
Comme un roman est un essai, un plaidoyer sur la lecture.
On y découvre la progression involutive de l’enfant dans ses rapports à la lecture. Dans un premier temps, l’émerveillement de pouvoir déchiffrer le mot « maman » :
« Il vient de découvrir la pierre philosophale » (p. 47)
…ensuite l’affaissement, le rebut de la lecture :
« Mais, au bout de quelques pages, il s’est senti envahi par cette pesanteur douloureusement familière, le poids du livre, poids de l’ennui, insupportable fardeau de l’effort inabouti.
Ses paupières lui annoncent l’imminence du naufrage.
L’écueil de la page 48 a ouvert une voie d’eau sous sa ligne de résolutions.
Le livre l’entraîne.
Ils sombrent. » (p. 25)
Pennac en vient ensuite au comportement des parents face à leur rejeton devenu cancre.
Il les comprend…
« Adolescents, nous n’étions pas les clients de notre société. Commercialement et culturellement parlant, c’était une société d’adultes. Vêtements communs, plats communs, culture commune, le petit frère héritait les vêtements du grand, nous mangions le même menu aux mêmes heures, à la même table, faisions les mêmes promenades le dimanche, la télévision ligotait la famille dans une seule et même chaîne (bien meilleure, d’ailleurs, que toutes celles d’aujourd’hui…), et, en matière de lecture, le seul souci de nos parents était de placer certains livres sur des rayons inaccessibles [...] Tandis qu’aujourd’hui… les adolescents sont clients à part entière d’une société qui les habille, les distrait, les nourrit, les cultive; où fleurissent les magdo, les weston et autres chevignon. Nous allions en « boum », ils sortent en « boîtes », nous lisions un bouquin, ils se tapent des cassettes… Nous aimions communier sous les auspices des Beatles, ils s’enferment dans l’autisme du walkman…» (p. 30-31)
… puis les dénonce, pour mieux leur faire prendre conscience de leurs erreurs :
« Nous insistons, nous insistons. Bon dieu, il n’est pas pensable que ce gosse n’ait pas compris le contenu de ces quinze lignes ! Ce n’est tout de même pas la mer à boire, quinze lignes !
Nous étions son conteur, nous sommes devenus son comptable.
- Puisque c’est comme ça, pas de télévision tout à l’heure !
Eh ! oui…
Oui… La télévision élevée à la dignité de récompense… et par corollaire, la lecture ravalée au rang de corvée… c’est de nous, cette trouvaille… » (p. 58)
*
« Pas de télévision, mais piano de cinq à six, guitare de six à sept, danse le mercredi, judo, tennis, escrime le samedi, ski de fond dès les premiers flocons, stage de voile dès les premiers rayons, poterie les jours de pluie, voyager en Angleterre, gymnastique rythmique…
Plus la moindre chance donnée au plus petit quart d’heure de retrouvailles avec soi-même.
Sus au rêve !
Haro sur l’ennui !
Le bel ennui…
Le long ennui…
Qui rend toute création possible… » (p. 75)
Vient ensuite le tour de l’enseignant, de sa méthode pédagogique, car lui aussi a sa part de culpabilité dans le comportement de l’enfant :
« – Ce que j’attends, moi, c’est qu’ils débranchent leurs walkmans et qu’ils se mettent à lire pour de bon!
- Pas du tout… Ce que tu attends, toi, c’est qu’ils te rendent de bonnes fiches de lecture sur les romans que tu leur imposes, qu’ils « interprètent » correctement les poèmes de ton choix, qu’au jour du bac ils analysent finement les textes de ta liste, qu’ils « commentent » judicieusement, ou « résument » intelligemment ce que l’examinateur leur collera sous le nez ce matin-là… Mais ni l’examinateur, ni toi, ni les parents, ne souhaitent particulièrement que ces enfants lisent. Ils ne souhaitent pas non plus le contraire, note. Ils souhaitent qu’ils réussissent leurs études, un point c’est tout! » (p. 85)
Bref, Daniel Pennac essaie d’avancer des arguments permettant de comprendre pourquoi la lecture est devenue, au fil du temps, une occupation généralement assez méprisée…
« Au lieu de quoi, nous autres qui avons lu et prétendons propager l’amour du livre, nous nous préférons trop souvent commentateurs, interprètes, analystes, critiques, biographes, exégètes d’ œuvres rendues muettes par le pieux témoignage que nous portons de leur grandeur. Prise dans la forteresse de nos compétences, la parole des livres fait place à notre parole. Plutôt que de laisser l’intelligence du texte parler par notre bouche, nous nous en remettons à notre propre intelligence, et parlons du texte. Nous ne sommes pas les émissaires du livre mais les gardiens assermentés d’un temple dont nous vantons les merveilles avec des mots qui en ferment les portes : « Il faut lire! Il faut lire ! » » (p. 105)
A la nécessité de lire – le dogme – (p. 79), Pennac propose des solutions pédagogiques (une lecture orale de livres du professeur aux élèves, jusqu’à ce que viennent d’elles-mêmes la curiosité et les questions des élèves, notamment) et tente par ailleurs d’amener un nouvel éclairage sur les failles de la pédagogie actuelle…
« [...] une scolarité littéraire bien menée relève autant de la stratégie que de la bonne intelligence du texte. Et un « mauvais élève » est, plus souvent qu’on ne croit, un gamin tragiquement dépourvu d’aptitudes tactiques. Seulement, dans sa panique à ne pas fournir ce que nous attendons de lui, il se met bientôt à confondre scolarité et culture. Laissé pour compte, il se croit très vite un paria de la lecture. Il s’imagine que « lire » est en soi un acte élitaire, et se prive de livres sa vie durant pour n’avoir pas su en parler quand on le lui demandait.
C’est donc qu’il y a encore autre chose à « comprendre ».
Reste à « comprendre » que les livres n’ont pas été écrits pour que mon fils, ma fille, la jeunesse les commentent, mais pour que, si le cœur leur en dit, ils les lisent.
Tout au long de leur apprentissage, on fait aux écoliers et aux lycéens un devoir de la glose et du commentaire , et les modalités de ce devoir les effrayent jusqu’à priver le plus grand nombre de la compagnie des livres. Notre fin de siècle n’arrange d’ailleurs pas les choses ; le commentaire y règne en maître, au point, le plus souvent, de nous ôter l’objet commenté de la vue. Ce bourdonnement aveuglant porte un nom dévoyé : la communication.
Parler d’une œuvre à des adolescents, et exiger d’eux qu’ils en parlent, cela peut se révéler très utile, mais ce n’est pas une fin en soi. La fin, c’est l’œuvre. L’œuvre entre leurs mains. Et le premier de leurs droits, en matière de lecture, c’est le droit de se taire. » (p. 151-153)
Hormis le droit de se taire, qui, selon lui, est crucial, l’auteur amène neuf autres droits devenus réputés : le droit de ne pas lire, de sauter des pages, de ne pas finir un livre, de relire, de lire n’importe quoi, le droit au bovarysme, le droit de lire n’importe où, de grappiller, de lire à haute voix.
Un essai louable en tout, en somme…
… Sauf au cours de ce chapitre abordant le droit de lire n’importe quoi, où Pennac déclare :
« A propos du « goût », certains de mes élèves souffrent beaucoup quand ils se retrouvent devant l’archi-classique sujet de dissertation : « Peut-on parler de bons ou de mauvais romans? ». Comme sous leurs dehors « moi je ne fais pas de concessions » ils sont plutôt gentils, au lieu d’aborder l’aspect littéraire du problème, ils l’envisagent d’un point de vue éthique et ne traitent la question que sous l’angle des libertés. Du coup, l’ensemble de leurs devoirs pourrait se résumer par cette formule : « [...] on a le droit d’écrire ce qu’on veut et tous les goûts de lecteurs sont dans la nature [...] » Oui… Oui, oui… Position tout à fait honorable…
N’empêche qu’il y a de bons et de mauvais romans. On peut citer des noms, on peut donner des preuves.
Pour être bref, taillons très large : disons qu’il existe ce que j’appellerai une « littérature industrielle » qui se contente de reproduire à l’infini les mêmes types de récits, débite du stéréotype à la chaîne, fait commerce de bons sentiments et de sensations fortes, saute sur tous les prétextes offerts par l’actualité pour pondre une fiction de circonstance, se livre à des « études de marché » pour fourguer, selon la « conjoncture », tel type de « produit » censé enflammer telle catégorie de lecteurs.
Voilà, à coup sûr, de mauvais romans.
Pourquoi ? Parce qu’ils ne relèvent pas de la création mais de la reproduction de « formes » préétablies, parce qu’ils sont une entreprise de simplification (c’est-à-dire de mensonge), quand le roman est art de vérité (c’est-à-dire de complexité), parce qu’à flatter nos automatismes ils endorment notre curiosité, enfin et surtout parce que l’auteur ne s’y trouve pas, ni la réalité qu’il prétend nous décrire.
Bref, une littérature du « prêt à jouir », faite au moule et qui aimerait nous ficeler dans le moule.
Ne pas croire que ces idioties sont un phénomène récent lié à l’industrialisation du livre. Pas du tout. L’exploitation du sensationnel, de la bluette, du frisson facile dans une phrase sans auteur ne date pas d’hier. [...] La réaction à cette littérature dévoyée nous a donné deux des plus beaux romans qui soient au monde : Don Quichotte et Madame Bovary. Il y a donc de « bons » et de « mauvais » romans.
[...]
Les bons et les mauvais pendant un certain temps, nous lisons tout ensemble. De même que nous ne renonçons pas du jour au lendemain à nos lectures d’enfant. Tout se mélange. On sort de Guerre et paix pour replonger dans la Bibliothèque verte, on passe de la collection Harlequin [...] à Boris Pasternak et à son Docteur Jivago [...] !
Et puis un jour, c’est Pasternak qui l’emporte. Insensiblement, nos désirs nous poussent à la fréquentation des « bons » romans. Nous cherchons des écrivains, nous cherchons des écritures ; finis les seuls camarades de jeu, nous réclamons des compagnons d’être. L’anecdote seule ne nous suffit plus. Le moment est venu où nous demandons au roman autre chose que la satisfaction immédiate et exclusive de nos sensations.
Une des grandes joies du « pédagogue », c’est – toute lecture étant autorisée – de voir un élève claquer tout seul la porte de l’usine Best-seller pour monter respirer chez l’ami Balzac. » (p. 180-183)
A la lecture de cet extrait, j’avoue avoir vu un peu rouge…
Pennac qui, tout au long de son essai, se fait le défenseur des uns et des autres, se pose en médiateur, en justicier, que dis-je, en héros prenant part à la défense de ces pauvres livres incompris et de ces tristes non-lecteurs languides et imperturbables, change ici tout d’un coup son fusil d’épaule…
Son chapitre titré « le droit de lire n’importe quoi » ne me semble être qu’un argumentaire moralisateur arguant l’importance de privilégier à d’autres certaines lectures.
Le manichéisme qui se dégage de son discours ne vous choque-t-il pas?
Tout au long de Comme un roman, Pennac avance une philosophie très innovante et progressiste (éviter la glose et le commentaire, exhortation de la lecture passive, …) mais, parallèlement, le discours de l’auteur me parait foncièrement traditionaliste en ce sens qu’il ne cite QUE des classiques. Pourquoi Pennac ne cite-t-il que des classiques? Parce qu’aucun roman contemporain n’est valable? Par peur d’affirmer ses goûts, vu qu’en littérature contemporaine, rien n’a encore gagné l’assentiment unanime, que rien ni personne n’a encore imputé de postulat irréfutable permettant de désigner tel ou tel roman comme étant un Grand Beau Classique?
Je me figure l’auteur malin et démagogue : je le crois avide d’amasser l’approbation du plus grand nombre : en ne citant que des classiques, on ne se fait pas d’ennemis.
Mais peut-on se représenter réellement ce qu’est pour lui un mauvais roman? Bien sûr, il n’exemplifie ses propos qu’à l’aide des collections Harlequin et la Bibliothèque verte – il me semble qu’il ne prend pas de grands risques : c’est ce qu’on appelle ne pas se mouiller -. Il n’empêche que sa définition du « mauvais roman » m’apparait extrêmement floue… Et pas fondamentalement juste non plus.
Je suis par ailleurs assez perplexe quant au fait qu’il mette sur pied d’égalité complexité/vérité et simplification/mensonge. Je ne vois vraiment pas la concordance.
Il reproche aussi aux mauvais romans le fait que leur auteur « ne s’y trouve pas ». N’est-ce pas, en ce cas, très étonnant de voir combien l’autofiction est controversée et peut déplaire?
La complexité d’un roman suffit-elle à elle seule pour juger de la qualité d’un roman? N’est-il pas plus intelligent de juger un roman quant à différents critères (le style, la capacité d’évasion, etc.). On pourrait donc dire qu’un roman bon est un roman qui « gagne des points » sur un maximum de critères, et relativement à d’autres romans…
… Parce que si 20 personnes doivent coter/évaluer un même livre sur différents aspects/critères, leurs appréciations ne seront indéniablement pas les mêmes. Elles peuvent même varier de la pire cote à la meilleure… Ce qui tend à laisser croire que tout n’est qu’affaire… de goûts. Beaucoup ont propension à ne pas tolérer la valeur d’un jugement aussi relatif que celui-ci, et pourtant…
Je ne vois franchement pas en quoi un bon roman ne pourrait pas satisfaire nos « sensations ». Faut-il que le livre s’élève au niveau de l’intellect exclusivement pour que le livre soit bon? C’est tellement dualiste que ça empeste l’élitisme.
Même la métaphore « camarades de jeu » / « compagnons d’être » m’évoque un discours présomptueux.
Qui a le droit de déterminer une fois pour toutes qu’un livre appartient à l’une ou l’autre catégorie?
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Bref, mis à part ce désaccord, Comme un roman est une lecture passablement agréable, limpide, claire, et globalement juste, mais qui m’a parfois paru incohérente voire dissonante…

Une lecture partagée avec Cynthia, Delphine et Pascale.
Ca a l’air cool, c’est long? Tu veux bien nous en dire un peu plus stp?
Vous avez dit…