Archive mensuelle de juin 2010

Il faut qu'on parle de Kevin / Lionel Shriver

:8:

:resu:

Eva Khatchadourian entreprend d’écrire à son ex-mari, Franklin, pour réévoquer le cas de leur fils, Kevin.

A seize ans, celui-ci a écopé de sept années de prison ferme pour s’être inspiré des massacres de Columbine en assassinant et blessant plusieurs personnes au sein de son établissement scolaire.

A travers ses missives, Eva, la mère, s’efforce de revisiter les dernières décennies de son existence… Car ce jour sanglant ne fut pas le seul, à ses yeux, qui ait permis de révéler la véritable nature de sa progéniture. Quoi qu’en pense son père, Kevin se sera en effet distingué dès la naissance par ses comportements inquiétants, excessifs et redoutables.

En reparcourant son passé, ses attentes initiales, ses humeurs – avant, pendant et après l’arrivée de Kevin -, Eva s’interroge essentiellement sur l’origine de la cruauté de son fils : en fut-elle en tout ou partie responsable?

Dans ses premières lettres à Franklin, Eva dresse le portrait de celle qu’elle était auparavant : une femme libre, rendue forte par ses voyages d’affaires de par le monde et grandie par le flamboyant succès de son entreprise ; une femme très amoureuse, mais dont l’absence régulière contrariait son époux au point de fragiliser l’équilibre de leur relation ; une femme insouciante appréciant les soupers entre amis, les soirées festives et tardives.

Lorsqu’elle amorce le projet de concevoir un enfant, les motivations d’Eva paraissent déjà troubles et équivoques… Il s’agit pour elle d’accéder ni plus ni moins à un passionnant nouveau sujet de conversation.

« La maternité, ai-je résumé, voilà un pays étranger. » (p. 36)

Aussitôt enceinte, de sévères doutes quant à son futur rôle de mère l’assaillent pourtant.
A l’abri de son heureux mari, elle se cache de céder à la panique mais le constat tombe comme un couperet : le sentiment de félicité indescriptible évoqué par son entourage lui fait défaut…

« J’avais suivi avec gourmandise les récits d’amis : tu n’as aucune idée de ce que c’est avant d’en avoir un à toi. Chaque fois que je concédais ne pas nourrir de passion pour les nourrissons et les jeunes enfants, on m’affirmait : J’étais pareil ! Je ne supportais pas les gosses des autres ! Mais c’est différent – complètement différent – quand ce sont les siens. J’adorais cette perspective, la découverte d’un autre pays, une contrée étrange où les garnements insolents étaient transformés par une alchimie en, pour reprendre ton expression, réponse à la « Grande Question ». » (p. 130)

Eva ne ressent rien, si ce ne sont les désagréables contraintes liées à la grossesse et l’âpreté du régime drastique que lui impose Franklin.

Bientôt, éclosent entre elle et lui de premières dissensions. Enfin, arrive cet enfantement pénible, digne d’une véritable lutte : ça se joue entre une mère qui retient vingt-sept heures un presque nouveau-né au cœur de ses entrailles et un nourrisson qui, en guise de merci, refuse d’emblée le sein de sa mère avec un dégoût manifeste…

Se pourrait-il qu’un enfant ressente tangiblement – avant même de voir le jour – qu’il n’a pas été fondamentalement désiré?

Par les mots d’Eva, l’on assiste, effaré, au devenir d’un enfant qui ne trouva d’intérêt à rien et qui détesta tout au plus bas âge…

« Je faisais rouler des balles en direction des pieds de Kevin, et une fois, j’ai réussi à la lui faire renvoyer. Ravie, au point d’en être ridicule, je l’ai renvoyée à mon tour ; et il l’a encore renvoyée. Mais quand je l’ai expédiée une troisième fois entre ses jambes, terminé. Avec un regard vide, il a laissé la balle à côté de son genou. J’ai commencé à me dire, Franklin, qu’il était malin. En soixante secondes, il avait tout compris : si nous poursuivions ce « jeu », la balle allait continuer de rouler dans un sens puis dans l’autre, en suivant la même trajectoire, exercice manifestement dépourvu d’intérêt. Je n’ai plus jamais réussi à lui faire renvoyer la balle. » (p. 177)

*

« Mais je témoigne sans joie que, chaque fois que j’ai vu le monde à travers les yeux de Kevin, il tendait à prendre une teinte inhabituellement terne. A travers ces yeux, le monde entier ressemblait à l’Afrique, avec des gens raclant, récupérant, s’accroupissant, et se couchant pour mourir. » (p. 185)

… Au devenir d’un enfant qui, gagnant en assurance au fil des ans, se fit toujours plus sarcastique, insaisissable, et féroce.

Kevin arbore deux visages : le surmoi face à son père, et le ça face au reste du monde1… Si bien que quand Eva s’exprime auprès de son mari et dépeint la perversité de leur fils, c’est le déni, le conflit, l’exclusion, car c’est aveuglément que Franklin aime Kevin et en est fier…

Au cours de sa correspondance (précisons-le, à sens unique), Eva interrompt de temps en temps sa narration du passé pour aborder le présent et ses visites ponctuelles à Claverack, le centre de détention pour mineurs où est enfermé leur fils. Des rencontres dures et éprouvantes…
:avis:

Il faut qu’on parle de Kevin, c’est l’histoire d’un enfant dont la monstruosité se situe à la lisière du réalisme et du possible. C’est la fascination insensée d’un père et sa lutte inépuisable, entêtée pour se faire l’avocat du diable. C’est la descente aux enfers d’une mère qui, avant d’arborer ce rôle, avait tout pour être heureuse…

Il faut qu’on parle de Kevin, c’est Eva, ou l’exposition de son incompréhension, de sa culpabilité, de ses doutes, et de sa solitude ; c’est un flot de réflexions et de sentiments dans lequel on plonge pour mieux se noyer.

Comme le dit Papillon, que je cite parce que je n’aurais sans doute pas été capable de le formuler aussi adroitement « Ce roman, qui nous plonge au cœur d’un cauchemar, contient ]par ailleurs[ une virulente critique de la société américaine normative, castratrice et procédurière, où s’écarter un tant soit peu de la ligne blanche vous condamne soit à vous retrouver au tribunal, soit à passer pour un déséquilibré ; une société qui est pourtant incapable d’empêcher des adolescents issus de milieux aisés de massacrer leurs camarades ; une société qui a besoin de trouver un responsable à chacun de ses dysfonctionnements, dans une tentative névrotique de nier le naufrage absolu du rêve américain, de même que le père de Kevin refuse de voir la vraie personnalité de son fils, pour ne pas mettre en péril son mythe personnel de l’enfant parfait. »

Lionel Shriver2 nous livre ici un récit épistolaire d’une force magistrale, tant par le contenu que par la forme. Le magnétisme de son écriture ne font qu’intensifier le pouvoir haletant de ce roman psychologique à l’intelligence avérée.

Autant vous prévenir, si vous ouvrez ce livre, vous ne parviendrez à vous en défaire qu’au prix de moult efforts…  C’est un de ces romans qui vous insuffle l’envie déraisonnée de prendre un congé sans solde pour pouvoir en poursuivre la lecture et qui, une fois terminé, vous poursuit encore pour mieux vous laisser là, abasourdi et le souffle coupé.

Une gifle véhémente, mais des plus appréciables ! Un ÉNORME merci à Gauffrette pour m’avoir prêté ce livre que je n’aurais jamais daigné ouvrir s’il ne m’avait houspillée en soutenant que « Non, vraiment, il fallait que j’essaie… ! »  :$

« On ne peut atteindre quelqu’un que s’il possède une conscience. On ne peut punir quelqu’un que s’il a des espoirs que l’on peut contrarier, ou des attachements que l’on peut rompre ; quelqu’un qui se soucie de ce que l’on pense de lui. On ne peut punir que des gens qui ont déjà un tout petit peu quelque chose de bon en eux. » (p. 222)

  1. Permettez-moi de vous laisser entière la rencontre avec Kevin, ce serait vous gâcher la surprise que de vous livrer le dixième de ses initiatives ! []
  2. À s’y méprendre, mais l’auteur est une femme. []

Tag – Dis-moi, comment choisis-tu tes livres?

Taguée, voilà mon tour de répondre à la question…
Tulisquoi
, merci d’avoir pensé à moi ! :)

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La naissance de tentations trouve son origine dans :

1. la consultation de la blogosphère littéraire.

Je peux, à la lecture d’un billet positif, bien formulé et alléchant éprouver subitement l’envie irrépressible de filer dare-dare à la librairie la plus proche pour aller me procurer l’objet du ravissement d’un tiers. C’est ce qui s’est produit il y a un peu plus d’un mois lorsque j’ai découvert la critique d’Incoldblog au sujet du roman Des hommes de Laurent Mauvignier : il me l’a fallu sur-le-champ. Ce jour-là, je me suis sentie obligée de quitter mon lieu de travail une heure plus tôt pour que le livre puisse enfin trouver sa place dans ma bibliothèque1.
:idea: Bon à savoir : L’accroissement de ma PAL a quintuplé depuis que je suis les blogs via les flux RSS. Mes amis blogueurs me ruinent ! ;)

2. mes expéditions en librairie.

Bien qu’elles tiennent moins du piège que la lecture des blogs, les gentilles petites balades en librairie se transforment assez fréquemment (ok, systématiquement, j’avoue…) en grosses chasses avides et saliveuses.
Même lorsque je ne plonge pas activement sur les livres, il arrive très souvent que ce soient eux qui me séduisent, me manipulent… Oui, parce qu’en librairie, les livres crient, pleurnichent, se contorsionnent et se débattent pour être considérés et adoptés. Parfois, ils me font penser à ces drôles de vers malheureux (avec le sex appeal en plus!) qui attrapent brutalement la main d’Ariel la petite sirène quand cette dernière se rend dans l’antre d’Ursula la sorcière… (un commentaire, sur mes références, peut-être? :D )

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Sur les étalages des librairies, tout est dans le regard. Ce sont les couvertures -esthétiques- et les titres -accrocheurs- qui guident ma main vers les livres.
La quatrième de couverture confirme ou infirme ensuite l’attrait (j’écarte souvent les recueils de nouvelles, les romans qui abordent les conflits au Moyen-Orient, etc.2.)
Enfin, les quelques lignes que je parcours, à l’intérieur persistent et signent que le livre et moi sommes faits pour nous entendre ou le démentent carrément…3

3. les avis exaltés des amis

Il est extrêmement rare, en revanche, que les gens de mon entourage direct parviennent à m’insuffler l’envie de lire les bouquins par lesquels ils ont été charmés. Je cultive malheureusement des goûts très dissemblables des leurs… Amateurs de jolies histoires et/ou de littérature jeunesse pour la plupart, le constat de nos différences m’empêche souvent de prendre (à nouveau) leurs conseils enthousiastes en considération. Le résultat s’est avéré plus d’une fois calamiteux (exemple) dans les deux sens. Il n’en est pas moins vrai que je déplore immensément de ne pas encore connaître in the real life de personnes qui auraient peu ou prou des goûts similaires aux miens. Quand je me mets à parler de bouquins, les yeux ternes et les réponses évasives de mes proches ont parfois un petit côté frustrant (bon, il faut dire que je m’enflamme et ne parlerais que de livres à longueur de journées, si ça ne tenait qu’à moi ! ;) )…

Le choix des livres en tant que tel dépend de critères aussi solides que délimités :

Très sélective et peu éclectique, il est à vrai dire difficile de m’influencer : de tentation il n’y a que si le livre est en phase avec ce que je recherche

Or, ce que je recherche, c’est un plongeon dans la psychologie des personnages ou des narrateurs. Je veux être habitée par leur présence, me noyer dans leur vie, leur discours, leurs réflexions, leurs sentiments. Je veux pouvoir les adopter… Et qu’ils finissent même par exister.

Exemple : Oskar Schell est pour moi vraiment devenu un compagnon de vie, un ami qui ne m’a jamais plus quittée. J’attends d’autres personnages qu’ils gravent leur empreinte en moi comme s’ils vivaient réellement.

Bien sûr, l’apprivoisement ne peut se faire que si l’écriture de l’auteur m’enchante. C’est pourquoi je me risque de plus en plus rarement à acquérir un livre sans en avoir lu préalablement quelques lignes ou quelques pages.

Après la blogosphère, il m’arrive d’être tentée de jeter un œil à la note moyenne du livre que je lorgne sur Babelio pour voir s’il a plu beaucoup, moyennement ou plutôt pas. Ce n’est pas un indicateur qui me conditionne vraiment, sauf si je n’ai que le nom d’un auteur et que je ne sais quelle œuvre choisir parmi toutes celles qu’il a écrites…

Enfin, pour en venir aux auteurs, il en est dont j’achèterais les oeuvres les yeux quasiment fermés. C’est le cas de Véronique Ovaldé, Jeanne Benameur ou Françoise Chandernagor.

Enfin, mes choix se portent toujours prioritairement sur les livres de poche ! Beaucoup moins de tentations pour moi que pour d’autres, en l’occurrence ;)
J’ai toujours préféré ce format-là pour l’aisance à la manipulation (j’ai de petites mains), la souplesse, la portabilité (sachant que je ne me promène pas avec un sac à dos ni un sac de voyage) et la hauteur quasi uniforme des bouquins… Bien sûr, il en est que je ne peux cependant pas attendre. Après un an de résistance obstinée, j’ignore par exemple si je supporterai encore très longtemps de ne pas disposer de Ce que je sais de Vera Candida (V. Ovaldé) :|

La bibli' à Reka :)

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Hop ! Je passe la main à Lalou, Brize et Cynthia si elles veulent ! :)

  1. Je trépigne toujours à l’idée de pouvoir enfin le découvrir mais je n’ai toujours pas eu le temps de l’ouvrir en raison de devoirs prioritaires (partenariats BOB/Babelio et prêt d’ami). []
  2. Je suis consciente que c’est au risque de passer à côté de plein d’œuvres potentiellement magnifiques, tuer cette résistance infondée fera partie de mes prochaines résolutions… []
  3. Si je tombe sur des dialogues en ouvrant le livre, ou encore sur des propos crus  en rapport à la sexualité, il y a de grandes chances pour que je le repose et parte à la recherche d’autre chose… []

Au Bon Roman / Laurence Cossé

:2:
:stop:

:resu:

Ivan et Francesca ont projeté de monter la librairie idéale. Pour ce faire, ils ont élaboré un comité secret composé de 8 personnes ignorant chacune l’identité des 7 autres. Chargées à l’origine de dresser leur liste subjective et personnelle des 600 premiers ouvrages pouvant être, à leur sens, érigés au rang de chefs d’œuvre de la littérature, plusieurs d’entre elles vont être victimes de menaces à propos de leur participation au comité ainsi qu’à la mise en place d’Au Bon Roman, la librairie d’Ivan et Francesca. Souhaitant mettre à l’abri les membres ayant contribué à leur projet et préserver par ailleurs leur secret, les deux comparses vont être forcés de faire appel à un employé de la police judiciaire pour lui faire part de leur problème.

:avis:

Si j’ai choisi ce livre, c’est par pur masochisme. Après m’être débattue avec Pennac et son chapitre « Le droit de lire n’importe quoi » (Comme un roman) que j’avais jugé injuste et obtus, j’ai estimé intéressant de voir si Laurence Cossé m’inspirait, elle aussi, des envies belliqueuses…

Ce fut vite vu…

Tout d’abord, on comprend assez vite que la librairie Au Bon Roman est l’ouvrage de deux personnes furieusement pédantes dont la compagnie rebuterait plus d’un quidam :

« - Je suis en train de faire de tête la liste de tous les romanciers français du 20e siècle qui devraient être représentés, cela va vite. Proust, Colette, Cendrars, Segalen, Renard, Gide, Drieu, Céline, Aragon, Giono, Bernanos, Malraux, Mauriac, Gracq, …
- Vous citez les plus célèbres, dit Van. Pensez aussi à Calet,Dietrich, Fargue, Jouhandeau, Reverzy, Bove, Vialatte… Sur quatre siècles, nous n’allons avoir aucun mal à trouver cent cinquante ou deux cents très grands auteurs français. Et pour beaucoup, il va être impensable de s’en tenir à un seul titre. Je ne vois pas comment faire autrement que retenir tout Stendhal, tout Flaubert, dix Balzac au moins, dix Zola…
- Plus près de nous aussi, on a l’embarras du choix, opinait Francesca. Je pense à tous les romans parus en français depuis vingt ans que j’adore, il y en a énormément, entre Modiano, Michon, Laurrent, Gailly, Echenoz, Oster, Bobin, les deux Rolin, Grenier, Roubaud, Rio, Bianciotti, Benoziglio, Bergounioux, Deville, Laclavetine, Cholodenko,Visage, Rousseau, Raphaële Billetdoux, Sylvie Germain, Annie Ernaux, Régine Detambel, Nicole Caligaris, Maryline Desbiolles – elle reprit sa respiration – Carrère, Millet, Chevillard, Holder, di Nota… » (p. 102-103)

Le livre de Cossé présente par ailleurs une importante quantité de dialogues (moi qui suis loin d’être une adepte du style direct dans les romans, c’était encore bien ma veine !) qui ont pour fâcheuse caractéristique de transpirer l’artifice et l’affectation.
Les échanges entre les personnages d’Au Bon Roman manquent en effet à ce point de naturel qu’ils ont tantôt l’aspect de joutes oratoires visant à exacerber l’autosatisfaction des intervenants…

« - [...] Dans ces moments-là, il se console, ou plutôt se distrait dans l’alcool, au sens le plus tragique du mot distraire.
- Dis-trahere, dit Armel : il demande à l’alcool de le soustraire à lui-même
- Je reconnais le latiniste, sourit Van. Ces derniers mois, Brother a trouvé l’oubli dans l’alcool et peu d’espoir chez Stendhal. Tout le monde sait que la Chartreuse de Parme a été écrite en cinquante-deux jours, juste avant Noël 1838. » (p. 42)

*

« - Nous avons huit grands romanciers à choisir, posa Francesca.
- Grands prosateurs.
- Huit thuriféraires du roman, que le chiffre de six cents titres n’effraiera pas. » (p. 104)

… tantôt l’allure de médiocres interviews :

« -Francesca, à l’instant vous avez fait allusion à l’amour des livres qu’on vous a transmis. Vous pensiez à votre grand-père? Vous deviez me reparler de lui. »1 (p. 161)

Mais que je cesse enfin de m’attarder sur la forme de ce roman. Venons-en au contenu :
Comme évoqué ci-dessus, les initiateurs de la librairie, Ivan et Francesca, rassemblent un comité de 8 personnes dont chacune a pour mission de livrer SA liste de merveilles de la littérature mondiale, composée de 600 ouvrages.

Ça n’a beau être qu’une fiction, j’avoue n’avoir pas pu m’empêcher d’en découdre avec cette information tout au long de ma lecture2. Ce roman se veut d’être pris au sérieux alors qu’il exploite, dès le début du roman, un fil rouge incroyablement absurde.

En effet, qui, dans sa vie, peut prétendre dresser une liste des 600 meilleurs romans?
Pour m’assurer du fait que cette entreprise était bel et bien extravagante, j’ai effectué deux-trois petits calculs…
Prenons mon propre exemple : sur 140 lectures, il n’en est que 2 que j’encense véritablement.
J’ai d’abord cru que je devais être infiniment difficile, jusqu’à ce qu’un extrait du livre approuve ma proportion de romans appréciés.

« C’est ce que j’ai fait à Méribel des années : lire cinq ou six cents livres pour en retenir dix. » (p. 160)

Combien donc faudrait-il avoir lu de livres dans sa vie pour pouvoir énumérer 600 chefs d’oeuvres? Oui oui : 36 000, ce qui équivaut à environ 1 livre par jour pendant 100 ans.
Or, à supposer que le lecteur se mette à lire à 15 ans et qu’il ait lu pendant 40 ans (les membres du comité se situant pour une majorité dans la « fleur de l’âge »), cela reviendrait à lire pas moins de 2,5 bouquins par jour.
Or, Francesca (quinquagénaire?), qui s’est elle-même soumise à l’inventaire de son top-hit des 600, est la riche héritière d’un grand père qui lui a légué sa bibliothèque dont elle n’a choisi de découvrir fiévreusement le contenu que tardivement (vers la trentaine) ou Anne-Marie Montbrun, une jeune mère instit dont la beauté et la sveltesse en font encore pâlir plus d’un (quarantaine pas encore franchie?) doivent avoir découvert autant de livres en un minimum plausible de 20 années, ce qui reviendrait à l’exploit d’une découverte de 5 livres par jour…

Bien sûr, le défi est relevable pour autant qu’on ose prétendre pouvoir estimer la qualité d’un roman en en lisant les 20 premières pages uniquement…

« -Soyons honnêtes, on peut faire une sélection sérieuse sans s’appuyer tous les livres de A à Z. Pour quatre-vingt pour cent d’entre eux, lire les vingt premières page suffit. Les habitués des librairies le savent bien : que font-ils d’autre, en feuilletant? » (p. 161)

… Mais QUI osera jamais reléguer une œuvre au rang des MAUVAIS ROMANS après en avoir lu seulement 20 pages?

« Il avait acquis un discernement formidable. Dans les deux premières pages, il repérait le très bon livre. Celui-là, il le lisait en entier. Les autres, il leur consacrait ni plus ni plus ni moins le temps qu’ils méritaient, trois minutes pour la pseudo enquête du journaliste gonflant un article déjà paru, cinq pour le pavé dans lequel il était évident qu’on ne trouverait pas qu’une phrase à noter, un quart d’heure pour le roman attendu – au deux sens du terme – de l’auteur exploitant sans risque sa réputation en récrivant toujours le même opus. » (p. 78)

…Pas moi en tout cas.

Au Bon Roman est un prétexte. Un prétexte pour Laurence Cossé d’exprimer ses goûts en matière de littérature ainsi que ses opinions quant au monde de l’édition et de la librairie.

Il va sans dire, ce roman se serait drôlement mieux plu dans la peau d’un essai. Mais c’est un roman, et on l’a pris comme il venait . Dommage qu’il ait été, selon moi, à mille lieues d’être lui-même ce que l’auteure appelle « un bon roman »3

  1. Si si, c’est un dialogue, ça ! []
  2. Lecture avortée, je l’avoue, au quart du roman : le masochisme a ses limites que la raison a bien raison d’exhorter à ne pas dépasser. []
  3. Je ne fais même pas état de mon appréciation de l’enquête policière, ni l’histoire d’amour triangulaire dans laquelle sont impliqués les personnages d’Ivan, Francesca et « l’autre » : ces faits m’ont paru complètement secondaires : la charpente, à mon sens, ce sont les caquètements sur les bouquins… Limite, j’aurais préféré une bête liste de 3000 titres qu’une brique de 500 pages aussi illisible. Maintenant, j’arrête, parce que je deviens vraiment méchante… []


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