Archive mensuelle de août 2010

Challenge "Littérature belge"

J’inaugure le Challenge « littérature belge »…

… Et j’en profite pour dévoiler le logo que j’avais réalisé pour que vous puissiez témoigner que, vous aussi, vous avez décidé de relever le défi ! :)
Il est téléchargeable ici en différents formats.

Pourquoi?

Un tel challenge permettra aux Belges de découvrir ou d’approfondir la connaissance qu’ils ont de leur patrimoine littéraire et sera pour les autres une occasion de rencontrer un type de littérature peut-être différent des plumes franco-françaises. Les lettres belges sont, il me semble, peu couramment lues : voilà donc un motif de s’enquérir de leurs différences et d’y découvrir peut-être un zeste d’exotisme ! :p

Quoi?

Il s’agirait de découvrir 3 auteurs belges au minimum (j’ai bien dit auteurs : lire trois Amélie Nothomb reviendrait donc à avoir rempli le tiers du challenge.).
Pour vous aider à faire vos choix, cette liste foisonnante pourra peut-être vous inspirer.

Quand?

A mon sens, le challenge a déjà commencé le  10 mars 20101 puisque je me suis lancé le défi toute seule en des temps où personne ne désirait encore jouer avec moi :p .2
Il prendra fin le 31 décembre 2013.
Cela vous laisse un délai extra large : la crainte de ne pas réussir à le surmonter sera donc jugée irrecevable ! ;)

Comment?

Comment vous inscrire? En répondant par commentaire à cet article que vous êtes motivé et que vous en êtes !
Les inscriptions restent ouvertes jusqu’au 1er janvier 2012.

En vous inscrivant, vous préciserez le nombre d’auteurs que vous vous engagerez à rencontrer : en faisant cela, un titre vous sera décerné :

  • 3 auteurs : petit Belge
  • 4 auteurs : Belge ordinaire
  • 5 auteurs ou + : gros Belge

Bien sûr, si vous avez le sens des responsabilités (PAL béante à diminuer, challenges tiers à consommer, …), rien ne vous empêche de vous autoproclamer petit Belge par « prudence » au départ et de grossir si d’ici deux ans, un auteur belge s’immisce insidieusement dans votre PAL imminente ;)

Nous serons heureux d’apprendre quels auteurs et quels livres vous font de l’œil ou attendent déjà peut-être dans votre PAL, mais rien ne presse. Je m’attellerai à la ponte d’un article (que j’actualiserai au compte-goutte) recensant les noms des participants et leurs choix de lectures dans le courant du mois prochain.

Au plaisir de nous voir nombreux à participer ! :)

*

EDIT : Sachez qu’un billet fait suite à celui-ci. Il propose un formulaire pour le recensement de vos billets, un récapitulatif des lectures des challengeurs , aussi visibles en boutons en bas de la colonne visible à votre droite.

Merci de bien vouloir ne pas indiquer vos lectures en rapport au Challenge « Littérature belge » dans ce billet-ci ! Merci.

  1. Tout qui aurait donc fait la connaissance d’un auteur belge entre mars et août aurait déjà accompli une certaine part du défi ! []
  2. J’avais publié une critique d’Excusez les fautes du copiste de Grégoire Polet en mars 2010, mais largement insatisfaite de mon article, j’ai fini par le supprimer… []

Je viens d'ailleurs / Chahdortt Djavann

:6:

:resu:

C’est à l’âge de douze ans, entourée de Sara et Mahsa, deux camarades d’école avec qui elle partage un intérêt très prononcé pour la « chose politique », que Chahdortt Djavann assiste à l’arrivée au pouvoir de Khomeyni, en 1979.

Jusqu’alors, elle et ses deux amies, audacieuses ou insouciantes, se livraient à des réunions clandestines communistes à l’insu de leurs parents… Mais le cours des choses prend une tournure de plus en plus grave et répressive.

Encore jeune, la narratrice considère dans un premier temps l’avènement de la révolution islamique avec frivolité et amusement…

« Au fil des jours, les changements se firent plus sensibles et affectèrent tous les domaines. Notre directrice, une quadragénaire élégante, fut remplacée. Certaines de nos professeurs se sentaient gênées, peut-être même menacées. Peu à peu, leurs attitudes se modifièrent : les jupes s’allongèrent, les maquillages pâlirent, les voix se firent discrètes. D’autres, qui n’avaient jamais été coquettes, se montraient maintenant plus à l’aise. Dans les classes, nous étudiions sans manuels, enfin presque. Les manuels d’histoire, d’instruction civique, de littérature persane et d’instruction religieuse nous furent retirés. Les manuels de géographie, de mathématiques et de sciences naturelles, jugés plus innocents, restèrent dans nos mains, mais nous reçûmes instruction de noircir la photo du chah sur la première page. Apparemment, l’histoire que racontait nos livres ne tenait plus debout et il fallait écrire la vraie histoire, la bonne. Notre instruction civique, monarchique et laïque, devait s’incliner devant les nouvelles lois religieuses. La littérature persane, hélas! se voulait trop littéraire : elle avait besoin d’une bonne injection de langage religieux. Quant à notre instruction religieuse, visiblement anémique, elle manquait de sérieux : quelques transplantations de dogmatisme, d’esprit belliqueux, de sens du sacrifice et de goût du martyre lui feraient le plus grand bien. Quelles que fussent les bonnes ou mauvaises raisons de ce diagnostic, l’élimination des manuels et l’allègement des programmes, en attendant l’année suivante et les nouveaux manuels, nous rendaient sur le coup la révolution très sympathique. » (p. 20-21)

… jusqu’à devoir se soumettre aux ordres péremptoires du régime : s’acclimater au port du voile, à l’effacement de soi et feindre la foi sous peine de vie ou de mort…

« Les années qui ont suivi mon adolescence furent sanglantes. Elles m’ont appris que pour survivre, il fallait renoncer à vivre. J’ai appris à me taire. A ne plus me révolter. A ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas ressentir. J’ai appris à ne plus être tout ce que j’étais. » (p. 73)

Chahdortt échappera aux massacres perpétrés par les intégristes, mais ce ne sera hélas pas le cas de tous ses condisciples…

Partie étudier à Paris à l’âge de 24 ans, elle revient saluer ses proches en 1998… Mais elle se heurtera à un Iran guère plus juste que deux décennies plus tôt…
:avis:

Allant de pair avec l’émergence de la révolution iranienne, de l’intégrisme islamique et d’un régime totalitaire terrifiant comme ils le furent/sont tous, le règne de Khomeyni inspira à l’auteure ce premier roman.

Je viens d’ailleurs est le témoignage froid et digne d’une femme qui assista aux dérives de plus en plus flagrantes de sa nation.

On s’instruit des faits qui ont eu lieu durant cette révolution qui rappelle vaguement l’horreur du roman 1984, et l’on s’étonne que de pareilles choses aient pu réellement exister. Je pensais cependant en apprendre davantage sur les structures de pensée d’un membre d’une autre culture en lisant cet ouvrage… Et non, j’ai compris les opinions et émotions de la narratrice comme si elle avait été Européenne. Peut-être s’est-elle approprié en un sens un peu de notre culture en émigrant en France?

Chahdortt Djavann pose un regard quasi occidental/distancié sur les jeux de pouvoir de son pays d’origine et dispose d’une soif de liberté et de justice intarissable. Traits peu communs, je crois, et éloignés des perceptions de ses compatriotes dont on a souvent l’impression, à la télévision, qu’ils ne conscientisent pas l’ampleur de leur aliénation (mais je peux me tromper).

Ce livre est agréable à lire en dépit de certaines maladresses1, mais il faut préciser que l’écrivaine écrit non pas en persan mais en français – il y a donc matière à s’ébaudir de la richesse de son vocabulaire et de son habile syntaxe (!).

Je viens d’ailleurs permet avant tout de prendre pleinement connaissance du terrible fardeau qu’a connu et que connaît vraisemblablement encore l’Iran aujourd’hui.

Merci à Clara d’avoir fait voyager ce livre jusqu’à moi et d’avoir ainsi participé à mon instruction2 ! :)

  1. Maladresses qui transparaissent déjà dans le premier extrait que j’ai partagé plus haut : vous aurez sans doute remarqué la quintuple utilisation des termes « manuel » et « instruction ». []
  2. Et de six ! []

J'abandonne aux chiens l'exploit de nous juger / Paul M. Marchand

:7:

:resu:

Lorsque Sarah prend contact avec Benoît, son père, pour le rencontrer pour la première fois, elle a dix-sept ans. Benoît, quant à lui, n’a jamais été informé de son existence.

Après plusieurs moments passés ensemble, il devient difficile pour l’un comme pour l’autre de nier l’évidence : une attraction toute autre que filiale les rapproche d’autorité.

« Il y avait une alchimie, si mystérieuse, que la pudeur, ou la prudence, nous commandait d’ignorer. Par cette alchimie et par elle seule, s’élaborait notre destinée en commun, et dans une gestation précise, elle se découvrait d’elle-même devant nous sans que nous ayons à la provoquer. La joie que nous avions à nous retrouver à Paris, à nous parler au téléphone, à nous penser l’un l’autre, ou même à nous languir, cette joie si naïve et indomptée, laissait pressentir l’imminence de notre amour. Une imminence qui s’est étirée sur plus de deux ans, où nous déambulions, l’air de rien, accordant nos pas sur l’ultime embrasement qui s’étranglait en nous. » (p. 48-49)

L’un et l’autre ne vivent pas cet amour de la même façon. Si Sarah se laisse porter avec légèreté, optimisme et spontanéité, prête à tout pour rendre légitime leur union ; Benoît, quant à lui, ressent par avance le poids des regards et le choc de l’opprobre. Leur idylle durera deux ans, mais l’amant et père de Sarah ne se résoudra pas à continuer d’y survivre, tourmenté au plus profond de lui par le ravage de leurs sentiments respectifs, si susceptible d’être conspué.

« Je les vois, je les entends, les caquetages, les suspicions, les yeux levés au ciel, le ciel pas assez large pour tous les recevoir, ces ruminants… J’y pensais jour après nuit, Sarah… Tous ces inquisiteurs de la morale des mœurs, ils resteront profondément eux-mêmes, c’est-à-dire catégoriques, féroces, étroits, absurdes, de l’autre côté de l’intelligence, dans les vidanges de la prétention, dans le rustique… Ils se surprendront et puis s’indigneront, ils auront même des opinions, la curée… Ils penseront avoir raison sans se douter que ce sera bien la première fois qu’ils se seront mis à penser, alors ils en réchapperont encore plus cons… Et contents… Et vandales. »1 (p. 185-186)

Benoît ayant mis fin à sa culpabilité lancinante de la façon la plus radicale et définitive qui soit, il ne restera que Sarah pour faire face à la vie. A la vie sans lui.
:avis:

Ce roman relate une histoire vécue.
Paul M. Marchand y livre la vie et le ressenti de « Sarah »2 en empruntant la voix de cette dernière : un exercice qu’en tant qu’homme, l’auteur maîtrise remarquablement, avec une sensibilité rare, quasi féminine.

Si la narratrice plaide la cause des amours de famille, ce qui n’est certes pas peu dérangeant…

« Demain, un jour, peut-être dans mille, un père pourra aimer sa fille d’amour charnel, sans qu’il soit besoin d’en mourir après… Dans mille jours ou alors après demain, une fille pourra devenir la maîtresse de son père sans avoir à se cacher ou à mentir. Bientôt les amours volontaires et partagées entre parents et enfants seront reconnues et même tolérées… Certainement viendront des lois pour promouvoir leurs droits et mieux les protéger. » (p. 131)

… Elle fait cependant la différence entre ces amours-là – du type de celui qu’elle a vécu et qui n’est rien de moins qu’« une dictature du coeur. Une force allègre. » (p. 188) – et les abus sordides…

« Des « incestes », j’en ai entrevu, des pleins mon bureau3, les pères étaient des porcs, leurs avocats m’emmerdaient, je les écoutais à peine, le protocole judiciaire, sans plus. Les porcs avaient les yeux mouillés, traîtrise de leurs nouveaux sentiments d’apparat, ils sentaient tous la sueur rance et la crasse. Il fallait les écouter se débattre dans leurs souillures, j’aurais voulu les y asphyxier. [...] Le porc, lorsqu’il est domestiqué devient bavard, il en est ainsi tout modifié, un vrai déluge, autant de vocabulaire, de détails, de plaisirs minables, de saturation, qu’on ne se gênerait pas d’être sourde. Mais il faut savoir s’abandonner au flot, à l’abondance de ces jeunes vies saccagées, car le porc, c’est rien, pas même de la souffrance, pas même du vice, ou de la méchanceté, c’est juste de l’humain inavouable [...] » (p. 180-181)

Pour ma part, j’ai suivi Sarah et Benoît avec empathie, j’ai compris leur passion, sans jamais éprouver l’envie de les juger. Je ne sais pas si je pourrais approuver toutes les relations de ce type, mais je n’ai pas eu envie de qualifier la leur au moyen de ce mot qui porte en lui le blâme et la sévérité : inceste. D’une certaine façon, leur amour m’a paru défendable en raison de l’âge tardif auquel ils se sont rencontrés, et de la relation qui s’est spontanément instaurée entre eux : indéniablement pas celle d’un père et d’une fille…

J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger4 est une gifle sur le fond, un enchantement sur la forme. La plume de Marchand est si juste et percutante que j’ai recopié des grappes de pages entières dans mon carnet de citations. Cependant, je ne conseille ce livre qu’à ceux qui sont susceptibles d’outrepasser les limites de leur bienséance…

Un tout tout grand merci à Liliba pour ce prêt, ainsi qu’à Cynthia, sans qui je n’aurais jamais remarqué ce livre de par sa couverture… Inadaptée ! ;)

  1. Extrait de la lettre que Benoît abandonna à Sarah avant de mettre fin à ses jours. []
  2. Pseudonyme. []
  3. Sarah est avocate. []
  4. Titre emprunté d’Orly, une chanson de Jacques Brel à laquelle Sarah fait longuement référence. []


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