur flamand, qui a tant publié dans tous les sens qu’il est l’anti-hergé par excellence. Son œuvre est contradictoire, malfoutue, mal numérotée et, pourtant, il y a des dizaines d’albums à l’imaginaire débridé que j’adore, et qui m’ont durablement marqué (même si je les trouvais nuls quand j’étais gamin).

Il doit bien y avoir aussi des productions d’auteurs belges auxquelles vous n’avez pas adhéré?
Si oui, lesquelles, et pourquoi?

N.A. : Ah, bien sûr, je reste un lecteur critique, ce n’est pas parce que c’est belge que c’est bon. Les romans de Jacqueline Harpman ou ceux d’Amélie Nothomb, par exemple, me tombent des mains. Tous les lecteurs ne cherchent pas la même chose dans la littérature, bien heureusement. Pour quelle raison ne puis-je pas rentrer dans les textes de ces deux auteurs ? Pour la première, je pense que c’est parce que ses textes manquent complètement de ce qui fonde pour moi la littérature : le second degré, un écrivain qui ne met pas dans son texte une forme de distance, de recul pour rappeler que ce qu’il écrit n’est jamais que de la littérature, devient vite prétentieux. Avec les textes d’Harpman, j’ai toujours cette sensation, d’être contemplé de haut par un auteur imbu de sa propre personne. Ça m’empêche d’entrer dans le texte. Avec Amélie Nothomb, rien n’empêche d’entrer dans le texte, au contraire, c’est comme bu beurre fondu, mais une fois qu’on est à l’intérieur, il n’y a rien à voir. On ressort tout de suite de l’autre côté et on n’a rien trouvé à se mettre sous la dent.

Je vous propose à présent quelques dernières petites questions.
Pouvez-nous révéler…

Votre roman préféré (toutes littératures confondues) :

N.A. : Un seul ? C’est injuste ! Allez, « La vie mode d’emploi » de Georges Perec.

Un auteur que vous admirez :

N.A. :  Roger Vailland, qui s’est réinventé sans cesse et qui a été capable de se dire : cette année, j’écris le Goncourt et qui l’a obtenu (pour un livre qui n’est pas son meilleur, bien sûr, c’est là qu’on voit bien que c’est du sur mesure).

Un personnage de livre qui vous a fort marqué :

N.A. : Jacques Sternberg, l’auteur qui est le personnage principal de « L’employé » de Jacques Sternberg, un roman qui n’a rien à voir avec l’autofiction, je vous rassure tout de suite.

Une BD que vous encensez et recommandez :

N.A. : Il y en a tant ! En BD grand public, je dirais la série « Lincoln » par les frères Jouvray chez Paquet, en roman graphique, peut-être « Black Hole » de Charles Burns.

Le livre dans lequel vous êtes plongé en ce moment (ou celui que vous avez refermé en dernier) :

N.A. : Je lis Kenneth Cook, « Cinq matins de trop », un cauchemar australien qui s’avale comme un verre d’alcool fort.

Le travail littéraire que vous avez vous-même réalisé et dont vous vous estimez aujourd’hui le plus satisfait :

N.A. : C’est une question compliquée car si j’étais satisfait de ce que j’écris, je n’aurais plus envie d’écrire car l’écriture naît toujours d’une forme de frustration. On est frustré par rapport à ce qu’on vit alors on écrit pour changer les choses dans l’imaginaire, on est frustré par ce qu’on a écrit alors on écrit encore pour faire mieux. Si je dois vraiment citer un texte, je dirais peut-être mon recueil de nouvelles « Nous sommes tous des playmobiles » parce que tout le monde dit que les nouvelles ne marchent pas, dans le monde de l’édition, alors que les lecteurs, eux, en raffolent.

Le personnage que vous avez créé vous ressemblant le plus :

N.A. :  Richard Moors, héros de « L’homme qui valait 35 milliards », artiste raté, qui voudrait changer le monde mais parvient déjà difficilement à se lever le matin.

La vision que vous avez de votre avenir sur le plan littéraire :

N.A. : Ce qui est réjouissant avec l’avenir c’est que personne ne le connaît aujourd’hui, le meilleur moyen de le découvrir, c’est de le vivre. Cela vaut pour la vie en général et pour la littérature en particulier. J’ai mille projets, de jolis chantiers dans des directions très différentes, cela donne l’envie de sortir du lit de bonne heure et de se mettre au travail. Tiens, finalement, je ne ressemble pas tant que ça à Richard Moors.

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

N.A. : Non, non, ça ira comme ça. Ah ben, si, mon dernier roman, « L’homme qui refusait de mourir » (Editions Dis Voir) vient d’arriver en librairie et il contient de magnifiques illustrations de Patrice Killoffer, qui illustre aussi les aventures de Fantômette dans la bibliothèque rose, même si ce titre se rangerait plus volontiers dans la bibliothèque noire.

Merci Nicolas de m’avoir accordé cette interview.
Bonne continuation et à bientôt ! :)

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:va:

Le site officiel de Nicolas Ancion
La bibliographie de Nicolas Ancion
Le blog de Nicolas Ancion

  1. Prix Rossel pour L’homme qui valait 35 milliards ; prix des Lycéens pour Quatrième étage ; Prix Bart Franz de Wever pour Nous sommes tous des playmobiles, … []

La cote 400 / Sophie Divry

:5:

 

Une bibliothécaire étriquée qui a la fantaisie et le désordre en horreur découvre, en arrivant sur son lieu de travail, qu’un lecteur a passé la nuit enfermé dans « son » sous-sol, près de « sa » section géographie… Deux heures sont censées s’écouler avant l’ouverture de la bibliothèque. Au lieu de libérer le prisonnier, la narratrice profite de la présence de ce dernier pour vider son sac en un monologue logorrhéique hallucinant.

Celle-ci semble en effet ne plus s’être exprimée depuis un temps fou. Sa tirade porte essentiellement sur son insatisfaction tant professionnelle que relationnelle.

La vie sociale de cette dame est un désert d’une franche platitude. Les fréquentations externes à son travail paraissent inexistantes depuis un certain temps. Elle ne peut même pas prétendre se consoler de la présence de ses collègues qui lui témoignent la plus basse considération. Elle se rend donc à la bibliothèque dans l’immense espoir d’être remarquée par les lecteurs, mais hélas, tous les jours se ressemblent…

A croire que je passe totalement inaperçue. Personne ne me voit, c’est mon problème. Même dans la rue, les gens me bousculent et me disent : « Oh pardon, je ne vous avais pas vue. » La femme invisible, je suis la femme invisible, la responsable du rayon géographie. (p. 11)

Pour que son rêve s’assouvisse – à savoir, être abordée par Martin, un jeune chercheur très studieux dont elle couve des yeux la sensuelle nuque à longueur de journées -,  la narratrice use même de stratégies… Ayant, par exemple, intentionnellement laissé les lumières de sa section éteintes pour qu’on lui réclame un peu de lumière, elle conserve d’un échange de deux phrases avec ledit Martin un souvenir impérissable…

Quant à l’insatisfaction professionnelle de cette dame, à quoi tient-elle?

Vous allez rester avec moi le temps que je prépare ma salle de lecture. J’ai d’autres livres à classer. Puisque vous êtes efficace, sortez-moi du rayon histoire tous les livres de géographie que les lecteurs y ont fourrés. Allez, et ne vous plaignez pas : classer, ranger, ne pas déranger, moi c’est toute ma vie. Entrer et sortir les livres des rayons, encore et toujours. Ah, ce n’est pas très amusant, désolée. Car pour ranger un livre, je n’ai même pas besoin de regarder le nom de l’auteur. Il suffit de lire les chiffres qui sont inscrits là, sur l’étiquette collée au dos, et de le glisser à la suite des autres signalés par la même cote. Voilà, c’est tout. Et je fais ce métier depuis vingt-cinq ans, vingt-cinq ans sur le même principe immuable. Même si on m’appelle en haut à la banque de prêt, ce n’est pas mieux. Enregistrer les livres au départ et au retour en faisant bip-bip avec les codes-barres, c’est créatif, peut-être? Bip-bip, « Pour le 26 septembre, au revoir », bip-bip, « pour le 14 mai, merci ». Être bibliothécaire n’a rien de valorisant, je vous le dis : c’est proche de la condition d’ouvrier. Moi, je suis une taylorisée de la culture. Sachez-le, pour être bibliothécaire, il faut aimer l’idée du classement et être quelqu’un d’obéissant. Aucune initiative, aucune place pour l’imprévu : ici, tout est en ordre, infailliblement en ordre. (p. 12) [...] Je voulais être professeur mais j’ai raté le concours. Maintenant, je suis là, ouvrière spécialisée, rangeuse de livres, petite main, bip-bip…  Je ne suis rien, rien du tout. (p. 18)

A vrai dire, si j’ai été tentée de me procurer ce bouquin, c’était pour voir de plus près quelles aberrations étaient livrées quant au métier de bibliothécaire. Car, entre nous, rien que la quatrième de couverture est en soi écœurante par le concentré de clichés qu’elle propose…

Mais je suppose / j’espère que vous n’ignorez pas / vous doutez / concevez / imaginez …

- que le métier de bibliothécaire peut être une vocation et non un choix par défaut,
- que la profession ne se limite pas à classer, aligner, à faire bip-bip au comptoir de prêt1 : outre le rangement selon la classification de Melvil Dewey2– somptueuse ou limitée selon les phases cyclothymiques de notre esseulée narratrice – et l’étape d’acquisition existent au moins x tâches qui ne permettent pas de s’ennuyer (le dépouillement, le bulletinage, le catalogage, l’indexation, (…) et je ne vous parle même pas de la ponte et de l’exécution des projets de développement de la lecture qui doivent être réfléchis, originaux, exigeants, accessibles et approuvés par les instances supérieures…)
- que les bibliothécaires sont à la disposition des « usagers » pour les orienter concernant leurs recherches documentaires, voire les briefer en matière de méthodologie de recherche ; dispenser de conseils littéraires en cas de panne d’inspiration (ou pas : initier certaines personnes à d’autres lectures que celles vers lesquelles elles se dirigent automatiquement fait aussi partie de nos petits défis et, lorsque nous y parvenons, de nos grandes fiertés) ; initier à l’outil l’informatique : les bibliothèques abritent parfois en leurs locaux des EPN (espaces publics numériques) et leurs bibliothécaires, polyvalents(*), dispensent généreusement de cours liés à l’apprentissage de l’Internet, de la recherche web, de l’utilisation du traitement de texte etc. parce que, conformément à nos missions d’Éducation permanente, nous nous engageons à réduire la fracture numérique (et on aime ça !)
- (*) tant qu’à accorder mes noms communs, vous constaterez que j’ai ici utilisé un masculin : malgré les effluves d’information gambadant à travers le récit de Sophie Divry, ne croyez surtout pas que le métier est exclusivement réservé aux femmes… et encore moins aux pimbêches ou vieilles filles désagréables et frustrées (du moins, pas systématiquement ;) )
- le métier de bibliothécaire est aujourd’hui un métier social. Et si certaines bibliothèques dérogent encore à cette affirmation (il en reste, j’en conviens !) par l’austérité qu’elles dégagent, elles se font de plus en plus rares, qu’on se le dise !

Revenons-en au livre…

J’ai bien cru en ressortir rongée d’urticaire ou décédée en en parcourant les premières lignes. Puis j’ai fini par m’accommoder petit à petit du tempérament de la narratrice tant son égarement me paraissait insondable – elle est complètement frappée -. J’ai fini par me dire que ce roman ne se voulait être, comme précisé par l’auteure dans sa dédicace, qu’un simple divertissement. Cependant, je reste gênée par deux choses : par le fait que ce livre ait été écrit par une journaliste et qu’il ne s’agisse donc pas d’auto-dérision – Sophie Divry croit-elle ne fut-ce qu’un peu en l’univers morose qu’elle décrit dans la bouche de sa narratrice? – et le risque que les lecteurs prennent cette lecture au sérieux. Hélas, en dépit de l’humour palpable dont est emprunt ce livre, je crains que ce livre conforte les clichés les plus venimeux et enracinés : combien de personnes se représentent le métier par des femmes qui lisent, font « chut » ou rangent des livres? … Ce n’est hélas pas ce genre de bouquin qui risque de changer l’opinion publique et je le déplore.

Bref. Une lecture avec beaucoup de vérités obsolètes à mon sens et qui me laisse donc assez mitigée bien que j’aie réussi à y prendre du plaisir de temps en temps…

A lire avec prudence, néanmoins (j’insiste !)

Un grand merci à Cécile d’avoir fait voyager ce livre jusqu’à chez moi.

  1. Si ça se limitait à cela, nos études ne dureraient pas minimum trois ans… []
  2. Le titre du livre, la cote 400, est issue de la Classification Dewey. []

Qui touche à mon corps je le tue / Valentine Goby

:8:

 

Ce court roman (137 p.) est scindé en 5 chapitres indiquant la progression du temps : l’aube, midi, 16 heures, 22 heures, l’aube.
Au cours de cette longue journée, s’expriment à tour de rôle Lucie L., Marie G. et Henri D.

Cela se passe le 29 juillet 1943,
Lucie L. manipule la sonde et la poire. Alors que son mari séjourne en Allemagne, seule, elle avorte.
Marie G. est enfermée en cellule depuis 50 nuits. Elle va être guillotinée pour avoir prêté assistance à des femmes qui souhaitaient avorter.
Henri D. est l’exécuteur attitré de Marie G. Parce que l’avortement est considéré comme immoral dans le régime en place, il se prépare à donner la mort une fois de plus…

Chapitre après chapitre, sont offerts les réminiscences, les réflexions et ressentis de ces trois personnages. Parallèlement et à l’insu les uns des autres, chacun ravale sa douleur en silence. Ils attendent…

La première partie du roman nous offre un aperçu de l’enfance des trois intervenants. Elle met au jour l’âpreté de leur vie dès son commencement, les raisons qui expliquent en partie ce qu’ils sont devenus :

Lucie L. a vécu un amour fusionnel avec sa mère. Elle était dévorée par cette dernière au point de ne pas oser penser « je ». Lucie a grandi avec le sentiment que sa seule possession ou sa seule liberté se résumait à son propre corps, sentiment qui a engendré un refus de le/se partager…

Plus tard, tant de fois, je serai tentée de disparaître à nouveau dans son corps, je reviendrai à la maison étranglée de chagrins atroces, je m’effondrerai, à cause de ma voix cassée, à cause de la caresse inachevée d’un homme, j’attendrai de ma mère qu’elle porte tout, supporte tout, qu’elle m’absorbe, je me laisserai tomber dans son amour qui n’a pas de fond. Nous nous refermerons comme un coquillage, nous suffisant l’une à l’autre, hermétiques au monde extérieur. Cela durera quelques heures ou quelques jours, le temps n’aura pas de contours, il s’étirera, doux, indifférencié, comme celui des nourrissons, du sein maternel au sein maternel. Jusqu’à ce que les murs m’écrasent, et le corps de ma mère, ses mains, ses mots, ses silences, ses biscuits, son lait chaud, ses tissus aux couleurs passées pendus raides devant chaque fenêtre, étendus sur le sol, enveloppant les coussins, les traversins, moi que l’air n’entre plus dans ma poitrine, que j’ouvre toutes les fenêtres, que je crache mon asthme, que je fuie cet amour, je suis égoïste et injuste, ma mère le pense mais elle lutte contre les larmes de peur que je ne revienne plus, elle se retient, et me retient, si peu. (p. 53)

J’ai quinze ans et pour la première fois, je me regarde dans un miroir. Je veux dire avec attention. Sans complaisance. [...] Je découvre que ma bouche est belle. Je la touche du bout des doigts, je l’essaie, je souris. Elle ne ressemble à celle d’aucun de mes parents. Elle est à moi. Je doute quand même, je m’y force, j’ai peur de ce qui m’appartient, quel pacte est-ce que je brise quand je pense « je », quand je suis seule? (p. 49)

Marie G. a rêvé d’une relation avec sa mère débordée toute sa vie. Issue d’une famille nombreuse, elle n’a jamais obtenu l’affection et la tendresse attendues…

Les mains râpeuses de sa mère, Marie G., les pose sur ses joues, sa tête tient juste à l’intérieur. Elle voudrait les baiser mais sa mère les retire, elles sont tellement occupées, ces mains, impossible de les avoir un instant à soi. Marie G. voudrait être une robe, une chemise, un jupon, un drap sale, n’importe quoi qui passe entre les mains de sa mère et reçoit le temps qu’il faut, ses caresses de papier de verre. (p. 58)

Henri D. s’estime responsable de la mort de sa mère. Atteinte d’une maladie incurable, elle annonçait explicitement cette mort qui la guettait à petits feux en grondant sa turbulente progéniture, mais jamais il n’avait envisagé que cette métaphore puisse être réelle…

Il y a d’autres images où je cours à travers la pièce avec mon frère, nous sommes des chevaliers, nous galopons sur nos chevaux en faisant claquer nos semelles, moi je suis le chef, je donne des ordres. Toi, tu t’appuies à la fenêtre, tu portes la main à ton front comme une princesse très lasse et tu dis « Vous faites tellement de bruit, les enfants. Tu m’épuises, Jules-Henri, tu me tues ». Elle est debout, pas transparente encore, le moment est proche mais il reste quelques semaines ou quelques mois, et elle dit que je la tue. Moi, je ne me rends pas compte, je continue, je joue, je crie, je pourfends mes ennemis, il y a moins de beignets aux pommes mais je n’en tire aucune conclusion, maman ne se lave plus les mains, elle ne sort plus, moi je reste un dragon, un loup-garou, je me tapis dans l’ombre avec mon frère, nous sommes toujours vainqueurs, nous hurlons à papa que c’est fait, les ennemis sont découpés en morceaux. Pendant ce temps, ma mère nous a prévenus : elle meurt. Pas d’un coup. D’abord, une autre personne couche dans son lit, une femme maigre avec des milliers d’os qui tousse et crache du sang. Je demande à la femme où est ma mère, elle répond que c’est elle mais je ne la crois pas, elle dit Jules-Henri, mon garçon, je reconnais sa voix alors je demande pardon, ses os me transpercent, je m’excuse de t’avoir tuée, je n’ai pas fait exprès, j’ai cru que c’était une blague, tu me tues Jules-Henri tu avais dit, une phrase de princesse fatiguée, maintenant tu m’embrasses et on oublie tout, d’accord, je ne crie plus, je ne cours plus et toi tu ne t’épuises pas, tu ne meurs plus, un baiser et terminé, hein maman, hein? Le mal est fait. J’ai tué ma mère. (p. 31-32)

A mesure que le jour décline (les chapitres qui suivent le premier), l’auteure se recentre sur le vécu immédiat de Lucie L., Marie G. et Henri D. Elle continue de creuser leur irréductible souffrance…

Celle de Lucie L. m’a peu convaincue. J’ai trouvé son affliction difficile à comprendre et me suis agacée de son « isolement ». Alors que l’on sait que les deux autres intervenants vont être amenés à se rencontrer à la fin du roman (l’exécuteur et son exécutée), Lucie est clairement à l’écart, dans l’ombre. Pourtant, sa connexion à Marie G. a lieu, mais dans le passé (souvenir) et de manière si évaporée que cela nous échappe presque à la première lecture.

Bien sûr, j’ai avorté. Deux fois. La première aurait pu avoir lieu dans la Manche, chez ma tante, près de Cherbourg où je donnais un récital1. J’ai cherché une prostituée, j’étais sûre qu’elle saurait où je devais aller. Je lui ai tendu un billet, nous sommes montées dans sa chambre. J’ai dit je suis enceinte. Elle m’a donné l’adresse d’une avorteuse, j’ai payé cette adresse. J’ai trouvé la maison de la femme. La femme n’était pas chez elle. J’ai attendu sur le pas de la porte, une heure, peut-être deux. Je suis partie, terrorisée à l’idée qu’on me regarde, qu’on me juge, qu’on me dénonce. (p. 54)

Celle d’Henri D., en revanche, m’a particulièrement touchée. Par la plume de l’auteure, le bourreau, instinctivement considéré tel un monstre, redevient un homme. Valentine Goby ne cherche pas à excuser cet individu, mais elle donne des clés susceptibles d’éveiller l’empathie…

Il n’en peut plus, Henri D., de lire dans les journaux qu’il tranche des têtes comme un boucher découpe la viande. Parce que c’est son boulot, parce qu’il faut manger. Il boit mais les fantômes résistent et demain ce sera un de plus. (p. 42)

La peau des condamnés, toute réaction de leur chair, de leurs nerfs, il ne peut rien en voir. Il refuse de découper lui-même les cols de chemise, les cheveux des femmes, ces morceaux de tissus tombés à terre enferment une telle tiédeur, et ces cheveux qui ont collé au cou une odeur de transpiration, de sébum, et quand les lames de ciseaux effleurent la nuque, il y a ce réflexe de la peau qui se rétracte, se couvre de minuscules protubérances et frissonne, cet homme, cette femme a froid, c’est ignoble. Les condamnés, je les veux raides, silencieux, dociles, je les veux morts [...] (p. 100)

Pouvoir transmettre l’empathie vis-à-vis de ce qu’on ne sait aisément tolérer, c’est indéniablement remporter un succès…

La réussite de ce roman ne tient pas seulement de l’expérience humaine qu’il délivre mais aussi du style de l’auteure : l’écriture de Valentine Goby est très singulière. Ses phrases sont extrêmement longues, truffées de virgules. Son rythme est rapide, haletant, emprunt d’urgence. Il semble vouloir rattraper le prochain lever du jour. Le dernier que vivra Marie G.

La plume de l’écrivaine m’avait déjà charmée lorsque, des années plus tôt, j’ai découvert son premier roman La note sensible. Ce roman-là m’avait suffisamment séduite pour me conduire vers d’autres de ses œuvres… qui m’ont hélas nettement moins touchée (Sept jours, Petite éloge des grandes villes).

Qui touche à mon corps je le tue est fondamentalement dissemblable de son premier ouvrage (qui était plus optimiste, poétique et léger) et de ceux qui ont suivi. Son style, cela va de soi, change en conséquence : sa plume n’est plus seulement élégante et délicate, elle y inspire l’instinct et fièvre. Elle percute le lecteur au lieu de le bercer. A mon sens, ce roman-ci est le plus abouti de tous ceux que j’ai lus jusqu’à présent.

Jules Henri Desfourneaux

Jules Henri Desfourneaux

Alors même que se clôture la rencontre de ces trois personnages, une dernière page annonce ce qu’on n’imaginait pas… « Je remercie S.L. d’avoir partagé son travail sur Jules-Henri Desfournaux ». L’information tombe comme un couperet, l’on comprend que ce qu’on vient de lire était une histoire vraie : Henri D. n’est autre que Jules-Henri Desfourneaux, Marie G., Marie-Louise Giraud. Ils ont tous deux bel et bien existé.

Sous le régime de Vichy, « Marie G. », une Cherbourgeoise, a bien porté un secours illégal à 27 femmes en pratiquant leur avortement. N’obtenant pas la grâce du Maréchal Pétain, elle se fit exécuter le 30 juillet 1943 à la prison de La Roquette par Jules-Henri Desfourneaux…

Valentine Goby recourt ici au même procédé que Françoise Chandernagor2, dans La Chambre, où l’on n’apprend qu’à la fin que c’est de Louis XVII dont elle romançait l’histoire. Je suis absolument fanatique de cette démarche qui consiste à annoncer à la toute fin qu’il s’agissait de personnes réelles ou de faits historiques. Cela me donne toujours une envie ravageuse de reprendre  ma lecture depuis le début sur-le-champ…

Quoi qu’il en soit, si ma relecture de ce roman n’est pas immédiate, elle sera au moins effective !

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A des fins informatives, Claude Chabrol a été inspiré par cette histoire et réalisa le film Une affaire de femmes en 1988, avec Isabelle Huppert dans le rôle de Marie-Louise Giraud. (Il me tarde de pouvoir le voir.)

A des fins « associatives », deux romans se rapprochent très fort de celui-ci de par leurs thématiques : Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo et Revolutionary Road de Richard Yates, qui constituent l’un comme l’autre de superbes œuvres à mes yeux.

  1. Lucie chante. Comme dans la Note sensible, un autre roman de Valentine Goby, la musique a sa place dans ce roman. []
  2. Elle n’est sans doute pas l’initiatrice de ce procédé, mais elle est la première écrivaine chez qui je l’ai rencontré. []


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